Josie Fanon, épouse de Frantz Fanon, fanm doubout dont on ne parle jamais

Featured imageMarie-Josèphe Dublé dite «Josie», femme Blanche née française, était l’épouse de l’homme Noir (né en Martinique) Frantz Fanon. Ils se marièrent en 1953, après la sortie de Peau noire, masques blancs, qu’elle écrivit sous sa dictée. Josie Fanon se suicidera à Alger le 13 juillet 1989, peu après la fête d’indépendance. Depuis le balcon de son appartement du district d’El Biar, en voyant la police mitrailler les jeunes qui brûlaient des voitures durant la répression des émeutes de la faim par le FLN, elle dira à son amie Assia Djebar «Oh Frantz, les colonisés… Ça recommence !».

Collaboratrice du journal Afrique Action (actuel Jeune Afrique), Josie Fanon milita aux côtés de son époux pour l’indépendance de l’Algérie. Elle repose au cimetière d’El Kattar à Alger. Dans cet article paru en 2011 dans El Watan, l’écrivain Djillali Khellas raconte la tragique agression qui précéda la mort de Josie Fanon. A la lecture de ce récit poignant, le Dr Mourad Preure écrira « Ainsi donc s’est terminée la belle histoire d’amour entre Frantz Fanon et l’Algérie, sa patrie d’adoption : sa veuve piétinée, couverte de crachats dans une rue d’Alger, en plein jour, puis qui tout naturellement après cet outrage ultime se suicide. Je lis et relis cet article. N’était-ce le sérieux et le prestige de son auteur, on aurait pensé à un canular de mauvais goût. Et depuis l’instant où j’ai lu cet article qui m’a ému aux larmes, je ne rêve que d’une chose, que ce fut un cauchemar, que l’on me pince pour que je revienne à la réalité, retrouver un peuple algérien que j’aime, auquel je suis attaché, mais qui est incapable d’une pareille ignominie… Hélas ici la réalité dépasse en horreur le cauchemar… » Un témoignage qui glace le sang.

1989, l’année où Josie Fanon s’est suicidée

par Djillali KHELLAS

Je revenais ce jour-là du Centre culturel de la wilaya d’Alger. J’en étais le directeur et j’allais rendre compte à mon supérieur des dernières activités dudit centre. En route, je me remémorais ce que m’a dit Christopher Ross, à l’époque ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique à Alger, aujourd’hui parrain des négociations Maroc-Polisario. En effet ; il m’avait lancé (comme un défi ?) en janvier 1989 : «Savez-vous que ce centre était le Centre culturel américain de 1963 à 1967» ? Je lui ai répondu du tac au tac : «Bien sûr et les Algériens à leur tête Kateb Yacine et M’hamed Issiakehem l’avaient brûlé le 6 juin 1967, parce que les USA ont soutenu Israël dans sa guerre criminelle contre la Palestine et les Arabes ! (Guerre du 5 juin 1967)».

J’étais ailleurs. La tête pleine de souvenirs.

Des souvenirs qui défilaient comme la pellicule geignante d’un film du bon vieux temps. Soudain, au sortir de la place Emir Abdelakder, juste devant le Milk-bar, ma route est bloquée net par un attroupement. Le brouhaha des «attroupés» m’empêcha de comprendre au début la gesticulation (de dépit !) de certains vieux passants. Mais ô malheur, je découvre, l’instant d’après, qu’une femme gisait par terre. Elle était, d’après son teint, de type européen ou kabyle. Une femme «civilisée» (sans hidjab, selon l’expression populaire). Tout de suite, j’ai remarqué avec horreur que son visage était plein de crachats gluants, verdâtres : Le récit de ses yeux se mélangeant aux crachats répugnants ! Deux vieux (il n’y avait dans l’attroupement que deux ou trois jeunes) aidèrent «la femme» à se relever. Ma main droite tira, en effervescence, mon mouchoir de ma poche. Un autre vieux — celui-là paraissait intellectuel ou au moins un vieux fonctionnaire — la retint par ses bras encore robustes.

J’ai commencé maladroitement à essuyer les crachats dégoûtants de son beau visage. A part les yeux, elle ressemblait presque à ma mère. Ayant remarqué que ma main tremblait comme une feuille agitée par une bourrasque, «le vieux fonctionnaire» m’enleva, «brutalement» le mouchoir de la main et essuya —avec une maîtrise qui m’étonna !— tout le visage de la vieille femme. J’ai reculé —excusez-moi parce qu’elle ressemblait à ma mère, d’un pas. Je me suis rappelé cette maudite soirée de 1963 où mon père avait frappé violemment ma mère. […]

Une épaule me secoua. Je reviens, tout confus et gêné, à la réalité. La dame agressée (par qui ?) disait avec dignité à un vieux septuagénaire ? «Merci, ce n’est rien. Ce n’est pas grave, je peux marcher !» Ce monsieur lui disait : «Madame, ma voiture est stationnée juste là-bas. Je peux vous emmener à l’hôpital Mustapha».

Et encore une fois, elle refusa de sa main. Ô malheur ! La femme agressée (par qui ? Et pourquoi ?) ne pouvait ou ne voulait même pas parler ! Je voulais la suivre. Le septuagénaire me retint : «Laissez-là. On va la suivre et on verra.» Nous la suivîmes du regard. A 10 ou 15 mètres, elle héla un taxi. Elle y monta péniblement. Le taxi ne tarda pas à disparaître dans le tournant Ben M’hidi-Pasteur. Je me suis tourné vers le septuagénaire. Il a mis ses doigts sur ma bouche, et il a dit, presque en chuchotant : «s… s…t (chut !), ce sont des barbus. Trois barbus aux yeux pleins de «khôl» et aux fronts ornés de «zebibas» ! Puis il est parti. On dirait qu’il s’enfuyait !

Trois jours après, j’ai vu la photo de «la dame agressée» (par des inconnus ?) sur les premières pages de la presse algérienne de l’époque ! Il y était écrit en gras sous sa photo : «Josie Fanon s’est suicidée» ou (dans certains journaux) : «Décès de Josie Fanon» ! (dans d’autres) Ah mon Dieu. C’était elle ! C’était donc elle «la dame agressée», il y a quelques jours, près de la place Emir Abdelkader ! Quelle horrible, quelle lugubre coïncidence ; près de la statue de cet homme de dialogue, cet homme qui a défendu en 1860 au prix de sa vie et de celle des membres de sa famille, les chrétiens de Damas menacés de génocide ! Ô mon Dieu, quel drame ! Qu’a dit Josie à son mari Franz Fanon, quand il l’a embrassée, longuement aux portes du paradis ?

Qu’a dit Fanon à l’Emir Abdelkader ?

Je présente mes excuses au peuple algérien, au fils de Josie et Frantz Fanon et à tous les hommes épris de justice, pour n’avoir pas publié ce témoignage plus tôt. Tout le monde sait qu’une grave dépression nerveuse m’emporta — presque — dans l’… Aujourd’hui, si je l’écris c’est parce que j’ai repris ma bonne santé et parce que l’Algérie court un grave risque, un risque majeur ! Je n’ai jamais cru que la réconciliation conduirait à l’extrémisme islamiste prôné aujourd’hui ouvertement par certains clans au pouvoir en Algérie !

J. Fanon habitait un minable appartement dans une cité-dortoir qui s’appelle Aïn Naâdja !

Source – http://www.elwatan.com le 05.07.11

Quand Josie parle de Frantz

Extraits d’un entretien paru dans Révolution africaine, n° 1241 du 11 décembre 1987.

En règle générale, je n’aime pas parler de ma vie privée et à plus forte raison de ma vie avec mon mari. C’est vraiment la première fois que j’aborderai ce sujet. On pense souvent à tort que les hommes qui par leur œuvre ou par leur action sont devenus célèbres se comportent dans la vie quotidienne différemment des autres mortels.

Je l’ai connu en 1949. J’avais 18 ans. Il en avait 23. Nous nous sommes mariés en 1952. Nous avons eu un enfant en 1955. Comme vous le savez, il est mort en 1961. Dans la vie quotidienne c’était un homme comme les autres. C’était un époux et un père très attentionné. Il a toujours fait en sorte que sa vie familiale reste un domaine privilégié et que ses activités professionnelles ou militantes n’empiètent pas sur ce domaine. Mon fils a eu une petite enfance très heureuse, ce qui est une garantie d’équilibre psychologique pour l’avenir. Je pourrai dire d’autres choses. Ce n’était pas un personnage austère. C’était quelqu’un qui aimait la vie sous toutes ses formes. Il aimait rire, il aimait la musique, il aimait danser. Il ne faut pas oublier qu’il était d’origine antillaise. Il avait le culte de l’amitié et des Algériens comme Omar et Boualem Oussedik, le commandant Azzedine et beaucoup d’autres pourraient vous parler de l’amitié qui les unissait à mon mari. D’une façon générale, bien sûr, je ne veux pas dire que ce n’était pas quelqu’un d’exceptionnel, mais pour moi, avec le recul du temps évidemment, il représente tout simplement ce que tout homme pris au sens large, tout homme ou toute femme, pouvait être. Tout le monde ne peut être psychiatre ou écrivain. Chacun dans le domaine qui est le sien peut sur le plan humain, sur le plan professionnel, un artisan par exemple, pousser jusqu’à des limites infinies les possibilités qu’il porte en lui ».

Comments

  1. Je retiens de ce témoignage que l’on ne doit jamais abandonner.
    Get up , stand up …