Edwy Plenel « Pour les musulmans » : Le regard de Guy Flandrina

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L’empathie, nouvelle lumière du Monde

Par Guy FLANDRINA

Dans son dernier livre : « Pour les musulmans »1, le journaliste Edwy Plenel ouvre la porte du « plus large, contre le plus étroit ».

Il y plaide pour « l’écho divers du monde, le respect du pluriel et le souci des autres ». Il se refuse à accepter que l’on réduise la communauté humaine « à des identités assignées, à des places déterminées, à origines immuables, à nations fermées sur elles-mêmes ».

Le président de Médiapart clarifie les origines et les fondements de la laïcité, tout en pourfendant la construction des boucs émissaires que sont les musulmans, les noirs, les roms, les minorités, les opprimés.

L’auteur rappelle l’ouverture et la lucide générosité de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 : « les hommes naissent libres et égaux en droits ». Il ne se prive pas de rappeler son Préambule : « sans distinction de race, de religion, ni de croyances »… rempart plus que jamais d’actualité !

La naissance d’un homme et son histoire personnelle font le lit de sa perception du Monde, de son rapport à l’Autre. Edwy Plenel, comme il aime à le rappeler, a grandi outre-mer, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, loin de la France hexagonale, en Martinique puis en Algérie devenue indépendante. Il séjourna dans cette dernière contrée après que son père, vice-recteur de l’Education Nationale en Martinique, en fut éjecté par son administration de tutelle2. Le fils a gardé en mémoire ses « patries de jeunesse ». Il a aussi hérité de ses parents un « profond attachement à l’école laïque et à l’éducation républicaine ». Ses « vrais pays d’enfance et d’adolescence » l’ont « façonné par une diversité de cultures (…) où se jouent diverses influences spirituelles ». A cela s’ajoute l’apport de sa « compagne, issue de l’immigration juive d’Europe centrale ».

Aussi, bien qu’il se définisse comme « a-religieux », il n’hésite pas à invoquer « les divinités secrètes (qui) se nomment la beauté et la bonté ». C’est en leur nom qu’il appelle à « dire non à l’ombre qui approche, par solidarité concrète avec celles et ceux qu’elle menace. Au premier chef desquels, nos compatriotes d’origine, de culture ou de croyance musulmanes ».
Pour combattre l’ombre, le journaliste en établit les contours, transcende ses déterminismes : l’obscurantisme, la peur de celui que l’on ne connaît pas ! Dénonce les manipulations d’un système politique qui désigne à la vindicte, discrimine, divise, rejette.

Langue de l’ignorance

L’idée de ce livre a surgi un matin de juin 2014 (à la Pentecôte) où l’invité d’une grande radio française recevait l’académicien Alain Finkielkraut, homme supposé « éclairé », s’il en est. C’est pourtant ce dernier qui affirme : « Il y a un problème de l’islam en France », observant un «souci de civilisation » et regrettant qu’ « on l’abandonne au Front national ».

Ce lundi de Pentecôte -où, selon la tradition chrétienne l’Esprit-Saint prit la forme de langues de feu qui, en se posant sur chacun des apôtres, les transformèrent en polyglottes, capables de parler toutes les langues de la terre- fut, lui, particulier.
E. Plenel, ce matin-là, n’a « entendu qu’une seule langue, fermée à toutes les autres, langue de rejet et d’exclusion (…). Langue de l’ignorance qui, à raison de leur religion, enferme en bloc dans une même réprobation des hommes, des femmes, des enfants, quelles que soient leur diversité et leur pluralité ; langue du préjugé qui fabrique de l’étrange étranger en essentialisant des humanités à cause de leur origine, de leur culture, de leur croyance, de leur appartenance, de leur naissance… ».

L’on ne peut que regretter le Finkielkraut de naguère qui dans « Le juif imaginaire » (1980) -rappelle opportunément E. Plenel- invitait à « penser le monde dans sa totalité ».

Refusant que nos compatriotes musulmans soient anathématisés dans leur pleine citoyenneté, le co-fondateur de Médiapart déplore le refrain qui « met la France en guerre contre une religion, l’acclimatant au préjugé, l’accoutumant à l’indifférence ».

Ce n’est pas vain de l’exprimer quand un rapport de la CNCDH3, en 2013, le précise : « Si on compare notre époque à celle de l’avant-guerre, on pourrait dire qu’aujourd’hui les musulmans, suivi de près par le maghrébin, a remplacé le juif dans les représentations et la construction d’un bouc émissaire ».

Fièvre de l’intolérance

Un autre rapport du même organisme, l’année suivante, observe en France « un racisme brutal, biologisant, faisant de l’étranger un bouc émissaire ». Et souligne une perte de douze points, en quatre ans, de l’indice global de tolérance de la société française. Interviewée par Mediapart, Valérie Igounet4 dit, en substance : le danger islamiste s’oppose aux valeurs laïques prônées par notre pays et fondements de la République française.

L’analyse qu’en tire l’auteur de notre livre est que : « sous prétexte d’une protection contre l’étranger, (…) cette idéologie de la préférence prétendument nationale propose (…) de rejeter ensemble, y compris la France telle qu’elle est et telle qu’elle vit ». Pourtant, déplore-t-il, « du sort fait aux musulmans de France dépend le nôtre (…) tant il détient aujourd’hui la clé de notre rapport au monde et aux autres ». L’enjeu, affirme-t-il, « n’est pas seulement de solidarité mais de fidélité à notre histoire (…) pour la France ».

E. Plenel n’hésite pas à rappeler qu’au siècle passé, la tragédie européenne nous a appris la fatalité de cet engrenage, dans l’acceptation passive de la construction d’une question juive. Il fait alors le parallèle, en mettant en exergue les éléments qui sous-tendent la stigmatisation : « argent et terrorisme, richesse de régimes obscurantistes et violence de radicaux intégristes, les musulmans de France sont embarqués dans une réprobation universelle ». A l’instar de Zola, il souligne qu’ « à force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel »…

Les ateliers de la naissance de Frankenstein logent au cœur même du pouvoir, de tous les pouvoirs. C’est un Claude Guéant, ministre de la République française -en 2012- durant la campagne présidentielle, qui crache au visage de peuples du monde : « contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de la gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas ». Piétinant, sans vergogne, « l’égalité comme principe créateur de libertés et de progrès : le droit commun d’avoir des droits, dans le sillage de la philosophie du droit naturel qui ébranla la tyrannie de monarchies fondées sur une hiérarchie de privilèges qui triait l’humanité dès sa naissance ».

Fumier colonial

Cette infâme déclaration plonge ses racines dans la substance du fumier colonial. Car, comme le reconnaît l’auteur du livre qui nous interpelle, « si l’antisémitisme (…) s’est quelque peu dissipé sous le poids du crime européen, il reste une affaire toujours en souffrance qui continue de rapprocher droite réactionnaire et extrême droite : la question coloniale ».

On croirait entendre Berthold Brecht en écho : « Le ventre est encore fécond d’où est sorti la bête immonde ».

Et c’est encore le même Claude Guéant qui (le 17 mars 2011) en illustre la vivacité, reprenant ses refrains sur les français qui, « à force d’immigration incontrôlée », ne seraient plus « chez eux »…

C’est à Edwy Plenel de constater, en manière de pied de nez : « un renvoi à l’envoyeur, la démesure coloniale a fait retour sur l’Europe, produisant en son sein des barbares civilisés

Alors qu’elle croyait civiliser des barbares qui lui seraient extérieurs ».

L’écrivain nous renvoie alors au Discours sur le colonialisme5 : « nul ne colonise innocemment (…) nul non plus ne colonise impunément ». Et le journaliste d’en conclure : au nom d’une « mission civilisatrice », d’un « occident supérieur, l’aventure coloniale a fini par déciviliser le colonisateur et par ensauvager l’Europe elle-même ».

Une « civilisation malade » qui « de reniement en reniement appelle son Hitler », c’est-à-dire, précise l’auteur, « son châtiment » ! Puisque la colonisation est une « tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation ».

Et, là encore, le travail du journaliste met des faits précis en perspective. Il démontre que ce n’est pas seulement la droite ou la gauche qui peuvent déraper mais bien la civilisation qui échappe à la raison pour élaborer de bien sombres desseins. « D’une droite extrémisée à une gauche droitisée, nous voici confrontés à la continuité des obsessions xénophobes et, particulièrement, antimusulmanes ».

C’est un Manuel Valls, ministre (socialiste) de l’Intérieur, pendant de Claude Guéant lorsqu’il déclare (2013) que trois défis s’imposent à la France pour les dix prochaines années : l’immigration en raison de la démographie africaine, la compatibilité de l’islam avec la démocratie, les problèmes posés par le regroupement familial au bénéfice des travailleurs étrangers.

« L’ennemi » intérieur

Edwy Plenel d’expliquer : « L’islam fait ici lien pour fabriquer un ennemi global. D’un côté, ils risquent de nous envahir (l’immigration) ; de l’autre, ils profitent de nos lois (le regroupement familial) ; et, de l’un à l’autre, c’est la démocratie qu’ils mettraient en péril ».

« La peur », insiste-t-il, devient l’argument des pouvoirs, « dressant la société contre elle-même dans un fantasme d’homogénéité et l’entraînant dans une quête infinie de boucs émissaires où l’Autre, le différent, le dissemblable, le dissonant, prend la figure de l’étranger, d’une étrangeté aussi intime que menaçante ».

Dès lors, déplore l’écrivain, c’est « cette part de nous-même que ces discours officiels, irrésistiblement suivis d’actes, de circulaires, d’arrêtés, de décrets, de lois etc., nous habituent à rejeter comme étrangère. Bref, à exclure ».

Seules barrières à l’intolérance, au rejet de l’Autre, à la différence, à l’indifférence à l’injustice : «la vitalité du débat, la vigilance de l’opinion, la force des contre-pouvoirs ». C’est à cela que nous convie Edwy Plenel afin de tenter de parfaire notre démocratie, « idéal toujours inachevé », contre les « crispations conservatrices (…) et dérives totalitaires ».

Une certaine France, héritière de son passé colonial, voudrait dissoudre ceux qui contribuent à sa diversité et à sa richesse économique, culturelle et spirituelle. Elle souhaiterait qu’ils n’existent pas dans leur identité, leurs spécificités, leurs croyances, leurs différences. C’est dans sa féroce tradition assimilationniste. Dans sa négation de toute dissemblance au motif d’un non-communautarisme et d’une prétendue laïcité qui ne serait qu’uniformité. L’acceptation de l’Autre est assujettie « à la condition qu’il ne soit plus lui-même, ne le distinguer que s’il décide de nous ressembler (en singe savant), ne l’admettre que s’il renonce à tout ce qu’il fut », précise le président de Médiapart.

Lequel est convaincu que « défendre le droit à la reconnaissance de l’islam européen, c’est au contraire être fidèle à l’héritage européen, fait de diversité de langues, des religions et des origines, de liberté des individus et de tolérance des sociétés ».

Edwy Plenel a pleinement conscience d’appeler des européens à rompre avec des « habitudes », un « héritage ». Mais aussi avec « ces cinq siècles où l’Europe a dominé le monde, politiquement, économiquement, culturellement, nouant des relations avec l’Autre profondément asymétriques, dominatrices, paternalistes ».

Il soutient que le « défi français » est d’apprendre enfin à « penser à la fois l’universel et le singulier, la solidarité et la diversité, l’unité et la pluralité ». Et, par conséquent, de « refuser résolument l’injonction néocoloniale d’assimilation ».

Il constate que « cet horizon de réconciliation avec nous-mêmes, notre peuple et sa diversité, est toujours au lointain ».

Aussi le président de Médiapart invite-t-il la France au « détour nécessaire, d’un réveil de mémoire et d’une vérité de l’histoire (qui) reste à conquérir durablement pour nos compatriotes musulmans, arabes et noirs ».

Pour les musulmans, n’est pas qu’un ouvrage sur la tolérance, sur l’acceptation de l’Autre, dans sa différence. C’est un hymne à la fraternité, à comprendre, comme l’indiquait Maurice Blanchot, que « la communauté (…) ne serait rien si elle n’ouvrait celui qui s’y expose à l’infini de l’altérité ».

Guy FLANDRINA

Notes

1 Edwy Plenel, « Pour les musulmans », La Découverte, Paris, 2014.

2 Alain Plenel, vice-recteur en Martinique (1955/59) prononça un discours, à l’occasion de l’inauguration d’une école au Morne Rouge. C’était peu après les émeutes de décembre 1959, où trois jeunes martiniquais avaient été tués par des gardes mobiles. Il lui fut reproché une sympathie, supposée, pour cette révolte de la jeunesse. Plus tard il rendra, effectivement, visite en prison aux jeunes de l’OJAM (Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique) et ira les soutenir, lors de leur procès (nov. 1963).

3 Commission nationale consultative des droits de l’homme.

4 Le Front National, Seuil, Paris, 2014.

5 Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950), Présence Africaine, Paris, 1955.

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Comments

  1. A reblogué ceci sur raimanetet a ajouté:
    Aussi le président de Médiapart invite-t-il la France au « détour nécessaire, d’un réveil de mémoire et d’une vérité de l’histoire (qui) reste à conquérir durablement pour nos compatriotes musulmans, arabes et noirs ».

    Pour les musulmans, n’est pas qu’un ouvrage sur la tolérance, sur l’acceptation de l’Autre, dans sa différence. C’est un hymne à la fraternité, à comprendre, comme l’indiquait Maurice Blanchot, que « la communauté (…) ne serait rien si elle n’ouvrait celui qui s’y expose à l’infini de l’altérité ».

  2. yoananda says:

    Si Plenel osait critiquer l’Islam autant que le reste, il serait audible. A la place il préfère se mettre sur la liste d’attente des dhimmi.