Yves-Léopold Monthieux dénonce la censure de son livre sur Alfred Marie-Jeanne

censure_04« La presse au diapason » censure le premier livre sur Alfred Marie-Jeanne

Par Yves-Léopold MONTHIEUX

L’ancien président de la région avait promis de mettre les journalistes au diapason. Apparemment il y serait parvenu.

Je suis scandalisé par l’attitude de la presse locale pour l’ignoble discrimination faite à l’occasion de la parution de deux livres écrits sur Alfred Marie-Jeanne. Le premier a été mis en vente fin janvier 2015, avec une publicité suffisante dans Politiques Publiques pour que cette parution ne soit pas ignorée des journalistes et qu’il ne soit besoin d’aller les supplier. Il est titré : « Alfred Marie-Jeanne, la fin d’une époque ». Ce n’est pas un argumentaire électoral, ce n’est pas un brûlot. Mais ce n’est pas non plus un essai de flagornerie. A la demande du directeur de Politiques Publiques, Antilla m’a accordé une interview et Martinique 1ère accepté de m’offrir une fenêtre dans l’émission « Décryptage ». La fenêtre a finalement rétréci pour devenir le hublot du « Coup de fil de 13 heures ». Mais comme le chante un compatriote du Vert-Pré : « Sé san ayen ki pa bon ».

Parallèlement, pressé de présenter la couverture d’un livre à paraître deux mois plus tard, France-Antilles a bien voulu me faire l’aumône d’y accrocher une « brève » concernant le mien. De plus, une interview imminente avait été promise par le quotidien à l’éditeur, mais la promesse ne fut pas tenue. Enfin, une radio locale a bien voulu m’accorder en direct trois quarts-d’heure d’entretien. Voilà résumée la couverture médiatique du premier livre écrit sur Alfred Marie-Jeanne, l’ancien président de la région Martinique, depuis la date de sa mise en vente, le 31 janvier 2015. Aucun entretien télévisé, aucune émission en radio, en dehors de Radio Sud-Est et du « Coup de fil » expéditif de Martinique 1ère. Enfin, aucune attention de France-Antilles à l’égard de celui qui a publié dans ses colonnes, performance sans comparaison, probablement plus de deux cents tribunes et chroniques (sans doute davantage), dont plusieurs à la demande du quotidien, même pas au prix d’une invitation à boire un verre d’eau. L’auteur qui fut jadis un pigiste sportif du quotidien n’a jamais eu la moindre explication du refus de publier ses tribunes depuis deux ou trois ans. Ce n’est pas l’élégance qui étouffe ceux qui dirigent aujourd’hui France-Antilles.

Contrairement à mon éditeur, je fus à peine surpris par le désintérêt de la presse, s’il est vrai que, émanant de la main lourde et invisible de la censure, c’est le sort qui fut réservé à mes deux précédents ouvrages. Le directeur de Politiques-Publiques a pu obtenir le « Coup de fil » de Martinique 1ère et l’entretien accordé par Antilla. Mais la bonne image dont Franck Sainte-Rose-Rosemond paraît bénéficier dans le monde médiatique, laquelle eut raison de mes réticences à publier le dernier ouvrage, pouvait laisser espérer que soit mis fin à l’ostracisme médiatique qui frappe mes écrits, on ne sait trop pourquoi. Déjà, pour le second – le premier, n’en parlons pas -, j’avais cru tout faire pour susciter l’intérêt de la presse – ce que je ne ferai plus – en offrant notamment une vingtaine d’exemplaires gratuits aux journalistes. Je n’eus droit qu’à la photographie de la couverture présentée par Sergé Bilé au JT de RFO, l’espace d’un battement d’ailes de canard.

Paraît donc le livre écrit par Raphaël Confiant et Louis Boutrin sur le même sujet : Alfred Marie-Jeanne. Et c’est aussitôt le branle-bas médiatique. Je salue cet ouvrage qui, après le mien – oui, près de deux mois après le mien, MM. les amnésiques de la presse ! – répond à une interrogation qui m’avait toujours habité et dont je m’étais entretenu avec Alfred Marie-Jeanne, lui-même, dès 2007. Je lui disais mon étonnement qu’un homme politique de son importance, un leader aussi atypique que lui, doté d’une éloquence aussi particulière que la sienne, n’eût pas encore inspiré les essayistes martiniquais. Dans la foulée de révélations qu’il m’avait faites, que j’ai écrites sans les déformer d’un iota dans mon dernier livre, il avait accepté de m’accorder une interview destinée à figurer dans « Contrechroniques de la vie politique martiniquaise ». Mais il refusa in fine de donner suite à sa promesse, AMJ c’est cet homme-là aussi.

Par ailleurs, au-delà de tout ce qui peut me séparer de Raphaël Confiant : son orientation politique, ses outrances verbales, ses prises de position publiques parfois surprenantes, j’apprécie l’écrivain en ce qu’il écrit bien, possède une connaissance fine des composantes ethniques de la société martiniquaise et, d’ordinaire, ne donne pas dans la flagornerie. Par ailleurs, il est le seul intellectuel martiniquais qui nourrit vraiment le débat politique en s’écartant des parages envahissants de la pensée unique et n’hésitant pas à apporter la contradiction, y compris à l’intérieur de son propre camp politique. Cet homme n’a certainement pas demandé aux journalistes de boycotter mon livre. Certes, je ne sens plus très bien le pape de la créolité lorsqu’il annonce sans angoisse devant ses ouailles la disparition à moyen terme de la langue créole, mais je lirai sans a priori l’ouvrage de Raphaël Confiant et de Louis Boutrin, curieux cependant de connaître les arguments qui pourraient me convaincre que la prétendue verticalité d’Alfred Marie-Jeanne ne soit pas que de pure posture. Apparaît donc dans une clarté manifeste le parti-pris d’une presse qui n’a pas estimé utile de savoir et de faire savoir ce que pouvait vouloir dire un auteur qui écrit « Alfred Marie-Jeanne, la fin d’une époque ». Ce livre ne plaît pas à Chaben, les journalistes ont donc choisi, en une manière de copinage médiatique non dissimulé, d’attendre patiemment la parution du second ouvrage dont l’un des auteurs a déjà pu dire à la télévision qu’il n’est pas écrit à la gloire de Marie-Jeanne. On ne le lui avait pas demandé et ce n’est pas ce qu’indique le compliment qui est adressé à Chaben dans le titre, « la traversée verticale du siècle ».

Le parti-pris de la presse c’est sa liberté. Mais lorsque le parti-pris se manifeste durablement du même côté dans tous les médias, que ce sont les mêmes commentateurs qui se retrouvent ensemble sur tous les plateaux des radios et des télévisions, les directeurs de conscience sont assurés que la pensée unique est bien tenue et on est amené à conclure que la pluralité de l’expression n’existe pas en Martinique. En effet, quand tous les médias penchent du même coté, la pluralité de l’expression n’est plus garantie. Ce n’est pas le nombre de médias qui garantit la liberté de la presse mais la faculté pour ces médias de développer des opinions différentes. C’est dans les pays totalitaires que tous les médias disent la même chose. Il est préoccupant qu’il en soit ainsi en Martinique à la veille d’une ère statutaire nouvelle.

« C’est celui qui paie qui décide », combien de fois n’avons-nous pas entendu cette assertion de la part des princes qui nous gouvernent, de l’un en particulier ? En effet, les maîtres de la presse martiniquaise sont ceux qui détiennent le carnet de chèques du contribuable. Tous les organes de presse qui s’adonnent à cette discrimination médiatique – je dis tous, sans exception -, doivent leur existence à l’argent du contribuable, soit par des passe-droits ou des artifices diverses et variés, soit par la voie des subventions ou de la redevance audiovisuelle. Les deux organes de presse qui acceptent de parler de mon livre, Antilla et Politiques Publiques, sont exclus de cette manne de l’argent public.

Ainsi, la liberté de la presse serait-elle devenue en Martinique l’ennemie de la liberté d’expression ? Ce serait le cas si elle se résumait à la liberté de censurer des idées qu’elle n’aime pas ou ceux qu’elle n’aime pas parce qu’ils marcheraient sur les plates-bandes des journalistes. « J’attrape des boutons quand je vois dans mon journal des articles signés Yves-Léopold Monthieux ou Romuald Victoire (récemment décédé), me disait sans sourciller celui qui est considéré comme le « parrain » de la presse martiniquaise. Les choses n’ont pas traîné à France-Antilles et « ce monsieur » n’a plus à souffrir de ses aigreurs. La liberté d’expression ne serait donc réservée qu’à ceux, dont « ce monsieur », qui tirent gloriole au fait de simplement rapporter les faits sans les commenter et s’honorent de ne pas dire un mot susceptible de déplaire à leurs maîtres. Qu’a dit Alfred ? Que va penser Serge ? C’est l’obsession de nombreux journalistes martiniquais. Moyennant quoi, on sacrifie à la posture, on se recommande d’André Aliker, devenu le saint-patron des quasi-fonctionnaires de la presse martiniquaise. Et on descend fièrement dans la rue, revêtu du maillot « Je suis Charlie », alors que le risque encouru par le journaliste martiniquais ne va guère au-delà d’une absence d’invitation à un cocktail dînatoire, le vendredi soir.

Dans l’un de ses coups de colère contre les médias qu’il estimait ne pas lui être suffisamment soumis, Alfred Marie-Jeanne avait promis de mettre la presse au diapason. On se rappelle qu’un média français s’était ému de cette menace, intolérable en démocratie. Mais il avait dû finalement se taire, déconcerté par le silence de soumission des journalistes martiniquais.

Yves-Léopold Monthieux, le 21 mars 2015.