Esclavage : Sylvie Glissant évoque «l’impossible réparation»

sylvie-et-edouard-glissant7361A la mort d’Edouard Glissant, le 3 février 2011 à Paris, son épouse Sylvie Glissant a repris la direction de l’Institut du Tout-Monde, créé en 2006 par le poète-philosophe martiniquais. En 2013, dans le droit fil de l’œuvre et des valeurs d’Edouard Glissant, l’Institut a lancé le Mémorial Virtuel des Esclavages et de leurs Abolitions. A cette occasion, Sylvie Glissant a accordé un entretien exclusif à Baptiste Duclos pour The Dissident. En voici un court extrait à verser au débat sur les « réparations ». L’intégralité de l’interview est disponible ICI.

Reprendre les témoignages du passé pour mieux comprendre notre monde contemporain, est-ce cela qu’Edouard Glissant appelait la vision prophétique du passé ?

Oui en effet, je pense que c’est une de ses paroles importantes, dans le sens où beaucoup de cette mémoire a disparu complètement. Il n’y a quasiment pas eu d’histoire, parce qu’on ne la connait pas. Dans le gouffre du bateau négrier, les langues, les mots, les souvenirs de ceux qui ont survécu ont disparu, il n’en reste que les traces. On peut les saisir à travers des créations qui ont émergé, comme le jazz par exemple, qui reste une musique faite à partir de ces traces. L’histoire en tant que telle ne peut pas être racontée. Certes, on retrouve maintenant dans les archives les noms des personnes qui ont survécu, via les descendants d’esclaves qui ont pu résister. Mais hélas on n’a pas les noms de ceux qui n’ont pas survécu, ceux des archives de la mémoire engloutie dans la traversée de l’océan. Nous avons conçu ce site internet comme une sorte d’anthologie de toutes ces traces. A ce titre, je remercie chaleureusement Loïc Céry, qui en est la cheville ouvrière. Il s’agissait de les rassembler dans un lieu de partage, de les mettre les unes à côté des autres, pour rendre visible un sens de toutes nos histoires et mémoires disparues. Ce qu’on imagine aujourd’hui, ce que l’on « retrouve », ne vient pas de nulle part. C’est une accumulation de choses, de strates, des cairns temporels, dans nos imaginaires, qui se sont transmis et assemblés de générations en générations, à travers nos créations.

Un pays comme la France a d’abord ressenti une grande culpabilité à ce sujet avant de le reconnaître progressivement en érigeant, à Nantes, des mémoriaux sur l’abolition de l’esclavage. Ne devrait-on pas aller jusqu’à dédommager les populations qui furent victimes de la traite négrière, pour instaurer ensuite le dialogue et favoriser la réconciliation et le « vivre ensemble » ?

La question des réparations est très compliquée, très difficile. François Hollande a raison de citer Aimé Césaire lorsqu’il parle d’ « impossible réparation ». Comment réparer un tel traumatisme ? Rien ne peut compenser cette souffrance. En revanche, je pense qu’on peut imaginer, dans le cadre d’un rassemblement des mémoires, une nouvelle façon de nous penser, de nous envisager, tous ensemble, avec l’Afrique, de regarder dans la même direction. D’autres questions se posent : qui devrait-on indemniser à l’heure actuelle ? Quelle serait la nature d’une réparation ? A qui profitent les énormes et précieuses ressources africaines ? Leur exploitation par les pays occidentaux ne se fait-elle pas avec la collaboration coupable des autorités politiques et économiques de certains de ces pays d’Afrique ? On a épuisé l’Afrique de ses ressources humaines pendant des siècles avec le commerce triangulaire.

Malgré tout, on continue à la vider de ses forces vives en perpétuant un système de pratiques et de « contrôle esclavagiste de la main d’œuvre », comme le dit Ibrahima Thioub, pour l’exploitation de ses ressources dites « naturelles » qui profite au monde entier sauf à ce continent. Plutôt que des réparations, ne conviendrait-il pas plutôt de permettre l’émergence de nouvelles forces communes par le partage de toutes les richesses et ressources, et d’abord par le partage d’une intention et d’une vision commune ? Cela peut peut-être paraître naïf ou utopique, mais nous partons presque toujours d’une utopie pour imaginer les possibles ! Il me semble que la meilleure réparation, ce serait cette utopie du partage. Pour l’instant, on en est très loin et c’est vrai que l’on ne comprend pas véritablement ce qui se passe en Afrique à l’heure actuelle. Il n’y a aucune communication. La Relation n’existe pas encore. Il nous faut inaugurer de nouveaux chantiers et relier les archipels du monde, pour évoquer une autre pensée d’Edouard Glissant.

En Europe, on observe une montée de l’extrême droite, avec en Grèce l’émergence de l’Aube Dorée, ou encore la mort d’un jeune homme en France suite à une bagarre avec des skinheads. Quel regard portez-vous là-dessus ?

On ne peut accepter cela, bien entendu. Edouard montrait à ce propos qu’à chaque fois qu’une identité se sent menacée, cela aboutit à des actions de ce genre, où elle affirme de façon radicale, sans nuance, ce qu’elle « est ». On se range sous son drapeau, son identité exclusive, une identité particulière, totalement différente, non contaminée par celle de l’autre, etc. En fait, les gens ont peur du mélange, de ces identités multiples qui sont pourtant une réalité. C’est aussi un lieu commun maintenant de dire que cette raideur fermée sur elle-même provoque toutes les guerres et les montées de nationalismes délirants. L’idée du mélange, du partage, est pour certaines personnes tout à fait inconcevable… et inadmissible, insupportable, on le sait.

Finalement, est-ce que le rôle d’un mémorial est rempli s’il n’y a pas de relais politique ou médiatique qui permette de perpétuer la mémoire ? Exemple avec les extrêmes d’aujourd’hui qui reviennent, malgré le fait que ce soit déjà arrivé par le passé avec les conséquences que l’on connaît.

Le rôle des médias est en effet important et nécessaire. C’est un des moyens qui peut permettre la relation, qui la répare souvent quand elle a été brisée par ces formes violentes et répressives d’affirmation d’un soi exclusif. Quand on est rétréci dans son lieu unique, on développe une identité exclusive de l’autre et des comportements d’isolement terribles, donc mortifères. Les médias doivent avoir donc cette fonction de lien vital, qui favorise « une poétique de la Relation » entre les communautés. D’où l’importance du média numérique qui est un espace « sans borne », ou presque. Nous avons choisi cet espace virtuel, qui en soi n’en est pas un puisque que tout y est bien réel et de paroles vives, pour édifier un mémorial des mémoires des esclavages et des abolitions. C’est une pierre sans socle, une roche du temps flottante qui peut contenir dans sa matière tous les lieux où les mémoires et les histoires peuvent se conjoindre au même instant.

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