Edouard Glissant : «Le raciste, c’est quelqu’un qui ne supporte pas le mélange»

edouard_glissant_tout_mondeCourt extrait de l’interview accordée par Edouard Glissant en 2011, peu avant son décès, à Thierry Leclère pour Télérama. Edouard Glissant, poète-philosophe martiniquais résolument Antillais, théoricien du « Tout-Monde », y évoque son combat d’indépendantiste, le « refoulé colonial » de la société française, la mondialisation et la « fin » des Etats-Nations. Ce qui nous intéresse ici, c’est surtout sa vision de la diversité, du métissage et de la créolisation.

Depuis une dizaine d’années, le refoulé colonial hante la société française. Loi de février 2005 évoquant, dans sa première mouture, les «aspects positifs» de la colonisation, discours présidentiel de Dakar sur l’homme africain « qui n’est pas entré dans l’Histoire », etc. Ce débat vous inquiète-t-il ?

Pas outre mesure, parce que ce sont là les dernières lueurs de la bougie qui s’éteint. La pensée unique frappe partout où elle voit ou soupçonne de la diversité. Ce n’est pas pour rien qu’elle a frappé à Sarajevo ou à Beyrouth. La diversité terrifie. Au fond, le raciste, c’est qui ? Quelqu’un qui ne supporte pas le mélange.

La victoire de Barack Obama, en 2008, a été pour vous le symbole magnifique de cette «créolisation» du monde, cet entremêlement des cultures que vous annoncez depuis si longtemps. Mais que signifie une victoire dans un pays – les Etats-unis – où les communautés se juxtaposent plus qu’elles ne se mélangent ?

Quand Obama s’est porté candidat, beaucoup de mes amis noirs américains étaient contre lui, parce qu’il n’était pas assez noir ! Ils ne se rendaient pas compte que le fait d’être métis ne l’empêchait pas d’être noir. De même que le fait d’être métis ne l’empêchait pas d’être blanc. Et qu’il fallait reconsidérer la question de la créolisation sous ces aspects-là. La victoire du président Obama a contribué à casser, symboliquement et réellement, le vieux couple noir-blanc, dont les rapports ont dominé l’histoire des Etats-Unis. Plus rien ne sera pareil désormais. Barack Obama est un prophète patient, dont on dit trop vite qu’il a échoué.

Cette rencontre des cultures qui se mêlent, s’entrechoquent et produisent parfois des alliages géniaux comme le jazz ou la world music, ce grand mélange des langues, des peaux et des cultures que vous décrivez de livre en livre n’est-il pas un peu fantasmé ?

Pas du tout. Ce n’est pas de l’angélisme. Quand je parle de créolisation, je ne pense pas que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». La créolisation n’a pas de morale, pour une raison bien simple : nous sommes de plus en plus nombreux, désormais, à pouvoir décider seuls des règles de notre morale individuelle. Les religions nous les imposent de moins en moins souvent, (vous pouvez être catholique et utiliser le préservatif, contre l’avis du pape), et il faut travailler à ce que les Etats ne cèdent pas à la tentation de vouloir nous les imposer. Il y a une sorte d’individuation généralisée au monde.

Pas dans toutes les sociétés, loin de là…

Evidemment. Mais la tendance générale va dans ce sens. La notion de différence est entrée dans la pensée mondiale. La diversité a pénétré l’inconscient du monde. C’est pourquoi, dans la créolisation, je peux changer en échangeant avec l’autre, sans me perdre, ni me dénaturer. Les pays qui n’accepteront pas cela prendront sans aucun doute beaucoup de retard.

Propos recueillis par Thierry Leclère
Photo de Léa Crespi pour Télérama

Lire la totalité de l’article ICI.