Yves-Léopold Monthieux : Génocide, Shoah, esclavage, «les mots ont un sens»

slave_ship_02Pour clore le curieux débat provoqué aux Antilles par la lettre ouverte de Joëlle Ursull à François Hollande, Christiane Taubira, George Pau-Langevin (et à tous les élus des Outre-mer), cette tribune du chroniqueur Yves-Léopold Monthieux récemment parue dans Antilla.

La notoriété intellectuelle et militante de la chanteuse Joëlle Ursull n’est pas telle qu’on se doive d’être convaincu par la pertinence de sa tribune relative au propos litigieux du président de la République. En effet, si le grattage de l’épiderme est devenu un sport qui libère promptement les réactions, il n’est pas interdit de dépasser ce réflexe et de prendre garde à ne pas succomber aux délices de la concurrence victimaire que nous disons condamner. C’est ce qu’ont essayé de faire la ministre des DOM, qui était dans son rôle, ainsi que le président de la région, dans un communiqué aux accents chamoisiens qui rappelle son discours à l’ONU du 11 décembre 2014, sur l’esclavage. Lequel n’a pas suscité de réactions dans le monde politique et intellectuel martiniquais, notamment en ce qui concerne sa proximité avec l’adhésion de la Martinique à l’OECS.

Je ne suis pas surpris par l’intervention de Jacky Dahomay dans Antilla. Ce philosophe fait partie de ces intellectuels de Guadeloupe qui ne craignent pas d’emprunter, lorsque cela leur paraît juste, des voies opposées à celles du « politiquement correct » auquel sont irrémédiablement attachés leurs confrères martiniquais. Exception faite de Raphaël Confiant dont l’intervention, dans cette polémique, eût cependant paru sujette à caution lorsqu’on se rappelle sa position sur de précédentes questions relatives aux Juifs.

Il est lu sur la Toile que la promotrice du libelle adressé à François Hollande aurait affirmé à la télévision que les Juifs n’avaient pas été arrêtés pour être exterminés mais pour « travailler ». Comme pour mieux souligner la comparaison entre l’antisémitisme et l’esclavage, et alimenter ainsi la concurrence victimaire. Allez expliquer à cette personne les points de différence entre l’esclavage et le génocide ! Garcin Malsa mérite mieux que s’aligner sur l’auteure d’une telle saillie. Et Jacky Dahomay a bien raison d’écrire que «ce qui est grave c’est que l’inculture se fait arrogance».

Si les moyens qui ont été utilisés pour réduire la résistance des esclaves noirs sont les mêmes qui ont réapparu au moment de l’extermination des Juifs, ils ne suffisent pas pour qualifier tous les crimes d’un vocable unique et les considérer tous comme identiques. On peut commettre un meurtre ou un assassinat avec la même arme et utiliser les mêmes canons pour faire la guerre ou commettre un génocide ; le sentiment d’horreur suscité par ces actes ne change rien à leurs qualifications. Les mots ont un sens et chacun des maux qu’ils recouvrent porte sa douleur. On ne peut donc pas utiliser le même mot pour désigner tous ces maux : le meurtre, l’assassinat, le génocide, l’esclavage ou même la guerre. De même, le crime contre l’humanité, le crime de guerre ou le génocide ne s’apprécient pas en fonction du volume des dégâts humains causés, mais en fonction de leur nature et des objectifs poursuivis.

L’extermination des Juifs était l’objectif, il en est resté des séquelles : la volonté de leur donner la mort, qui persiste encore aujourd’hui, et qui a justifié le propos maladroit du président de la République.

Il est presque simpliste de dire que l’extermination des Noirs n’a pas été le but de la colonisation européenne. De cette colonisation esclavagiste et post-esclavagiste, il reste également des séquelles, notamment le racisme présent sous plusieurs formes, qu’il convient de toujours combattre. Tandis que les Juifs sont aujourd’hui encore dans le viseur du kalachnikov.

Si j’estime pertinentes la plupart des analyses dont j’ai connaissance de l’historien Oruno D. Lara, je ne puis le suivre lorsqu’il qualifie la Shoah de point d’aboutissement d’un même phénomène, de summum d’une même démarche, de forme achevée ou d’étape finale du processus de l’esclavage, bref du dernier barreau d’une même échelle. En effet, « La Shoah est, dit-il, le dernier stade de l’horreur qui vient couronner des siècles de colonisation, de traite négrière et d’esclavage ». Je ne l’approuve pas davantage – « mais vous n’êtes pas expert », me dira-t-il peut-être – lorsqu’à l’inverse, dans la même démarche comparative, il rapproche – le plus petit étant issu du plus grand – le modèle réduit « appliqué en petit à l’Europe », de l’expérience esclavagiste qui serait la référence. Il évoque ici l’assimilation, très controversée dans les milieux intellectuels français, faite par Césaire dans Discours sur le colonialisme, entre l’esclavage et la Shoah. On se rappelle qu’il y a quelques années, Claude Askholovitch avait eu dans le Nouvel Observateur des mots très durs pour condamner ce rapprochement et son auteur.

Dans Cahier d’un retour au pays natal, comme le rappelle Tony Albina, Césaire s’était épanché sur la situation de l’homme juif : l’homme-torture, l’homme-progrom… Eh oui ! L’homme de la Traversée paradoxale du siècle (Raphaël Confiant) est convoqué tour à tour par Lara et Albina (via Jacky Dahomay) pour conforter leurs thèses opposées.

Yves-Léopold Monthieux, le 21 février 2015.