Jacky Dahomay «Je ne suis frère en descendants d’esclaves de personne»

camp_ext«Je ne suis frère en descendants d’esclaves de personne. Quand je condamne l’esclavage, ce n’est pas le Nègre que je défends mais l’humanité dans le Nègre. Quand je condamne les camps de concentration, ce ne n’est pas le Juif que je défends mais l’humanité dans le Juif». Par ces paroles de bon sens, le philosophe Jacky Dahomay revient sur la triste polémique lancée aux Antilles par la lettre ouverte de la chanteuse Joëlle Ursull. Un vrai bol d’oxygène pour ceux qui aiment la Guadeloupe et la Martinique, et refusent d’importer platement, sous couvert de « noiritude » ou de pseudo opposition au « système », l’essentialisme et les aberrations identitaires des extrêmes droites nationalistes israélienne ou française. Attention, Jacky Dahomay est en forme : il enchaîne les balayettes et les high kicks. Pas de bousculade, il y en aura pour tout le monde !

Ce n’est pas le Nègre que je défends mais l’humanité dans le Nègre

par Jacky DAHOMAY

Comme d’habitude, Dominique Domiquin ne se laisse pas intimider par une certaine bonne conscience identitaire régnant en Guadeloupe. Je le dis car un certain nombre de réponses au texte de Tony Albina relèvent d’une forme de terrorisation de la pensée sinon de la pure imbécilité. On nous accuse, Tony Albina et moi de mépriser une non intellectuelle en la personne de Joëlle Ursull. Je tiens à préciser de nouveau que, d’une part, être diplômé n’est pas une garantie de clairvoyance intellectuelle et que des gens en Guadeloupe, non diplômés, font preuve de plus discernement dans la pensée que nos pseudos intellectuels. J’ai pu le vérifier lors de nos réunions sur le comité de projet.

Joëlle Ursull s’invite dans le débat et elle doit accepter la contradiction. Elle est passée dans les médias avec une prestation plus que désolante. On nous avait accusés, à l’époque, de mépriser un non intellectuel en la personne de Ibo Simon qui tenait des propos anti-haïtiens inadmissibles. D’autre part, ce n’est pas tant Joëlle Ursull qui est méprisable que les prises de position de gens diplômés dont l’inculture est désarmante eu égard aux responsabilités des intellectuels quant à leur apport à ce qui peut constituer pour le peuple des Lumières. Le mérite du texte de Joëlle Ursull est de faire ressortir l’extrême stupidité de beaucoup de nos diplômés et le désastre intellectuel qui nous frappe. Cela me peine énormément au regard de notre tâche d’éducation vis à vis de la jeunesse.

On accuse Tony Albina d’être un nègre à blanc, un vendu aux socialistes, un traitre et que sais-je encore ? Je ne fais pas suivre ces insultes et j’aurais souhaité que quelqu’un fasse une critique du texte de Tony Albina mais dans le strict registre de l’argumentation.

Autre chose : je ne suis frère en descendants d’esclaves de personne. Quand je condamne l’esclavage, ce n’est pas le Nègre que je défends mais l’humanité dans le Nègre. Quand je condamne les camps de concentration, ce ne n’est pas le Juif que je défends mais l’humanité dans le Juif. En cela je suis proche de Tony Albina et de Dominique Domiquin. On oublie d’ailleurs que sur les dix millions de morts dans les camps de concentration, 5 millions étaient juifs. Et le reste? Des communistes, des socialistes, des noirs et surtout des Roms (ce pourquoi les propos de Manuel Valls étaient inadmissibles).

Notre identité ne doit pas se fonder sur une telle filiation ! Fonder l’identité sur une telle filiation, c’est tomber dans le piège dans lequel s’est engouffré l’identité israélienne. Parler du juif ou des juifs, c’est du pur racisme car le « juif » n’existe pas. Comme disait Sartre, c’est l’antisémitisme qui crée le juif. En ce sens, le sionisme, que je ne cesse de dénoncer, est fondé sur une identité racine, c’est du nazisme à l’envers. Des chercheurs israéliens ont même cherché à établir une identité juive à partir de l’ADN donc à partir du biologique. Hitler n’est pas loin. Que des Noirs, couillons qui s’engouffrent dans le même abîme, reprennent la même problématique identitaire, signifie qu’Hitler non plus n’est pas loin et il ne faut pas s’étonner si demain un jeune Guadeloupéen ou Martiniquais prenne des armes et aille abattre des enfants juifs dans une école.

Franchement, nous méritons mieux que de reprendre les mêmes problématiques identitaires venues d’Europe et qui a permis le massacre des indiens d’Amérique, l’esclavage et la colonisation, le nazisme et aujourd’hui qui engendre le sionisme suivi du dieudonisme d’un côté, et de l’islamophobie de l’autre. Dieudonné et Philippe Tesson même combat. L’Occident a déchargé sa mauvaise conscience exterminatrice sur les Arabes et nous, Noirs, reprenons ce triste flambeau et cela donne les assassinats de Juifs par des Noirs.

On nous reproche de tenir les mêmes propos qu’Edouard Boulogne. On ne se demande pas si sa contradictrice, militante du MIR, n’a pas aligné une tonne de stupidités rendant facile la tâche d’Edouard Boulogne ! Pourquoi le MIR n’a t-il pas organisé une manifestation de soutien aux Nigérians victimes de l’esclavagisme de Boko Haram ?

On nous reproche de nous appuyer sur Césaire, Fanon et Glissant, mais on ne se demande pas pourquoi ces grands intellectuels qui se sont battus contre l’injustice nous mettent en garde contre l’antisémitisme. Il est vrai qu’on ne lit plus aujourd’hui ces grands écrivains et qu’on se contente des stupidités avancées lâchement sur Facebook.

Enfin le plus cocasse: on me reproche d’avoir critiqué avec pertinence l’impensé du républicanisme français, tout comme le sionisme lors des événements de Gaza et, dans le même temps, de soutenir les propos de Tony Albina. Il y a là un véritable problème. De deux choses l’une: ou je suis dans une contradiction schizophrénique, ou ce sont mes contradicteurs qui souffrent de je ne sais quelle défaillance. Par générosité, je les laisse trancher.

Jacky Dahomay