Joël Raboteur «Le Carnaval dans la Caraïbe trouve ses origines dans la colonisation»

kannaval_05Nées des apports africains, européens et amérindiens durant la colonisation et l’esclavage, les cultures caribéennes sont une richesse incommensurable. En Guadeloupe, la vitalité des chanté Nwèl, du gwoka et de la langue créole en témoigne. En cette période de Carnaval, nous publions ces extraits d’une étude de Joël Raboteur, universitaire, économiste et ancien Président de l’Office du Carnaval de la Guadeloupe. Avec Corinne Landais-Raboteur, il croit fermement (avec raison !) au formidable potentiel économique de cette manifestation. Les auteurs reviennent sur les origines coloniales du carnaval. De leur essai fort long, nous ne publions que les extraits historiques qui, selon nous, éclairent sur les rapports entre maîtres et esclaves, notamment au moment du carnaval. Les documents choisis par Joël Raboteur contiennent bien sûr des opinions racistes, typiques de l’époque : ne pouvant s’empêcher d’admirer la beauté et la grâce des esclaves Nègres, les colons Blancs qui les observent se hâtent de dire par exemple « qu’ils sentent mauvais ». Paradoxalement, ce racisme affiché est justement ce qui permet d’authentifier leurs dires. L’intégralité de cet essai est consultable en ligne dans la revue Esprit Critique ICI.

Extraits de l’Essai de Joël Raboteur et Corinne Landais-Raboteur

« Le Carnaval dans la Caraïbe, est une fête populaire qui trouve ses origines dans la colonisation. Il est l’héritage d’un syncrétisme culturel, issu d’un brassage de traditions africaines, portées par les esclaves des différentes colonies, de traditions chrétiennes imposées par les portugais, les espagnols, les français et de la culture des autochtones amérindiens. En Guadeloupe, le Carnaval est une manifestation culturelle majeure, attendue chaque année par tous. » […]

« Le carnaval en Guadeloupe est un des événements culturels les plus importants dans l’archipel. En effet, en exhumant quelques archives de l’histoire de la colonisation en Guadeloupe, on découvre avec force détails, que cette pratique puise ses racines depuis le tout début de la colonisation. Les colonisateurs sont arrivés avec leurs traditions européennes, et les ont tout simplement partagées avec les autres populations expatriées, déracinées et transportées jusqu’à nos îles, en l’occurrence, celles qui ont constitué le creuset du peuplement guadeloupéen. » […]

I. Rétrospective du carnaval d’hier á aujourd’hui en guadeloupe

Toujours en se référant à l’histoire de la Guadeloupe et à celle de sa construction, liée à un passé colonial riche de récits retranscrits ; dès le XVIIème siècle, de nombreux documents attestent des débuts du Carnaval dans l’île et dans la zone Caraïbe.

1.1 La genèse du carnaval en Guadeloupe

C’est ainsi que le Révérend Père du Tertre, qui lors de son premier voyage aux Antilles effectué en 1640, relate une coutume, fort curieuse, qui se pratique sur le bateau et ayant trait à la fête, à l’inversion, aux déguisements et autres pratiques. Ce rituel, probablement issu d’un quelconque héritage dont on ignore les origines, le laisse perplexe et il en retranscrit le déroulement, en ces termes :

[…] « La troisième chose, est une costume autant ancienne qu’elle est ridicule et plaisante, qui se pratique à l’endroit de ceux qui font de longs voyages sur mer. C’est qu’arrivant sous la ligne du Tropique du Cancer (ou deux fois l’année on a le Soleil verticalement opposé, sans qu’à midi il puisse faire ombre à une chose droite,) On fait de grands préparatifs, comme pour célébrer quelque fête, ou plustost quelque Bacchanale. Tous les officiers du navire s’habillent le plus grotesquement, & le plus boufonnement qu’ils peuvent. La plupart sont armez de tridents, de harpons, & d’autres instruments de marine : les autres courent aux poiles, broches, chaudrons, lèchefrites, & semblables ustensiles de cuisine ; ils se barbouillent le visage avec le noir qu’ils prennent au dessous des marmites, & se rendent si hideux et si laids, que l’on estimeroit de véritables Démons. Le Pilote les met tous en rang, & marche à la tête, tenant d’une main une petite carte marine et de l’autre un Astrolabe, ou baston de Jacob, qui sont des marques de sa dignité. Cependant, les tambours et les trompettes sonnent en grande allegresse, & cette boufonne compagnie tressaut de joye, pendant que ceux qui n’ont pas encore passé le tropique, de dépouillent & se disposent à estre baignez : elle fait deux ou trois tours en ce mascarade équipage, après lesquels le Pilote prend séance sur la dunette, d’où il dépêche incontinent deux de ses officiers, habillés comme je l’ay décrit, vers le plus apparent de ceux qui doivent estre lauvez ; & le contraignent & tous les autres pareillement, à venir prester serment sur la carte, qu’ils feront observer les même choses à ceux qui passeront en leur compagnie ; ce qu’ayant tous juré, on leur fait promettre de donner quelque aumône aux pauvres, & de contribuer à la bonne chere de deux jours, par quelque bouteille de vin, langue de boeuf, jambon, ou autres rafraichissements. Ce qu’étant fait, on commence à baigner.
Nous fumes traiter fort courtoisement […] : mais tous les autres passagers, hommes, femmes & enfants furent tant lavez, qu’en vérité ils me faisaient pitié. […] : Enfin toute cette cérémonie se termine par des réjouÏssances & des débauches excessives. »

Si l’on fait le parallèle avec certaines figures du Carnaval actuel et certaines pratiques, la suie des marmites passée sur les visages rappelle le corps enduit de cendres, mélangé à de la mélasse dont s’enduisent le corps les actuels masques à congo. La présence du tambour sur le bateau, nécessite aussi d’être soulignée, car c’est un instrument de rythme, central des « mas » en Guadeloupe. […]

Ce rite décrit par le R.P. DU TERTRE sur le bateau, si l’on se réfère à l’article de Louis COLLOMB, peut aussi se rapprocher des processions pratiquées dans les champs en vue d’obtenir la fertilité des sols ; C’est Celui dédié au Dieu de la vie et de la mort où l’on utilisait un navire dans lequel était placé un taureau dénommé Apis, accompagné de l’arrosage du sol avec de la farine. Sur le bateau, c’est l’eau qui a remplacé la farine, peut-être aussi afin d’obtenir la prospérité de la compagnie à qui elle appartenait et les marins qui y étaient embarqués ? Les bals et fêtes liés au carnaval, au XVIIIème siècle, sont retracés au travers des arrêts du conseil souverain interdisant les charivaris et autres fêtes et rassemblements, dont certains extraits sont ci-après communiqués en l’état :

Arrêt du conseil souverain de l’Ile de Guadeloupe du onze janvier mil sept cent soixante dix. Ce jourd’huy le procureur général du roy est entré et a dit

Messieurs,

C’est contre les assemblées tumultueuses et nocturnes que l’on nomme charivaris que je m’élève aujourd’huy. C’est contre ceux qui les font que je vous porte ma plainte, afin d’en arrété le cour, sous la peine qu’il plaira à la cour d’imposer. Si l’usage des charivaris semble avoir été toléré, contre les dispositions des lois qui les prohibent, ça, sans doute été parcequ’ils se faisaient sans scandale, sans occasionner aucun désordre, et sans troubler le repos et la tranquilité du public, et qu’il ne s’y parfois rien de contraire aux bonnes moeurs.

Un autre extrait, celui d’une ordonnance :

Ordonnance de Messieurs les Gouverneurs et Intendant pour la suppression de plusieurs fêtes, elle est du huit novembre de l’année mil sept cent soixante trois, et a été registrée au conseil de la Guadeloupe le quatorze janvier mil sept cent soixante quatorze. François Charles […] Il nous a été représenté par les habitants de cette colonie que la quantité de fêtes que l’Eglise y célèbre est nuisible à la culture des terres, en ce qu’elles retranchent plusieurs jours de travail dans le cours de l’année, et contraire au bon ordre, à la police et même à l’esprit de la religion, en ce que les nègres sont dans l’usage d’employer en parties de débauches, de libertinage les jours consacrés à la piété et font par là d’une institution sainte une source de désordre. […]

Au XIXème siècle, c’est surtout dans les gazettes officielles de la Guadeloupe de 1811 à 1890 que l’on retrouve de nombreux écrits relatifs aux fêtes et bals donnés dans la Colonie à l’époque du Carnaval et aussi dans les gazettes politiques et commerciales de Pointe-à-Pitre.

Un texte de Granier de Cassagnac, de cette même époque, décrit un bal de nègres, donné le dimanche gras pour célébrer le Carnaval. Ce texte marque bien l’inversion des rôles hiérarchiques liés à ce moment de fête, dans les Antilles françaises et particulièrement en Martinique et Guadeloupe, il est nécessaire de reprendre certains de ses extraits pour aider à la compréhension du phénomène carnaval en Guadeloupe.
Il décrivit ce bal de la manière suivante :

« J’ai assisté au Fort Royal, le dimanche gras, à un bal de nègres esclaves, tous domestiques, donné par invitation. Je n’y avais pas été invité, mais je m’y fis conduire par Mr Francis des Roberts, qui voulut bien me présenter à sa servante, laquelle daigna m’accueillir. L’orchestre était composé de militaires blancs, payés par les esclaves ; car les blancs étaient humiliés ce jour la ; et tout était conçu dans le meilleur goût. On invitait les danseuses en leur offrant des roses mousseuses ; c’était charmant. Il pouvait y avoir environ cent cavaliers et autant de dames, tous noirs comme des culs de chaudron. Les dames étaient toutes, sans exception, en robes de satin blanc, quelques unes avec un corsage en satin cramoisi. Com aucune d’elles n’avaient de cheveux, et qu’une laine crépue d’une pouce de long eut été d’un médiocre effet, elles avaient toutes une façon de turban en satin de couleur, avec des pierreries. Leurs robes avaient régulièrement des manches longues, garnies de manchettes en point d’Angleterre et elles portaient des gants blancs. Toutes étaient chaussées de bas de soie blancs, à coins et à damassures à jour, avec des souliers de satin blanc. Du reste, jamais de ma vie je n’ai vu autant de bijoux, de turquoises, d’émeraudes et de perles ; elles avaient des brassées de colliers et une charge de bracelets. Et tout cela de l’or le plus irréprochable s’il vous plait ; car le nègre est là dessus plus fier que le blanc, et il est plein de mépris pour le chrysocale. […] C’est une habitude des nègres de s’appeler entre eux des noms de leur maitres ; et ils écrivent même ce nom sur leur linge. J’entendais donc nommer à tous moments, comme dans un salon du faubourg Saint Honoré : madame la baronne de *** ! monsieur le comte de *** ! et lorsque je me retournais, ébahi, pour voir entrer ces personnages, j’apercevais un Congo superbe, luisant, brillant, pommadé, avec une frisure pyramidale ; ou une capresse magnifique, trainant vingt aunes de satin cramoisi. Il faisait dans la salle du bal une chaleur étouffante ; ces dames s’éventaient nonchalamment avec des mouchoirs de batiste, ornés de découpures à jour, avec des valenciennes de deux pouces. J’étais ébloui ! Malheureusement, il régnait dans cette chaude atmosphère une odeur de ravet à donner des convulsions ; car voilà l’inconvénient terrible du nègre : il est beau quelques fois, mais rarement il sent bon.
La simple et fidèle description des cavaliers et des dames qui composaient la société du bal dont je parle doit faire comprendre combien nous sommes loin du bamboula et de son tambour. Ici, en effet, nous étions en plein dans les manières élégantes ; et les nègres ce soir là parlaient tous le français. L’orchestre jouait du Musard le plus pur, sauf les fautes d’orthographe. Ces messieurs et ces dames figuraient à deux quadrilles, et glissaient en dansant, avec de charmantes minauderies, ni plus ni moins qu’aux bals de la liste civile. Cependant il y en avait quelques uns qui paraissaient regretter l’ancienne danse de Vestris, comme un moyen désormais perdu de développer ses grâces. Ceux la répudiaient la glissade, et se livraient à des jetés-battus étourdissants.
Je quittai la Martinique le jour du carnaval, et j’arrivai à la Guadeloupe un jour trop tard pour assister à un grand bal travesti, donné par les esclaves à la Basse Terre, et dans lequel figuraient des nègres en François Ier et en Louis XIV, et des négresses en mademoiselle de Lavallière et en madame de Pompadour. »

Au niveau de la musique, des danses et des instruments, dans ce même ouvrage, il parlera de nègres et de négresses (bamboulas) dansant « de tout leur corps », au son des tambours pendant des heures, jusqu’à épuisement et convulsions et aussi s’arrêtera sur l’orchestre des nègres composé du tambour, du « Kakois », (l’ancêtre du « chacha » actuel utilisé dans les groupes de Carnaval) et d’un nègre tapant deux bâtons l’un sur l’autre, le tout accompagné de tapements des pieds qui ne se détachent quasiment jamais du sol, en précisant que cette danse a la particularité d’être très liée au sol.

D’autres documents, dont certains confidentiels, émanant du gouverneur de la Guadeloupe, Monsieur COUTURIER en février 1876, parlent d’incidents survenus suite à l’annulation d’un bal, au motif qu’un homme de couleur, Mr LACOUMES, avait été invité, ce qui ne manqua pas de provoquer l’indignation des hommes de couleurs de Guadeloupe. Une autre lettre de ce même gouverneur, faisant suite à une circulaire ministérielle n°255 de mai 1879 qui lui avait été communiquée, explique que les principes et les sentiments libéraux de la République, contenus dans cette circulaire, avaient été rappelés à chacun des chefs de l’administration, afin qu’ils soient strictement appliqués en Guadeloupe, par les fonctionnaires et agents de tous ordres. Ces deux documents montrent que la chose politique, bien que peu mise en exergue, est bien présente dans le déroulement des fêtes et autres réjouissances en Guadeloupe, ils indiquent surtout que ceux qui sont au pouvoir peuvent décider de la tenue ou non de ces fêtes. Ils sont aussi la preuve que le carnaval fait l’objet de censure au travers des siècles précédents, par cette puissance politique. […]

Les différentes formes que prend le Carnaval guadeloupéen ont été observées par de nombreux praticiens et scientifiques locaux tels Louis COLLOMB, Eric NABAJOTH, Roger FORTUNÉ, Stéphanie MULOT et bien d’autres. Certains de ces auteurs ont écrit sur ce sujet en 1991 dans « Vie et mort de Vaval » édité par l’association Chico-Rey de Pointe-à-Pitre. […]

Le Carnaval Guadeloupéen est donc un espace dans lequel chacun trouve à exprimer un positionnement par rapport à l’identité qu’il souhaite mettre en scène. C’est le moment de défoulement général d’une population, de liberté des sens, d’exubérance et de jubilation populaire. En somme, le Carnaval Guadeloupéen a une empreinte, celle de sa diversité culturelle et ethnique, imprégnée de mysticisme et d’originalité. Concernant l’empreinte, au regard des pratiques carnavalesques étudiées au travers des époques, des lieux et des peuples, des éléments intemporels ont traversé les siècles et se retrouvent, de façon récurrente, à chacune de ces époques dans un même peuple, une même culture, un même espace géographique… […]

Joël Raboteur est Docteur ès sciences économiques, Maître de conférences en sciences de gestion. Corinne Landais-Raboteur est Cadre territorial, titulaire d’un Master 2 en sciences humaines et sociales (mention éducation et formation spécialité IAIDL).

Le texte intégral de leur Essai d’appréhension de la valeur économique d’un évènement culturel majeur en Guadeloupe : le Carnaval, est consultable à cette adresse : http://www.esprit-critique.com/fiscalite/essai-dapprehension-de-la-valeur-economique-dun-evenement-culturel-majeur-en-guadeloupe-le-carnaval#sthash.iYKYzULt.dpuf