Apartheid, réparations, discriminations – Frédéric Régent: «Notre identité commune est d’être citoyens français»

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Dans la nuit du 17 au 18 janvier dernier, le Mémorial de l’abolition de l’esclavage, situé quai de la Fosse à Nantes, fut tagué d’inscriptions racistes contre l’immigration. L’un des messages visait la Garde des Sceaux, la Guyanaise Christiane Taubira. Ancienne capitale de la traite et premier port négrier de France, Nantes fut la dernière à armer des bateaux et refuser l’arrêt de la traite au XIXe siècle. Johanna Rolland, maire de la ville, a immédiatement porté plainte et condamné des actes de vandalisme, «intolérables» et «inacceptables». Scandalisé par ces dégradations à caractère raciste, l’historien Frédéric Régent, qui milite pour l’enseignement de l’histoire des Outre-mer, a publié cet article dans l’Humanité des 6, 7 et 8 février 2015. Il y évoque les pièges d’une idéologie des réparations de l’esclavage en Outre-mer Français; et précise au passage le sens du mot « Apartheid », récemment prononcé par le Premier Ministre, Manuel Valls. A l’approche de l’inauguration du Mémorial ACTe de Guadeloupe, cet article revêt une importance toute particulière.

Libres de couleur et esclaves deviennent citoyens en République

par Frédéric RÉGENT

La Révolution française a accordé aux esclaves la citoyenneté le 4 février 1794. En 1802, cette citoyenneté de tous les hommes de couleur est supprimée par Napoléon Bonaparte. Entièrement rétablie en 1848, elle est à nouveau supprimée par Pétain sous le régime de Vichy…

«Taubira casse toi», «imigration = esclavage», telles sont les inscriptions qui ont profané le Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes. Une croix celtique avait également été taguée portant à accréditer une action menée par la mouvance d’extrême droite. Ainsi dans la nuit du 17 au 18 janvier 2015, quelques jours après les exécutions de la rédaction de Charlie Hebdo, les meurtres antisémites de la Porte de Vincennes et l’assassinat des représentants de l’ordre républicain, puis les croix gammées sur des mosquées, s’ajoute, une autre atteinte au vivre ensemble, à un monument qui symbolise le crime contre l’humanité qu’est l’esclavage.

Ces inscriptions m’interrogent sur la place des descendants d’esclaves (autrement dit la plus grande majorité des originaires d’Outre-Mer) dans la République. Cette place n’a jamais été aussi visible qu’aujourd’hui avec deux ministres (ministre de la Justice, Christiane Taubira et ministre des Outre-Mer, George-Pau Langevin) dont un régalien sur la vingtaine que compose l’actuel gouvernement.

Les ultra-marins après avoir investi les domaines du sport, de l’art, sont plus présents dans les médias et émergent dans différents types de responsabilités. Les attaques racistes dont est aujourd’hui victime Christiane Taubira nous rappellent les attaques antisémites portées contre Léon Blum, George Mandel, Jean Zay dans les années 1930 ; lorsqu’ils étaient aux plus hautes responsabilités. Pour les racistes d’aujourd’hui, les ultra-marins ne s’élèvent pas à ces hautes fonctions, mais les abaissent. Cette nouvelle forme de racisme n’est plus ce mépris voué à des petites gens que constitue le racisme ordinaire traditionnel, ce n’est plus cette naturalisation d’une infériorité sociale et d’une différence culturelle.

«imigration = esclavage», les ultra-marins sont donc considérés par certains comme des étrangers.

Pourtant, la Révolution, répondant aux combats menés par les libres de couleur et les esclaves, a accordé la citoyenneté française aux hommes de couleurs libres, les 15 mai 1791 et 28 mars 1792 et aux esclaves, le 4 février 1794. Cette citoyenneté de tous les hommes de couleur (noirs ou métis) a été supprimée en 1802, par Napoléon Bonaparte, mais a été rétablie pour les libres de couleur, en 1833 et tous les esclaves en 1848, aux lendemains des révolutions de 1830 et 1848.

De 1792 à 1799, il y a eu des députés de couleur à la Convention, puis au Corps Législatif, à nouveau de 1848 à 1851, puis de 1871 à nos jours, sauf pendant le Régime de Vichy (1940-1944). Ainsi, les hommes de couleur ont-ils été écartés de la représentation nationale pendant les deux dictatures de Napoléon Ier et de son neveu et sous Pétain.

Il n’y a pas de système d’apartheid en France comme l’affirmait récemment, le Premier ministre. L’apartheid repose sur la mise en place de catégories différenciées selon la race ou l’origine avec des lois donnant des droits différents à chacune des catégories. Cependant, il existe des territoires abandonnés par la République, où celle-ci doit restaurer les services publics et l’égal accès aux droits (à l’éducation, à la santé, au travail…) pour tous.

Ces inscriptions nauséabondes montrent que le long combat de l’intégration des ultra-marins dans la République n’est pas achevé. Il faut continuer de lutter contre les assignations identitaires.

Aussi nous refusons que les ultra-marins et les originaires d’Afrique Subsaharienne soient assignés dans une « identité noire ». Au nom de quoi s’arroge-t-on le droit d’accoler, d’autorité, une couleur comme fondement identitaire à 2-3 millions de personnes aux origines, aux religions et aux cultures différentes ?

Notre identité commune est d’être citoyen français. Notre projet de société, doit être celui de la République, une et indivisible. Et à ce titre, nous nous opposons depuis des années à toute forme de recensement par catégorie.
Nos travaux ont montré que l’assignation des individus dans des catégories était le plus grand vecteur de discriminations.

Aujourd’hui, certaines associations conflictualisent la mémoire de l’esclavage en faisant miroiter l’obtention de réparations pour chaque descendant d’esclaves, réduisant les causes des difficultés des ultra-marins au seul esclavage. Mettre en place des réparations se serait mettre en place des catégories fixant d’un côté des descendants d’esclaves et de l’autre des descendants de leurs propriétaires.

A titre personnel, je suis descendant des deux comme de nombreux originaires de Guadeloupe, Guyane, Martinique et de la Réunion.

Pour faire vivre la République une et indivisible, au lieu de mettre en exergue ce qui nous différencie, rassemblons-nous autour de nos valeurs communes (la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité).

Frédéric Régent

Maître de conférences en Histoire
Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne
Institut d’Histoire de la Révolution Française
Auteur de La France et ses esclaves, Grasset, 2007, Pluriel-Fayard, 2012.
Co-auteur, de Libres et sans fers, paroles d’esclaves français, Fayard, 2015.