Génocide vs esclavage : « Joëlle Ursull est une rupture »

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Je suis homme. Cette douleur me suffit.

Par Dominique DOMIQUIN

C’est parce que l’homme est généralement doté de morale qu’il s’efforce de justifier ses crimes contre l’humanité. Dans ce but, il cherche à se convaincre que sa victime n’est pas un être humain. Pour déporter et asservir mes ancêtres, vendus par les roitelets et empereurs d’Afrique Noire, les puissances occidentales (et arabo-musulmanes, mais c’est une autre histoire) recoururent à un ignoble stratagème : Les faire sortir de l’Humanité. En cela, mon histoire Antillaise, construite sur la quasi élimination des peuples amérindiens et la traite des Noirs Africains, est sœur intime de celle des Juifs, des Rwandais, des Arméniens et de bien d’autres encore.

Ejecter les Noirs de l’humanité pour les asservir

Plus son crime est grand, plus l’homme doit déployer de trésors d’imagination ubuesques pour faire gober ce gigantesque, ce surhumain mensonge qui consiste à dire « cet homme n’est pas un homme : il ne mérite pas le respect ; il n’a pas besoin de liberté » : Pour l’esclavage des Noirs comme pour l’extermination des Juifs, l’on eut recours à des lois stupides, à des théories scientifiques grotesques, à des contorsions intellectuelles, à des triturations de l’histoire, à des convocations fumeuses de textes religieux. Ainsi fut légitimée l’arnaque raciste tant aux yeux de la populace qu’à ceux des premiers bénéficiaires du système. Alors affirma-t-on sans rire que des hommes étaient des meubles ; des outils ; une marchandise, simplement parce qu’ils étaient Noirs. Et quoiqu’on puisse les baptiser, ils demeuraient Nègres. Une fois soi-disant éjectés de l’humanité, les droits de l’homme n’étant plus réservés qu’aux Blancs, voilà mes ancêtres corvéables, exploitables, fouettables et déchiquetables à merci. Cet alibi grossier justifia la traite et l’esclavage des Noirs qui firent les beaux jours de la colonisation européenne aux Antilles.

Expulser les Juifs de l’humanité pour les exterminer

S’appuyant sur le nationalisme allemand, (qui comme tout nationalisme a besoin d’un ennemi intérieur et/ou extérieur) Adolf Hitler, maître du mouvement impérialiste et totalitaire nazi, arrive démocratiquement au pouvoir. Le peuple, las des vexations imposées par le traité de Versailles, approuve son programme de revanche. Sur fond de krach boursier, en pleine crise des Etats-Nations, l’antisémitisme qui gangrénait l’Europe des années 1930 (repérable au moins depuis l’affaire Dreyfus) fut le terreau propice à ses desseins. Son livre Mein Kampf annonçait ouvertement un plan d’anéantissement total des Juifs. Pour Hitler, « le Juif » était le Mal absolu à éradiquer d’Europe. Inutile de rappeler son obsession imbécile pour la pureté de la race et ses certitudes boursouflées d’une prétendue supériorité aryenne. Retenons l’essentiel : là encore, l’homme s’échine à éjecter son semblable du genre humain. Ainsi « des » juifs devinrent « le juif ». Ainsi furent-ils marqués d’une étoile jaune pour les distinguer des autres Blancs. Ainsi vinrent la déportation, la confiscation des biens, les expérimentations scientifiques, le travail forcé, la famine, les viols, les poux, les maladies, les sévices, les exécutions, l’extermination industrielle de masse dans les chambres à gaz. La recherche de rentabilisation de leurs cheveux, de leurs dents, de leur graisse, de leurs cadavres. La funeste « solution finale » au « problème juif », à une «question juive» de funèbre mémoire.

La douleur de Joëlle Ursull

A l’occasion du 70ème anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz ; au moment où les attentats terroristes et antisémites atteignent un paroxysme inédit en France hexagonale, François Hollande, Président de la République, prononce ces mots de consolation : « Je sais ce qui vous tourmente : qui parlera quand vous ne serez plus là ? Je vous fais cette promesse : la République française n’oubliera jamais » avant de rendre hommage aux victimes du « plus grand crime jamais connu et jamais commis dans l’humanité ». Le crime dont parle Hollande, c’est la négation de l’humanité. Et pinailler sur cette phrase, c’est refuser sciemment de compatir à la douleur d’Hommes parce qu’on ne voit en eux que « le juif ».

Offusquée, blessée, l’ex gloire du zouk dénonce une hiérarchisation des souffrances tout en affirmant que la sienne est plus grosse que celle des autres.

Parmi les proverbes créoles qui m’ont toujours agacé, figure le fameux « Nèg jalou on bobo mal pansé » (les nègres, par nature, sont envieux de tout, même de ceux qui ne possèdent qu’un bobo mal pansé). Lire l’irruption de la chanteuse, pile au moment où les Juifs, en pleine vague d’attentats terroristes, commémorent leurs ancêtres victimes, m’a sidéré. Si, comme l’a fait Joëlle Ursull, un Juif vantant sa « juivité », faisait irruption a kokangn à la cérémonie d’inauguration du Mémorial ACTe ; montait sur la table de la personne au milieu des convives ; entre deux formules de politesse, déféquait bruyamment dans la soupière en pleurnichant « Encore les Nègres ! Y’en a que pour les Nègres ! On ne m’aime pas ! Les Juifs ont plus souffert ! Ils sont persécutés depuis 2000 ans et on nous tue encore aujourd’hui ! Et vous osez dire que l’esclavage est le crime le plus odieux ? », suivi d’un manifeste incohérent… En tant qu’Homme, j’aurais eu honte pour ce juif. J’aurais eu un silence gêné, et je me serais dit « décidément, certains hommes n’arrivent pas à se penser, à exister autrement que comme Juifs ».

Humain d’abord, Noir, Juif ou kako ensuite

Et c’est là le fond du problème (que Tony Albina a fort bien identifié) : Pour comprendre la parole de François Hollande, il faut mesurer en la circonstance ce que signifie le mot humanité.

En tant que descendant d’esclaves Noirs, je peux m’offusquer qu’on puisse affirmer que la Shoah est le plus grand crime contre l’humanité. Mais pas en tant qu’homme. En tant qu’homme, il ne fait pour moi aucun doute que ce crime spécifique, ce génocide sans précédent, annoncé, organisé et méticuleusement exécuté sans la moindre faiblesse ; ce crime raciste que seule une guerre mondiale a pu enrayer, est l’héritage horrible légué par les nazis à tous les hommes. L’enseignement que j’en tire est que l’homme a commis la Shoah parce qu’il n’avait tiré aucune leçon du déni d’humanité qui permit la traite et l’esclavage. Ce qui lui permit de repousser les limites de l’horreur. Et il y a fort à parier qu’il ne tente d’aller encore plus loin dans le futur. J’en déduis que, tout comme son génie ou sa capacité de générosité, l’ignominie de l’homme ne connait pas de limites. Que sans nos vigilances, la peur nourrit la haine qui défigure irrémédiablement l’humain.

A cette période sombre de l’histoire sont liés les mots ghetto, pogrom, diaspora, déportation, devoir de mémoire, qui ont été immédiatement compris et repris avec fierté par les Noirs descendants d’esclaves, notamment quand souffla le vent des décolonisations qui suivit la Seconde Guerre Mondiale. Suite à ce drame sans précédent fut créé le mot « Génocide », défini par l’ONU comme « l’extermination physique, intentionnelle, systématique et programmée d’un groupe ou d’une partie d’un groupe en raison de ses origines ethniques, religieuses ou sociales ».

Honnêtement, malgré toute la mauvaise foi dont il m’arrive d’être capable, je ne peux pas, je refuse de revendiquer ce terme pour les souffrances de mes ancêtres esclaves. Par un pareil mensonge, un mensonge si grossier et dégueulasse, je salirais leur mémoire et trahirais le bien le plus précieux qu’ils m’aient transmis : L’intelligence, le goût du travail, le sens de l’honneur, la dignité, la compassion et la pudeur. Ma douleur, celle de la mémoire de leurs souffrances, est unique, singulière, personnelle, et je n’envie point celle des autres, et même j’y suis compatissant. Je suis Homme. Cette douleur me suffit.

Ma douleur d’Antillais

Je ne suis pas un Noir américain, un Black lynché qui s’est battu pour les droits civiques et contre la ségrégation. Un Black que l’on tue encore aujourd’hui, juste par précaution, lors d’un banal contrôle de police. Je ne suis pas un Noir Sud-Africain de Soweto, d’un bantoustan, luttant contre l’apartheid. Je ne suis pas un Taïno décimé par les colons européens qui ont forgé le continent Américain (un peu sur l’engagisme des Blancs ; beaucoup sur l’esclavage des Noirs; un peu sur l’engagisme indien et l’exploitation de bras asiatiques – on voit rien qu’à cette phrase l’indécence des comptes d’apothicaire en matière mémorielle !). Je ne suis pas non plus un Juif pogromisé, exterminé dans un camp nazi. Ni une victime du communisme sanglant. Ni un assassiné de Gaza. Je suis l’héritier de mes ancêtres et de tous ces hommes à la fois. Parce que je compatis à leur douleur, je ne peux vouloir pour eux que la paix. Parce que je suis homme parmi les hommes, je me détourne systématiquement de tous ceux qui proposent l’engrenage de la haine et du ressentiment comme solution à mes problèmes.

Je ne me soucie pas des obsédés du tri : anxieux de distinguer le bon nègre du mauvais nègre ; ou le bon français du mauvais français. Pour, qui sait, peut-être un jour nous envoyer dans on sait quel camp ? Je suis un homme à la peau noire qui se crispe chaque fois qu’on tente de l’engêoler, de l’enfermer dans sa peau : Soit pour lui dire qu’il n’est pas assez Nègre (nègre à blancs, nègre domestique ; nègre de case ; nègre à talent ; métis ; créole ; traître à ta race ; assimilé ; aliéné, etc.), soit pour lui dire qu’il n’est pas assez Blanc (négro ; bamboula, blanche-neige, singe, macaque, cannibale, sauvage, va-manger-tes-bananes, étalon au sexe démesuré, etc.). Car, à bien y regarder, ces injures sont les mêmes et ont un but commun : la déchéance, le rabaissement, l’avilissement de l’homme.

Je suis un descendant d’esclaves Noirs déportés d’Afrique ; de colons Blancs européens esclavagistes ; d’amérindiens presque tous exterminés et c’est là la seule douleur mémorielle que je m’accorde. C’est suffisamment lourd à digérer.

L’énergie que je choisis de puiser dans mon histoire n’a rien à voir avec la haine, la honte de soi, ou la jalousie du « bobo mal pansé » d’un autre descendant de déshumanisés. Me revendiquer Nègre pour mieux renvoyer mon semblable à son hypothétique essence Juive, qui plus est lorsqu’un chef d’Etat le console et dénonce justement le déni d’humanité, n’est-ce pas rester pathétiquement, désespérément accroché à un système depuis bien longtemps révolu ? N’est-ce pas dire que le réflexe conditionné est tout ce qui me reste dans une mondialisation que je ne comprends pas ?

Malgré tout le respect que j’ai pour sa carrière d’artiste, il me semble que dans cette affaire, Joëlle Ursull fait fausse route et plonge historiquement les Antillais dans l’embarras. Joëlle Ursull est une rupture. Une cassure, j’ose croire involontaire, entre Nègres et Juifs de Guadeloupe. Je dois à la lecture de Frantz Fanon d’avoir, à l’adolescence, ouvert un peu les yeux sur ma propre responsabilité d’homme : Cette vigilance m’interdit, quel que soit mon combat, de devenir esclave de l’esclavage qui dépouilla mes pères, Noirs d’Afrique et Blancs d’Europe, de leur Humanité.

Paix aux hommes de bonne volonté.

Dominique DOMIQUIN (Creoleways)