Je suis Charlie Hebdo. Nous sommes tous la République et la Démocratie

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Par Dominique DOMIQUIN

Nous n’oublierons pas le 7 janvier 2015. Nous n’oublierons pas notre stupeur devant le récit d’une exécution planifiée suivie de trois jours de traque télévisée. Nous n’oublierons pas notre colère impuissante face à l’ignorance, à la lâcheté et à la bêtise crasse de fanatiques instrumentalisés. Malgré le goût indélébile du gâchis, nous nous souviendrons que Liberté de la presse, d’expression, de création, de conscience, égalité des hommes et des femmes, séparation de la religion et de l’Etat, ne sont pas des concepts creux mais les piliers vitaux de notre démocratie.

Aujourd’hui, en 2015, l’idée de liberté fait encore trembler le totalitarisme. Car c’est bien l’angoisse de voir croitre partout le nombre des hommes et des femmes libres et désireux de vivre ensemble, avec leurs différences, qui terrorise les fanatiques. C’est la peur qui a motivé cette opération commando contre les caricaturistes de Charlie Hebdo. Des iconoclastes qui rigolent et font rire de l’autorité, des dogmes et des censeurs. Et faut-il que l’humour, la satire, le rire soient redoutables pour qu’on veuille absolument les éradiquer à coups de kalachnikov.

Parmi les 17 victimes françaises de toutes origines et confessions, le totalitarisme islamiste a frappé des hommes armés de papier, de crayons, de feutres et de pinceaux. Assassinés pour avoir osé dire « Je suis laïc, je vous emmerde et je ne suis pas d’accord avec vous ». Ils sont morts pour avoir osé faire leur métier : critiquer, tourner en dérision nos croyances respectives parce qu’en république, en démocratie, ils en avaient non seulement le droit mais le devoir. (Certains appellent cela blasphémer. Libre à eux). Pour avoir sacrifié à cette très vieille tradition française, toute une rédaction a été méthodiquement décapitée par la sombre et virile connerie moyenâgeuse.

Beaucoup les ont traités d’islamophobes alors qu’ils vivaient sous la menace d’une fatwa depuis l’affaire des caricatures de Mahomet (2006). Or, ces humoristes, ces journalistes, ces artistes sont morts parce qu’ils étaient, finalement, on le réalise, en première ligne d’une guerre contre l’extrémisme et les ténèbres dont beaucoup d’entre nous ne mesuraient pas l’ampleur. Les avions projetés sur les Twin Towers, le 11 septembre 2001, c’était spectaculaire, hollywoodien ; nous avions compati, mais c’était loin et puis nous étions derrière nos écrans, à l’abri. En mars 2012, il y eut Mohamed Mérah, en septembre 2014 vint le meurtre d’Hervé Gourdel, otage français en Algérie, décapité par les islamistes, puis le crescendo récent de passages à l’acte terroristes sur le territoire français jusqu’à la boucherie qui nous indigne aujourd’hui.

En ces temps de compétition victimaire, mémorielle, communautaire, identitaire, peut-être fallait-il tout ce sang pour que les mots « république », « tolérance », « débat public », « liberté d’opinion », « unité » reprennent du sens ? Ce dimanche, partout en France et en outre-mer, on marchera pour honorer la mémoire des victimes et aussi pour dire non à la sauvagerie. Dans les jours qui viennent, l’intelligence de chacun sera mise à rude épreuve car un débat sans tabous s’impose à toute la société française. Le mot aggiornamento ne doit plus faire peur aux musulmans. Au cours de ce débat sur le terrorisme islamiste, il faudra aussi se garder de l’amalgame rampant et des inévitables récupérations politiques qui suivront le temps du recueillement et de l’union nationale.

A Charlie Hebdo, ex Hara Kiri de Cavanna, Wolinski et du prof Choron, on assume le mauvais goût, l’humour soixante-huitard, gras, iconoclaste et potache. Tous ces talents assassinés, étaient de farouches adversaires de l’extrême droite française dont ils ne cessaient de dénoncer, souvent avec outrance, la rhétorique populiste « islam = islamisme = djihadisme = immigration ». Ils doivent d’ailleurs bien rire de la polémique débile sur la présence ou non du Front National lors du rassemblement républicain de dimanche. Ils doivent bien se marrer, ces libertaires, ces provocateurs, ces écornifleurs gauchos, de voir les corps constitués, l’establishment, l’armée, et les grands de ce monde leur rendre hommage au garde-à-vous. Ils sont devenus un symbole dont beaucoup se revendiquent désormais.

A travers Charlie Hebdo, c’est la France qu’on a souhaité frapper pour des idéaux (un but à atteindre) qu’elle symbolise encore sur la scène internationale. Les 17 victimes du drame, noirs, blancs, arabes, juifs, chrétiens, athées, musulmans, catholiques, flics, anars de gauche, français de souche et descendants d’immigrés… sont tombés sous les balles de l’absurde parce qu’ils étaient français. Les islamistes radicaux n’ont vu aucune différence entre eux.

Le but des terroristes est de faire triompher la peur, d’imposer le silence et l’obscurité, de recruter à coups d’actions spectaculaires. Nous sommes Charlie et nous ne leur laissons pas cette liberté.

Dominique Domiquin (Creoleways)