Martinique : Il y a peut-être du feu sous la cendre départementaliste

martinique_972Par Yves-Léopold MONTHIEUX

On se rappelle le cri de Raphaël Confiant au soir du refus par les Martiniquais d’un statut relevant de l’article 74 de la constitution, le 10 janvier 2010. Les électeurs avait dit massivement non au projet d’autonomie, conçu à l’initiative du président de la région et député Alfred Marie-Jeanne.

En réalité, cette réponse était la décalcomanie du résultat de l’élection présidentielle de 1981 qui avait été considérée par tous comme un référendum. Giscard d’Estaing représentait le maintien du département et Mitterrand, l’ouverture vers l’autonomie. En 1981, les Martiniquais avaient donc dit non à 80,56% à l’autonomie, ce qui avait conduit Césaire à prononcer le moratoire. Ce score restera pratiquement inchangé, le 10 janvier 2010, après 30 années de majorité d’élus autonomistes et indépendantistes au cours desquelles ces derniers ont eu le monopole de la parole, du formatage des cerveaux et de l’action politique. Cela pourrait signifier que sous la cendre départementaliste couve un feu que les discours, les scrutins contingents et même les progrès matériels indéniables n’ont pas réussi à éteindre. Sans qu’il soit possible de prévoir quand et sous quelle forme ce feu pourrait se rallumer un jour.

J’avais été choqué comme tout le monde par les expressions utilisées par Confiant (sous-hommes, « sous merde », « étrons »), mais je n’y avais pas été sourd. C’est vrai qu’on pouvait se demander quel est ce peuple qui élit depuis plus de 30 ans des autonomistes et indépendantistes, lesquels l’abreuvent de ses discours, et qui, lorsque la question lui est posée à peu près clairement, repousse les idées défendues par ces élus.

Il y avait matière à rendre perplexe le gouvernement français et, pour celui-ci, des raisons de se croire autorisé à décider à la place du peuple en « corrigeant » son vote dans le sens voulu par les tenants de l’évolution statutaire. Cependant ce peuple n’est pas à ce point naïf, démuni de bon sens ou désespérant d’irresponsabilité, pour qu’il soit toujours nécessaire de « corriger » ses votes et lui dénier la dignité d’avoir à en supporter les effets. En revanche, ce serait aller vite en besogne que de déplorer qu’il ne réponde qu’à des instincts alimentaires, dès lors que ceux-ci ont été entretenus avec application par les dirigeants successifs qui tiennent depuis 30 ans les manettes de la distribution décentralisée et qui ont transformé le bulletin de vote du citoyen en monnaie d’échanges électorale.

Par ailleurs, je m’étais étonné que l’écrivain, qui a montré dans ses nombreux ouvrages sa grande connaissance de la société martiniquaise, ait pu escompter la moindre chance d’une issue différente de celle qui sortit des urnes. Mais ce cri de Confiant traduisait aussi l’ampleur de la désillusion et surtout de l’erreur collective de Marie-Jeanne et de ses affidés. Il résumait la consternation de tout ceux qui, dès le lendemain du non au projet de décembre 2003, avait poussé Alfred Marie-Jeanne à la faute, en le convainquant d’augmenter la difficulté par l’exigence d’un projet relevant de l’article 74, celui de la franche autonomie. Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai écrit à ce sujet, dans l’indifférence sectaire réservée à ceux qui ne font pas partie de la nomenclature politico-médiatique. A ce que je considère comme la plus grave faute politique de l’ancien président de la Région. Au contraire, les micros sont toujours ouverts à ceux qui, d’un air supérieur, glosent à propos des adversaires de l’article 74, et finissent pas enfoncer ceux qu’ils veulent encenser.

Comme les intellectuels martiniquais se déplacent en meute, de nombreux d’entre eux ont commencé à quitter le navire, de sorte que l’actuel président de Région, président du PPM, pourrait déjà ouvrir un registre d’inscription à leur intention. Et l’on en vient à craindre que ceux dont la pensée a conditionné les comportements et entretenu la schizophrénie de ce peuple ne soient, en cas de malheur, aussi prompts à abandonner celui-ci à son sort, qu’ils semblent vouloir le faire pour l’homme qu’ils auront peut-être conduit définitivement dans le mur.

Quant à nos 3 parlementaires qui, à l’Elysée, ont tenu la main des rédacteurs de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM), chacun d’eux escomptait sans doute que la machine infernale qu’ils étaient en train de mettre en place allait l’aider à se débarrasser des 2 autres. Tant mieux pour celui qui gagnera la mise et tant pis pour les perdants, qui pourraient disparaître définitivement avec leurs partis de la carte politique martiniquaise, étant entendu que le plus à perdre n’est pas celui qui pourrait se rabattre, pour un prochain départ, sur la base électorale de près de 100 000 habitants qu’est Fort-de-France.

Yves-Léopold Monthieux, le 21 octobre 2014

Source : Politiques Publiques