Esclavage et réparations : Félix Iroko et le tabou de la traite intra-africaine

felix_iroko_01En 2003, dans son livre La côte des esclaves et la traite atlantique. Les faits et le jugement de l’histoire, l’historien béninois Abiola Félix Iroko, spécialiste des civilisations de l’Ouest africain, faisait voler en éclats les clichés sur l’esclavage dans le Golfe de Guinée. Pour lui, la responsabilité des rois de l’ancien royaume du Danhomé dans la sinistre marchandisation de l’homme ne fait aucun doute. A l’époque, la sortie de son courageux ouvrage en avait dérangé plus d’un au Bénin et ailleurs. L’article suivant, peu diffusé aux Antilles, a été rédigé pour Africultures par l’universitaire et écrivain Roger Gbégnonvi. Nous le relayons afin de nourrir le débat.

La noire vérité de la traite négrière selon Félix Iroko

par Roger GBENONVI

Ce qui frappe d’emblée à la lecture du dernier petit ouvrage de Félix Iroko, « La côte des esclaves et la traite atlantique » (1), c’est la témérité de l’auteur qui ose nous dire en face et sans sourciller de qui nous sommes les descendants : « Il est temps que les Africains comprennent que leurs ancêtres se sont, en toute complicité, entendus avec les Européens pour le démarrage et la bonne santé de cette œuvre commune qui n’est rien d’autre qu’un crime contre l’humanité : la traite atlantique » (p. 9). Il fallait du cran pour le dire et le démontrer. Bravo l’historien fouineur !

Au dire d’Iroko, nos pères n’ont pas eu besoin d’un vaste espace pour s’adonner avec délectation aux envies et prurits de leurs bas instincts : « Si l’on admet que lors de sa plus grande extension au XIXe siècle, la côte des Esclaves qui s’étirait de Porto-Séguro (Togo) à l’ouest jusqu’à Lagos à l’est (au Nigeria), atteignait à peine 300 km, il faudrait reconnaître que sa modeste superficie contrastait avec l’exceptionnel volume des affaires qui s’y traitaient, notamment en matière de ravitaillement de navires négriers en esclaves ‘de qualité’ qu’ils y trouvaient relativement abondamment » (p. 43).

Abondance, intensité et jubilation. « Les marchands noirs pratiquaient la traite sans le moindre état d’âme ; comme s’ils ne vendaient que de simples objets, dans une totale indifférence, au même titre que leurs partenaires blancs » (p. 119). On ne comptait donc pas. On envoyait seulement. Aussi ne saura-t-on jamais, même pas approximativement, combien de Noirs ont été vendus ainsi par les leurs aux Blancs. Mais l’on sait que « les souverains locaux, pour se procurer les captifs, en faisaient tuer un nombre infini ; les plus âgés étaient toujours égorgés » (p. 113). On sait que « Les vendeurs qui avaient des nourrices dans leurs contingents, leur arrachaient les bébés qu’ils jetaient la nuit aux animaux sauvages avant de les proposer elles-mêmes aux capitaines, avec plus de probabilités qu’elles soient plus facilement achetées » (p. 102). On sait « qu’il n’arrivait point de captif en Amérique sans qu’il n’ait coûté beaucoup d’autres individus à la nature » (p. 113). Christiane Taubira-Delannon, pour sa part, avance la proportion de 1 pour 6 : « Pour un esclave parvenu aux Amériques, quatre à six ont péri ». Blancs et Noirs, acheteurs et vendeurs, également cupides et cruels.

Voilà pourquoi, face à « la rhétorique des tenants de la thèse des réparations » en matières sonnantes et trébuchantes, l’historien Félix Iroko jette son manteau de scientifique et endosse celui d’humaniste. Et l’humaniste se fait cinglant : « Les Africains ont débattu pendant près d’un demi-millénaire avec les négriers, du prix des leurs qu’ils leur vendaient. Ils veulent encore continuer aujourd’hui à débattre, avec les descendants de ceux-là, de la valeur marchande des Noirs que leurs ancêtres ont vendus au détriment du développement de leurs régions » (pp. 148-149). Colère et rage de l’auteur ? Voire ! Quelques pages plus haut, Félix Iroko avait été très clair sur la rentabilité de l’affaire pour « les Africains [qui] avaient baigné dans la traite jusqu’aux cheveux » (p.143), « puisqu’il a fallu sa suppression officielle pour que les rois du Danhomè par exemple, commençassent par se plaindre de leurs difficultés de trésorerie, les produits de remplacement, huile et palmistes issus du palmier à huile, n’arrivant pas au début à compenser avantageusement le manque à gagner de la traite compromise par son abolition (pp. 139-140).

Une affaire juteuse que la vente des Nègres par les Nègres. Et l’on voudrait tellement que ce fût le passé, rien que le passé. Hélas, ce n’est pas l’impression qui prévaut, quand on sait l’actualité et l’abondance des crimes économiques impunis dans un pays tel que le Bénin. Tout au long de son livre, dont il faut saluer l’immense courage, Félix Iroko a été autant scientifique qu’humaniste. Avec Christiane Taubira, il nous invite à la vérité et à vigilance. Il nous dit avec la Guyanaise : « Mais surtout, surtout ne pas risquer, par des interprétations captieuses, de laisser s’infiltrer dans l’humain, ce qui, absolument, est inhumain ».

Roger Gbégnonvi

Professeur de lettres (Université Abomey-Calavi, Bénin), écrivain et président de l’ONG Transparency Bénin

1. A. Félix Iroko, La côte des esclaves et la traite atlantique. Les faits et le jugement de l’histoire, Nouvelle Presse Publications, Cotonou, 2003, 207 p.

Source : http://www.africultures.com