Martinique : Les anticolonialistes au secours de l’impôt colonial

Par Yves-Léopold MONTHIEUX

Bien entendu, lorsque le département disparaîtra, le mot départementaliste n’aura plus de sens. Survivra néanmoins le vocable assimilation dont se partagent les effets depuis 30 ans les autonomistes et les indépendantistes qui se succèdent à la tête des deux collectivités. La droite continuera, au titre du symbole, d’en porter la tunique inconfortable – c’est son karma – mais elle sera priée de continuer de regarder passer le train. A moins que … L’an prochain, deux collectivités nouvelles sont appelées à voir le jour en Martinique et en Guyane. Ces créations ont été inspirées par la volonté de ramener la responsabilité politique au plus près des citoyens. Mais de façon plus essentielle, nonobstant la suspicion jetée non sans raisons sur les moyens utilisés, cette évolution procède du désir des peuples concernés à être dépositaires d’une part plus grande de leurs destins.

Ainsi donc, à la veille d’une nouvelle ère institutionnelle en Guyane, le sénateur guyanais Georges Patient adresse au gouvernement 41 propositions pour réformer les finances des collectivités d’outre-mer. Dans son rapport, le sénateur ne craint pas d’en appeler à l’effort de ses concitoyens, à ses yeux,  insuffisant. Au même moment, le président de la région de Martinique s’en va à Bruxelles exiger un traitement équitable par l’Europe des intérêts martiniquais et défendre ses prétentions au bénéfice de l’octroi de mer. La démarche martiniquaise tend, donc, à la pérennisation de la politique financière actuelle, laquelle permet d’annoncer que « la Martinique avance ». En même temps, la Guyane voudrait la faire évoluer à l’image de son évolution statutaire. Est-il anachronique, en effet, de vouloir accompagner les changements statutaires par des mesures nouvelles, différentes de celles qui sont nées avec la colonisation et se sont poursuivies avec la départementalisation ? La seule prise en compte de cette idée est déjà un progrès.

Par ailleurs, on peut s’interroger sur l’étonnement suscité par les différences de traitement par le gouvernement, entre la Martinique et la Guadeloupe. Notre exigence d’évolution statutaire a reposé sur notre volonté d’être différents des autres territoires d’outremer, et plus particulièrement des départements d’outre-mer dont nous rejetons le statut. L’évocation de cette évolution, donnée pour proche, est totalement absente de la lettre adressée au gouvernement. C’est comme si, au-delà du propos, on s’accommodait du maintien de la situation actuelle que la majorité des élus en place souhaiterait voir perdurer. C’est peu dire, en effet, qu’on ne se bouscule pas dans les médias pour exiger la date de l’élection de la CTM. On se contente d’affirmer de façon évasive qu’on est prêts à affronter l’échéance, s’en remettant, pour la fixer, à la seule volonté gouvernementale.

Tout se passe comme si nous avions voulu nous débarrasser de l’enveloppe départementale, à condition de ne pas toucher à son contenu assimilationniste. En cette rentrée politique, le débat porte sur la façon d’utiliser les fonds européens et français, objet principal des questions posées par l’actuelle opposition aux responsables de la région. Tandis que, pour l’avenir, l’inquiétude tient à la reconduction ou non des avantages de la départementalisation. Aussi, on a peine à voir à travers cette démarche la couleur de la nouvelle identité martiniquaise, faite de responsabilité et de capacité de renoncement, promise dans les discours. A quoi sert de porter à la boutonnière un pin’s anti-assimilationniste et de n’avoir à sa bouche que ce mot si l’on s’assure, par ailleurs, de ne pas perdre une miette des bienfaits de l’assimilation ?

Plus précisément, on peut être surpris par l’importance encore accordée à l’octroi de mer dont l’existence contrevient aux règles de Bruxelles. Comment peut-on, en effet, être à ce point attaché à cet impôt colonial qui, de surcroît, contrevient aux règles de Bruxelles, alors qu’on voudrait jusqu’à oublier les mots département et métropole qui lui sont indissociables ? Peut-être que la relation financière de ces notions est moins visible que les profits de cet impôt injuste qui frappe indistinctement tous les citoyens. C’est un peu comme la majoration des 40%, d’égale essence coloniale, dont les adeptes peuplent les partis autonomistes et indépendantistes. Utilisée jadis pour distinguer les fonctionnaires d’origine métropolitaine, cette mesure discriminatoire divise les martiniquais en deux catégories d’inégale considération.

Dans l’un des camps politiques on dira que la responsabilité de cette dépendance est à rechercher chez ceux qui ont voté contre l’application de l’article 74 de la constitution. Celui-ci serait la formule magique, le big bang, qui, pour eux, aurait tout réglé. Ainsi, tant que ce gap institutionnel ne sera pas franchi, on sera autorisés à ne pas réfléchir et continuer à jouir goulûment de l’assimilation prétendument honnie. Quant à la forme, la lettre du président de la région a des allures de SOS. Le propos alarmant est celui d’une Martinique qui semble tout à coup découvrir le sort qu’on s’apprête à lui faire.

Une quête identique avait été faite, il y a quelques semaines, par Jean-Philippe Nilor [ndlr Député de la Martinique]. Celle-ci avait trait, semble-t-il, au domaine hospitalier, mais elle était de la même veine : pourquoi la Guadeloupe et pas la Martinique ?

Si l’évolution statutaire a un sens, il est normal que nous soyons de moins bons assimilés que les Guadeloupéens et que nous assumions cette faveur que nous avons ardemment voulue. De même que nous nous attachons à nous distinguer de la métropole, nous devrions cesser de comparer sans cesse aux  nôtres les avantages accordés à nos amis de Gwada qui ont choisi d’être français différemment que nous.

Enfin, une question : en quoi l’octroi de mer a-t-il permis aux secteurs de la pêche et de l’agriculture martiniquaise de se développer ? Peut-on traduire les progrès, s’il y en a, en termes d’emplois acquis ou gagnés, d’autosuffisance et d’économies réalisées ?

le 9 septembre 2014

Source : Politiques Publiques