Esclavage et réparations : Doudou Diène souhaite l’annulation de la dette de l’Afrique

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La « Route de l’esclave »: la réparation en question
Entretien avec Doudou Diene

Par Yacine SIMPORÉ *

« Améliorer la compréhension mutuelle, le dialogue interculturel pour relever le défi du vivre ensemble » : telle est la tâche prométhéenne que s’est donnée l’UNESCO avec « La Route de l’esclave ».

Lancé en 1994 à Ouidah au Bénin, ce projet a été initié par Doudou Diene, ancien Directeur de la division du dialogue interculturel et interreligieux de l’UNESCO. Il était selon lui urgent de rompre le silence autour de l’esclavage car, « les universités ne favorisaient pas la recherche sur ce sujet que ce soit en Afrique ou dans les États occidentaux ». De même que le peu de chercheurs qui s’y aventuraient se décourageaient vite par manque de moyens et de soutien. » Le concept de « Route » à l’origine de ce projet invite à étudier les mouvements des peuples et leurs interactions pour comprendre leurs histoires.

« La Route de l’esclave » a donc pour but de mettre en lumière le fait historique de l’esclavage et de le documenter de manière scientifique et objective. Il s’agit aussi d’étudier toutes les formes d’esclavages (traite transatlantique, traite dans l’océan Indien, traite dans le monde arabo-musulman, esclavage contemporain) pour lier ce passé commun au présent et comprendre comment sa considération peut influer les rapports entre les sociétés.

Ce projet de recherche s’est traduit sous forme de contenus pédagogiques, de plusieurs initiatives pour préserver les patrimoines culturels liés à l’esclavage ainsi que des journées de commémoration internationales.

Faire éclater les frontières conceptuelles et casser les enfermements identitaires

Tout tourne autour de « La chaîne et le lien », symbole et sujet du premier ouvrage de ce projet. La chaîne, fait référence au métal et à la dimension tragique et violente de l’esclavage. Le lien constitue les rapports conflictuels entre les victimes et les esclavagistes. Comprendre le fait historique de l’esclavage, c’est analyser les rapports entre ces deux symboles sans jamais les départir. Sur ce postulat, ce projet assume que le rapport entre la chaîne et le lien est fondé et justifié par une construction principale : celle du racisme.

Pour Doudou Diene, « L’esclavage n’avait pas pour but la destruction de l’homme noir mais son exploitation et pour se faire il fallait le justifier, d’où la théorisation de l’infériorité génétique et culturelle des noirs. Comprendre et intégrer le fait que l’esclavage est un fait historique, un crime contre l’humanité, c’est d’abord déconstruire cette construction qu’est le racisme. « Montrer que c’est un fait social, qu’il n’a rien de naturel« .

Pour cela, « La Route de l’esclave » a mobilisé des chercheurs pour approfondir cette question afin de prouver que cette infériorisation des noirs qui faisaient consensus au XVe siècle et bien après, avait été permise par des savants tels que les philosophes des Lumières.

Penser la réparation

En 2001, la conférence de Durban contre le racisme et toutes les autres formes de discriminations reconnaissait officiellement l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Lorsqu’un crime est commis, il faut le réparer et c’est un principe qui est à la base de tous les systèmes de justice au monde. Si l’on considère l’esclavage comme un crime contre l’humanité il faut alors penser sa réparation.

Dans le débat public règne une seule forme de réparation possible: la réparation financière.

La requête a été relancée par le conseil représentatif des associations noires (CRAN), à l’occasion de la commémoration de l’esclavage le 10 Mai 2012. Selon Doudou Diene, penser en premier lieu la réparation financière c’est mettre la charrue avant les bœufs et même desservir le combat pour la mémoire de l’esclavage. « Je suis critique face à la réparation financière. Pour trois raisons » :

– Le nombre de victimes de l’esclavage est tel que l’on ne peut pas le calculer monétairement. On ne peut pas calculer des vies humaines.

– Accepter que cette tragédie de quatre siècles puisse être réparée par l’argent, c’est accepter l’éthique et la morale les valeurs des esclavagistes qui considéraient que tout était monnayable y compris les vies humaines.

Comment calculer ces réparations ? C’est un fait historique dont les trois quarts sont peu connus, de plus on ne connaît pas le nombre exact de victimes (entre 3 et 10 millions) même si les historiens y travaillent.

À partir de ce postulat sur la réparation financière, Doudou Diene à travers « La Route de l’esclave » pense quatre types de réparations possibles :

– Réparation morale : Consiste à déclarer l’esclavage comme crime contre l’humanité. Déclarer que ce qui est arrivé concerne l’ensemble de l’humanité. « Taubira a réussi à le faire pour le parlement français, on a réussi à le faire à Durban. Il reste maintenant à faire en sorte que les pays l’intègrent dans leurs constitutions« . À noter que la plupart des pays africains (sauf le Sénégal) n’intègrent pas l’esclavage comme crime contre l’humanité dans leurs constitutions.

– Réparation historique : Si l’on déclare dans la réparation morale que l’esclavage est un crime contre l’humanité, il faut alors ensuite documenter ce crime et constituer le dossier d’accusation c’est à dire trouver comment ? où ? et pourquoi ce fait historique a eu lieu. Cette démarche consiste à inciter tous les pays où il y a des sources à les étudier de manière scientifique. Selon Doudou Diene, « C’est uniquement lorsque ce travail sera fait sur cette base de documentation qu’on pourra évaluer et réparer le crime »

Réparation éducative : C’est adapter les travaux des chercheurs en contenus pédagogiques et les lancer dans tous les pays du monde.

– Enfin, la réparation économique (et non financière): l’objectif de ce type de réparation est de faire en sorte que tout ce travail de documentation qui a été fait au préalable serve d’argumentaire à poser dans le débat international sur la dette des pays africains. « Les historiens et les économistes doivent démontrer comment pendant quatre siècles, le système économique africain a été désarticulé et que cela a un impact sur la situation actuelle« .

« Le retard économique africain n’est pas une invention du cosmos, il a une histoire : c’est celle de l’esclavage« . Aujourd’hui, à l’heure où l’on fonde nos espoirs sur l’intégration africaine pour le développement du continent, il est nécessaire de rappeler que cette union doit être envisagée au-delà des enjeux économiques. Selon l’historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo : « Les pays africains doivent se repenser en tant qu’entité, en tant qu’identité, en tant que personnalité. La personnalité africaine contient bien plus que la croissance économique, il y a les langues africaines à promouvoir, l’histoire à recouvrer, l’environnement à sauver, notre image dans le monde à soigner et à restaurer. » C’est pour Doudou Diene l’objet même du projet. Il rappelle que cette intégration ne peut être construite sur le vide. « Il est fondamental de penser à la reconstruction du lien qui a été brisé entre les descendants des victimes de l’esclavage. Il faut valoriser un passé, une histoire commune et revendiquer que l’esclavage ne doit pas rester un trou noir dans l’histoire de l’humanité. »

Yacine Simporé

* Etudiante à Sciences-Po originaire du Burkina Faso, Yacine Simporé est chargée de la Communication de « Terangaweb – l’Afrique des idées« . Elle est membre de l’association Sciences Po pour l’Afrique (ASPA). « L’Afrique des idées » est un think-tank indépendant fondé sur l’afro-responsabilité. Il mène des analyses et élabore des propositions novatrices sur des sujets économiques, politiques et culturels liés à l’Afrique.