Carburants : Total largue la SARA, Rubis rafle la mise aux Antilles-Guyane

carburants_total_sara_lurel_rubis_antilles_guyaneLe groupe Total annonce son retrait du capital de La SARA, unique raffinerie des Antilles-Guyane. Total vend ses 50% au groupe Rubis, actionnaire jusqu’ici minoritaire, qui devrait payer un peu plus de 60 millions d’euros pour acquérir entre 71% et 85,5% de l’entreprise. L’offre doit être validée en comité d’entreprise avant l’avis de l’Autorité de la concurrence. Dans un communiqué, la SARA assure « qu’il s’agit d’un projet d’évolution de l’actionnariat. » et que « Le renforcement du groupe Rubis, n’entraînerait pas de changements » sur les activités ni pour les salariés de la raffinerie.

Qu’est-ce que Rubis ?

Groupe indépendant spécialisé dans le stockage, la distribution et la logistique des produits pétroliers (fuels, GPL, carburants aviation, bitumes, dérivés chimiques et lubrifiants), le pétrolier français est bien implanté dans la Caraïbe (Bermudes, Jamaïque, Barbade et Départements français d’Amérique). En 2005, Rubis rachète les actions et les fonds de commerce de Shell. En 2010 il acquiert les parts du distributeur Texaco. Connu dans les DFA à travers le réseau de stations Vito, le groupe possède déjà 35% de la SARA.

Quelles sont les craintes ?

La Martinique est la seule petite île de la Caraïbe qui ait une raffinerie. Faute de rentabilité, il est à craindre que Rubis ne ferme l’activité raffinage (jusqu’ici assurée par Total) et ne transforme la SARA en simple dépôt de produits pétroliers avec d’inévitables répercussions économique et sociales. Les emplois seront-ils maintenus ? Quid de la capacité de production ? Les prix à la pompe ne risquent-ils pas de flamber ? L’inquiétude est d’autant plus forte que la SARA est la seule raffinerie dans laquelle Rubis ait jamais investi.

Autopsie d’un meurtre ?

On se souvient qu’après le bras de fer durant la grève des gérants de stations-services fin 2013 aux Antilles, la mise en place du décret Lurel sur les prix des carburants avait tendu l’atmosphère entre Total et l’Etat. Devant la commission économique de l’Assemblée Nationale, Christophe de Margerie PDG de Total, avait menacé de quitter les Antilles si les marges du groupe étaient mangées de manière arbitraire. Neuf mois plus tard, c’est quasiment chose faite. Depuis le décret Lurel, les prix et la rentabilité sont encadrés : Toutes les marges de la filière sont fixées par le préfet donc par l’Etat. Exit l’économie de marché. Avec seulement 9% de rémunération sur les capitaux propres, la raffinerie n’est plus rentable pour le géant Total qui faisait tourner SARA en jouant, le cas échéant, sur l’importation comme variable d’ajustement. Le groupe Rubis, spécialisé dans le stockage et la distribution n’aura lui que l’outil SARA pour faire face à toutes ses obligations.

Serge Letchimy se veut apaisant

Sur RCI Paris, le député et président de Région Serge Letchimy a réagi à l’annonce du désengagement de Total : « Aujourd’hui, il n’y a pas de processus de licenciement, mais il est important de vérifier que le côté monopolistique de l’arrivée de Rubis ne déconstruise pas la gouvernance interne de la SARA et que la stabilité du prix de l’essence soit maintenu ». « La Martinique doit être un exemple en matière de transition énergétique. L’essence et le pétrole tuent la plante, il faut en être moins dépendants ». « Dans les 15, 20 ans, je vois bien la SARA comme un outil qui prenne en charge cette mutation vers l’énergie propre, vers le solaire, le photovoltaïque, les voitures électriques. La raffinerie aura un rôle très important, c’est ce combat qu’il faut gagner ».

La SARA, une vieille histoire

Choix géopolitique majeur de Charles de Gaulle, la Sara fut Implantée en Martinique pour garantir l’indépendance énergétique des départements français d’Amérique. Malgré sa capacité de production de 800 000 tonnes elle doit importer environ 200 000 tonnes supplémentaires par an. Depuis les années 2006-2008, son investissement avoisine les 20 à 30 millions d’euros chaque année. Le prix de l’évolution technologique et de la conformité aux incontournables normes de sécurité et environnementales. Une partie de la gauche guadeloupéenne considère cette structure comme « un vestige du colonialisme » nuisible au pouvoir d’achat des consommateurs. Une vision que ne partagent manifestement pas les politiques de Martinique.

Ricardo Maynard-Bokaz (Creoleways)