Mémorial ACTe : Michel Rovélas jette la première pierre… à l’édifice

memorial_acte_guadeloupe_03Jusqu’ici, à part le cri médiatisé d’un désespéré perché dans une grue lors d’une visite officielle du chantier, le silence de l’opinion publique sur le pharaonique et astronomique projet du Mémorial ACTe laissait entendre qu’il faisait, en Guadeloupe, consensus parfait. Dans une lettre ouverte, cosignée par d’autres plasticiens, Michel Rovélas pose un certain nombre de questions à verser à ce qui s’annonce, peut-être, comme un début de débat. Bien que l’équipe de Creoleways ne compte pas en son sein de nationalistes (idéologie qui anime Michel Rovélas et Luc Reinette, nommé dans ce courrier), fidèles à notre culture du dialogue, et bien que (comme 99% des Guadeloupéens), nous ne nous sentions ni aliénés, ni colonisés, ni dominés, ni envahis ; bien que nous soyons conscients de la solidité de la culture créole à laquelle nous sommes adossés; bien que nous n’ayons aucun problème avec notre histoire et que nous n’ayons attendu personne pour l’assumer totalement et honorer nos ancêtres; bien que nous soyons convaincus que les Guadeloupéens ne sont pas plus hier qu’aujourd’hui menacés d’extinction ethnique ou culturelle; bien que nous ne considérions pas la mondialisation comme une menace mais comme un défi à relever, nous publions ce texte à l’attention du plus grand nombre en souhaitant que d’autres voix s’expriment, dans le respect, et disent en quoi elles sont « contre », « indifférentes à » ou « pour » ce projet.

A propos du Mémorial acte

par Michel ROVELAS, Stonko LEWEST, Théodore LOUIS et Thierry LIMA

 

S’il vous plait,  OU peut-on se procurer le ou les documents qui rappellent que Luc Reinette est l’initiateur d’un projet intitulé Mémorial Acte ?

Dates et circonstances documentées de l’engagement de la Région dans la réalisation du dit Mémorial Acte.

Concernant le financement de l’opération, quelles sont les parts respectives de la Région Guadeloupe et de l’Etat ?

Existe-t-il d’autres partenaires  institutionnels ou privés ? A quelle hauteur ?

Est-il vrai que le budget initial est passé de 40 000 000, oo d’euros à

104 000 000,oo d’euros ? Somme envisagée par certains comme provisoire ?

Sur quels critères se sont appuyés les choix concernant la réalisation du projet en un seul lieu, avec une telle amplitude ?

Pourquoi n’avoir pas choisi un projet de musée éclaté sur toute la Guadeloupe ?

Quelle est la démarche qui préside à la réalisation du projet pédagogique de cette entreprise muséale?

Où peut-on consulter  le contenu du projet de commissariat de Madame Tancons, et de Messieurs Manicom et Njami ? Quel est le rôle dévolu à chacun des commissaires précités ?

Quels sont les contenus des recherches, études et conclusions de M. L’Etang dans l’établissement du projet Mémorial Acte ?

A-t-il un champ de responsabilité plus vaste que celui d’un commissaire ?

Y a-t-il en dehors de la commission scientifique annoncée un comité qui valide le projet du commissariat ?

Au moment où ces mots sont écrits les réponses à ces questions demeurent évasives, ou incomplètes. Or, cet état de faits doit être corrigé. Et rapidement. Pourquoi ?

Parce qu’il existe une difficulté majeure à traiter un sujet nommé spectaculairement : « Mémorial Acte ». Parce que ces deux mots raisonnent comme un écho à deux autres mots qu’une actualité bouleversante a traités en son temps : « Patriot Acte ». Ce qui inévitablement alerte notre conscience à penser que le projet Mémorial acte est un projet de justice. Qui vraiment pourrait en Guadeloupe être opposé à une telle espérance aussi profondément ancrée en nous ? Or, si s’engager à rendre justice aux descendants d’esclaves que nous sommes est louable, nécessaire et mérite l’adhésion de tous, cela ne donne aucun droit particulier à ceux qui ont décidés de s’y employer.

En vérité cela n’exige d’eux que des devoirs. Le premier de ces devoirs qui est implicite à leur engagement, est d’exprimer en termes clairs la philosophie qui les anime.

A – Par exemple s’agit-il de faire de cet endroit un lieu raisonné mais critique de l’esclavage perpétré en Guadeloupe et de l’histoire coloniale en général ?

B – S’agit-il de faire de cet endroit un lieu de fermentation du génie culturel de l’Homme Guadeloupéen ? Celui qui a tant souffert de son histoire, hier comme aujourd’hui.

C – Ou bien veut-on faire de cet endroit qui peut être magnifique un véritable cheval de Troie à l’envers, un lieu d’évitement, un lieu de détournement propre à faire de la mémoire traumatisée (la notre), par une atroce injustice, l’instrument ‘’scientifique’’ par la méthode, mais esthétisée, d’une intégration forcée à la ‘’mère patrie ‘’. Une entreprise pédagogique en quelque sorte qui servira une politique, déjà ancienne, d’assimilation, ou d’intégration. Mais qui ne dit pas son nom.

Le document intitulé ‘’Mémorial Acte Maison du projet’’ est rigoureusement lisse et scientifiquement universel ; Il aurait pu ressortir de l’initiative de n’importe quel pays au monde ayant connu l’esclavage.

Pourquoi  cette observation provoque t-elle une certaine suspicion chez nos compatriotes Guadeloupéens ? Parce que la Guadeloupe demeure encore aujourd’hui un pays dominé par le pouvoir même qui avait réduit nos ancêtres à l’esclavage. Et cela depuis l’Esclavage jusqu’à nos jours.

L’excellence d’un discours scientifique, s’il est employé dans son application pédagogique comme moyen d’évacuer les vraies problématiques que pose fondamentalement la question de la mémoire de l’esclavage (en particulier, tous les effets induits aujourd’hui de cette mémoire, sur la totalité de notre comportement social, culturel, politique, sur notre capacité à nous définir, à créer ; a nous créer en dehors de notre aliénation historique d’Homme colonisé), peut s’avérer désastreux. Particulièrement lorsque l’on se souvient que la culture que précisément, nous Guadeloupéens, nous affichons est le produit de l’impact d’une Education à la Française qu’applique autoritairement les gouvernements Français (avec ses attributs que sont les forces armées, et religieuses et éducatives) depuis l’esclavage, jusqu’à nos jours, sur un substrat ethnique et culturel totalement étranger.

Or, la globalisation du monde qui se produit sous nos yeux, a dans le fond, le sens d’un gigantesque et inox érable rééquilibrage de ses composants. Les régions humaines de cette planète qui veulent survivre ne peuvent compter dans tous les cas, que sur une forte identité. Quant au peuple Guadeloupéen dont le cœur a été broyé par les moulins à cannes, le fouet . . . et qui vit L’aujourd’hui du monde, à l’image d’un   réfugié dans son propre pays, son assimilation et son intégration, camouflée ou exhibée, à un autre peuple quel qu’il soit, le fera disparaître de toute mémoire vivante. Survivre dans des archives ou des musées comme peuple disparu par dissolution culturelle, ne peut se défendre comme avenir acceptable ; avec ou sans ministres ethniques.

Nous voulons bien croire que ce n’est pas le but recherché. D’ou l’exhortation à une vigilance critique accrue. Et nous insistons. Pourquoi ?

Parce que, le peuple Guadeloupéen ne peut accepter de rester comme on ne cesse de le lui apprendre, seulement spectateur de ce qu’on lui construit presqu’à la dérobée, moitié montré, moitié caché ; avec une discrétion gauche et une autorité qui le laisse inquiet ou désabusé. Avant qu’il ne se fâche, ce qu’il ne faut pas non plus souhaiter.

Quoique l’esclavage soit aussi universel que la bêtise, les effets pervers et traumatisants de la colonisation qui l’on produit, sont toujours des exemples particuliers.

La Guadeloupe, elle, se distingue par les caractères internes à son histoire  et par un fait capital qu’elle partage avec la Martinique et la Guyane Française : elle se trouve encore administrée politiquement administrativement, socialement, économiquement et culturellement par un gouvernement toujours Français, qui garde toujours dans ses stratégies successives, les comportements avérés d’un colonialisme qui, en ne cessant de changer pour rester autrement le même, refuse de mourir.

Pourtant, le projet Mémorial acte est repéré en Guadeloupe comme celui d’un Guadeloupéen, Luc Reinette, qui avec tant d’autres a sacrifié une bonne partie de sa vie pour que son pays prenne son destin en main ; main fraternellement tendue à la fraternité humaine.

Toutefois, sa présence ne paraît pas suffisamment rassurante.

Pourquoi?

Parce que, à propos d’un projet d’une telle nature, le plus important n’est pas seulement d’énoncer un cap, de le définir, MAIS de le traduire en faits, et en pratiques viables. Et, c’est précisément en consultant les projets d’application que l’on peut vérifier si la direction prise est correcte. En particulier en ce qui concerne l’acquisition des fonds (documents, œuvres artistiques…). et les Scénographies envisagées en fonction des espaces mis à disposition..

IL est donc nécessaire, concernant ce point, dans un souci de clarification, quant au rôle que l’on entend faire jouer à l’Art, de publier la liste des documents et œuvres d’arts pressentis ; ce qui devra faire ressortir les rapports qui seront établis entre les productions artistiques de Guadeloupe, Martinique, Guyane, et celles, qualifiées d’art international ; concept confortable pour établir des discriminations entre les productions artistiques des Antillais et celles de tous les autres . Mais qu’il faudra inévitablement éclaircir avant mises en œuvre, ainsi que les scénographies envisagées.

Nous attirons donc l’attention du commissariat désigné, sur les points suivants :

Par nature, il n’existe pas d’équilibre entre notre histoire et celle des autres, mais une équivalence de valeurs entre tous les peuples du monde qui ont choisi de lutter contre l’oppression, pour la liberté et pour la responsabilité de leur destin propre.

En termes de témoignages, il est souhaitable, du point de vue développé ici ( angle anthropologique), que le fond collecté le soit avec et autour d’une ossature décomplexée , composée d’œuvres de Guadeloupéens , de Martiniquais de Guyanais.

Il ne peut s’agir donc, sous prétexte de faire vivre l’espace du Mémorial Acte comme un centre international d’études et de recherches sur les esclavages, de donner à voir par une scénographie inappropriée et dans un espace insuffisant le regard que les Guadeloupéens jette sur eux-mêmes.

Le Mémorial Acte, de notre point de vue, doit être,

a- Une vitrine qui donne à voir au monde qui nous sommes et ce que nous sommes capables de réaliser avec d’autres membres de la communauté humaine

b- Et montrer par un dispositif d’études et de recherches adéquat, notre conviction de descendants d’esclaves d’assumer notre destin ; celui, nouveau, que nous pourrons créer de nos mains, dans de nouveaux rapports avec la France et aux cotés des peuples du monde.

Il faudra donc éviter toutes discriminations dans le ou les scénographies adoptées, entre œuvres ‘’internationales ‘’et œuvres locales en évitant les tendances trop vivaces en Guadeloupe, à l’endoctrinement et non à l’éducation. Tendances qui peuvent réduire la présence de la Guadeloupe dans ‘’son propre projet de Mémorial Acte’’ à celui de faire valoir ; qui fait semblant d’exister avec brio dans un nouveau rôle de colonisé qui ne dit pas son nom.

Pour conclure, si les questions posées, paraissent déplacées aux organisateurs du projet, si les observations et les points de vue abordées dans cette Lettre Ouverte et les mises en garde, sont écartées sans réponses, d’un revers de la main, alors, plus rien ne pourra empêcher les Guadeloupéens de se rendre compte que ce Mémorial Acte Maison du Projet EST pensé et fabriqué comme un monument ; et que ce monument architectural, magnifique à souhait, est un monument vivant édifié à la gloire de la France et de celle d’une colonisation réussie, celle de la Guadeloupe. Une esthétique incomparable de mise à mort.

Cela bien sur, n’est pas acceptable. il faut par contre, actualiser les discours hachurés chaotiques et hypocrites qui parviennent aux oreilles du citoyen Guadeloupéen en publiant un dossier complet.

Tout en déclarant, que cette présente lettre ouverte ne peut exister que pour faire valoir la légitimité des Guadeloupéens à se préoccuper de manière critique des projets qu’on leurs destine, et qui sont censés êtres réaliser pour leur bien.

C’est bien la raison pour laquelle nous invitons qui de droit, à répondre aux questions énumérées ci-dessus et à publier les documents complets constituants le dossier Mémorial Acte.

Le 03 septembre 2014,

Michel Rovélas, Stonko Lewest, Théodore Louis, Thierry Lima

NOTE

‘’ Les visites de la construction du Mémorial acte en cours, sont certes sympathiques mais sont cruellement déficitaires en informations utiles à la réflexion’’.

D’autre part, Tout ce qui se montrera dans cet édifice en plus de l’édifice lui-même, le sera pour défendre une idée, une philosophie, un point de vue. Et cela est incontournable.

Pourquoi ? Parce que les objets sont aussi des signes. Ils expriment du sens. Autant la chaise, la table, que le manuscrit, un tableau, qu’une sculpture. Si l’homme est naturellement un producteur de sens, il est capable d’expliquer le sens des objets qu’il choisi, et expliquer pourquoi il les choisi. Car enfin, il faut bien des critères pour choisir ou acheter une œuvre qu’on destine précisément à un mémorial acte !

De même, il nous semble nécessaire que les financements envisagés pour la constitution d’un fond muséal qui ne dit pas son nom, soient publiés.