Antilles : le « Génocide par substitution », un accès de fièvre nationaliste d’Aimé Césaire?

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par Kevin HONJOO

Plus souvent que l’expression de « génocide par substitution », celle de « génocide rampant » a bel et bien été employée en son temps par Aimé Césaire. Le poète Nègre entendait dénoncer par-là ce qu’il voyait alors comme le dépeuplement organisé de la Martinique au profit de métropolitains sous couvert d’une politique officielle de résorption du chômage.

Durant les trente glorieuses (1945-1973), au sortir de la seconde Guerre Mondiale, la France a besoin de bras pour soutenir son essor économique fulgurant et compenser les faiblesses de sa pyramide des âges. L’Etat fonde en 1963 le Bureau de Migration des DOM (BUMIDOM) dans l’espoir de résoudre la double équation du chômage chronique aux Antilles et le besoin urgent de main d’œuvre dans l’Hexagone.

Pour Césaire, il s’agit d’empêcher cette politique migratoire –dont la finalité initiale pâtit de l’essoufflement des trente glorieuses– de devenir prétexte à l’installation de Métropolitains (Blancs) venant remplacer les Martiniquais « de souche » (en majorité Noirs) partis travailler en France Hexagonale. Le 13 novembre 1975, devant l’Assemblée Nationale, estimant que le maintien d’un tel système ne serait pas sans conséquences pour la Martinique (tant du point de vue sociétal que démographique), le député Césaire s’exprime ainsi :

« L’aspect le plus connu des Antilles-Guyane est sans doute celui de terres d’émigration, mais… elles deviennent en même temps et parallèlement des terres d’immigration. Les nouveaux venus ne sont pas un quarteron de Hmongs pitoyables qu’il convient, en effet, d’aider, mais d’autres allogènes, autrement organisés, autrement pourvus, autrement dominateurs aussi et sûrs d’eux-mêmes, qui auront tôt fait d’imposer à nos populations la dure loi du colon. Je redoute autant la recolonisation sournoise que le génocide rampant. » [1]

Dans la même veine, les nationalistes des Antilles, qui se sont emparés de l’expression avec un certain bonheur, prêtent volontiers au bâtonnier Camille Darsières, (successeur d’Aimé Césaire à la tête du PPM qui fut, lui aussi, député de la Martinique) le fameux avertissement sans frais adressé quatre ans plus tard aux « métros »: « Amis européens, partez avant qu’il ne soit trop tard ! ». Mais qu’en est-il exactement ? Camille Darsières était-il ce foudre de guerre déterminé à ne laisser le choix à ses compatriotes (Blancs métropolitains) qu’entre la valise et le fusil ?

Dans une interview parue dans le quotidien France-Antilles du 21 septembre 1990, l’intéressé s’en défendra : « Je n’ai jamais dit cela comme ça…Il faut revenir au texte de mon allocution. C’était en 1979. Cela s’appelait : « Appel pathétique à mes amis européens » [2]. Et je voudrais surtout qu’on situe ce problème dans le contexte de l’époque. Le chômage était considérable à la Martinique. Il fallait donc éviter qu’il y ait une occupation trop massive par l’Européen des emplois en Martinique. Et il fallait que l’Européen fasse place, en attendant que les choses s’arrangent. Mais ce n’était absolument pas une idée raciste. Et que les choses soient claires : aujourd’hui, seule la compétence doit compter… car les Martiniquais ont les moyens d’être aussi compétents. Mais, encore une fois, je n’ai pas dit cela. C’est une époque, où nous nous sentions exclus de la vie politique, où le pays légal ne correspondait pas au pays réel… Personnellement même, j’ai vécu des contraintes physiques multiples… J’étais souvent convoqué en justice (…). »

Un an plus tard, Aimé Césaire, anciennement champion de la loi de départementalisation des colonies Françaises d’Amérique, redevenu « autonomiste », se sent talonné par les nationalistes sur le terrain identitaire. Il va donc surenchérir sur le « génocide rampant ». Pour preuve, sa réponse sans détour au journal guadeloupéen Jougwa : «Je crois que la Martinique a vocation à l’indépendance. C’est dans l’ordre de l’idée, de la philosophie historique…ça me paraît vraisemblable et Grenade, Sainte-Lucie, la Dominique sont indépendantes. Croyez-vous que la Guadeloupe et la Martinique sont d’éternelles parenthèses et indéfiniment jusqu’à la fin des temps?…ou jusqu’à l’extinction naturelle car, au train où ça va, nous disparaîtrons ! » [3]

En 2009, dans un texte volontiers polémique, l’écrivain Raphaël Confiant, très engagé pour l’autonomie de la Martinique vue comme étape vers l’indépendance, attribue à Aimé Césaire les propos suivants :

«Si les Caraïbes ont disparu, je ne vois pas pourquoi 600.000 Martiniquais – Guadeloupéens ne disparaîtront pas. Ils seront absorbés, déglutis ! Il y aura toujours une Soufrière ou une montagne Pelée, une Guadeloupe ou une Martinique peut-être, mais il n’y aura plus ni Guadeloupéens ni Martiniquais… Il restera quelques personnes plus bronzées que les autres…» [4]

On le voit, l’expression de « génocide rampant » plus usitée aux Antilles sous la forme « génocide par substitution » se rapporte toujours à la crainte de disparaitre biologiquement et culturellement (l’angoisse identitaire) et à la question sociale (qui recoupe quasi systématiquement un angle « racial » dans des ex-colonies marquées par l’esclavage des Noirs). A une époque où recourir à la notion de race était, comme le dit Maryse Condé, « moins problématique qu’aujourd’hui », cette préférence locale (nationale ?) à l’emploi, liée à une culture elle-même chevillée à une couleur de peau, a beaucoup servi à la mobilisation populiste aux Antilles.

Depuis 1848, l’idéologie politique locale, (notamment celle « de gauche », mais pas seulement), a ponctuellement recours, de manière plus ou moins voilée, à cette opposition entre Blancs et Noirs. On peut tout autant l’entendre comme la manifestation d’un petit chauvinisme, d’un régionalisme modéré ou d’un nationalisme absolu. Le slogan « votez pour la peau » du Noir Hégesippe Légitimus (fondateur du socialisme en Guadeloupe) ; la dialectique du « Nou » contre les « Yo » du syndicaliste guadeloupéen Elie Domota (UGTG-LKP en 2009) ; ou le « on bann béké pwofitè, volè , nou ké fouté yo dèwo » de la syndicaliste martiniquaise Ghislaine Joachim-Arnaud (K5F en 2009) en sont des illustrations parlantes. Il faudrait d’ailleurs s’interroger sérieusement sur la réceptivité des masses à ce discours malgré le temps qui passe et les avancées indéniables depuis l’abolition de l’esclavage.

Paradoxalement, ceci doit être tempéré par la vigilance contre les discriminations et le combat constant des Noirs Antillais pour l’égalité totale avec les citoyens français vivant dans l’Hexagone, désir bien à l’œuvre durant les manifestations de 2009, signe clair de l’attachement à la France et d’une volonté forte de rester dans la république, toujours synonyme de justice sociale pour les populations des DFA. Le rejet franc et massif de l’article 74 par les Martiniquais et les Guyanais lors du référendum du 10 janvier 2010 le confirme sans équivoque.

Quant aux velléités indépendantistes du chantre de la Négritude, il n’est pas inutile de les interpréter à la lueur de son mot  : « Nous avons besoin de vous car c’est grâce à vous que nous survivons ». Adressée à François Fillon le 5 janvier 2007 à l’ancien hôtel-de-ville de Fort-de-France (Martinique), cette parole pour le moins saisissante, l’une des toutes dernières déclarations publiques du Nègre fondamental, est sans doute la moins commentée aux Antilles françaises.

Kevin Honjoo (Creoleways)

Notes

1) Aimé Césaire, député du Centre de la Martinique. Assemblée Nationale, débat sur le budget des DOM, ICAR du numéro 192 du 13 novembre 1977.

2) Voilà le discours exact de Camille Darsières, prononcé le 05 mars 1979 : « Amis Européens, Auscultez donc mon peuple, prenez son pouls. Il s’en va. Alors pliez bagage, tout doucement. Et puis retirez-vous… Allez dire aux Travailleurs de France qu’il n’est pas de bras auxquels nous sommes davantage portés à tendre les nôtres que les bras des travailleurs. Oui. Mais après que, nous, Martiniquais, aurons mis de l’ordre dans notre Patrie Martiniquaise et que nous aurons garanti du travail sur place, aux Martiniquais. Alors, séparons-nous en frères, quand il en est encore temps. »

3) Jougwa, « Je suis un Nègre-Marron » interview accordée à Danik I. Zandwonis en 1980.

4) Raphaël Confiant, le 3 Décembre 2009 : http://www.potomitan.info/confiant/cesaire2.php