Le MIR traîne le Martiniquais Roger de Jaham devant la « justice coloniale française »

roger_de_jaham_06Le 15 août 2011, invité de l’Heure Ultramarine sur France Inter, Roger de Jaham, chef d’entreprise martiniquais, président de l’association Tous Créoles, répondait à Harry Eliezer qui l’interrogeait sur son ancêtre « 36 mois », pauvre hère engagé à l’aube de la colonisation française à Saint-Christophe (actuelle St. Kitts), avant de faire souche en Martinique. L’émission étant indisponible en podcast, par respect pour nos lecteurs et dans un souci de clarté, nous avons procédé, à partir de nos archives, à une transcription de l’extrait qui a motivé le MIR, association politique « anticolonialiste » à recourir à la justice française.

Harry Eliézer : Qu’est-ce que c’était qu’un « trente-six mois » ? Est-ce que sa vie, finalement, était aussi simple que cela ?

Roger de Jaham : Enben pas du tout. Un 36 mois c’était un moins que rien puisque la Compagnie [des Indes (NDLR)] les recrutait, les transportait…

HE : C’étaient des Blancs, d’abord.

RDJ : C’étaient des Blancs, oui, qui venaient de France métropolitaine…

HE : Pauvres, pour la plupart ?

RDJ : Ah, généralement très pauvres, puisqu’ils étaient engagés sur les ports d’embarquement et généralement très-très pauvres. Un « 36 mois » n’avait aucune valeur pour la Compagnie [des Indes], elle se contentait de le transporter, de lui attribuer trois hectares de terrain, de lui indiquer ce qu’il devait y planter, et, au bout de 36 mois, si la Compagnie avait de la chance, l’homme était mort
(rires)
… et elle pouvait donc récupérer les trois hectares. Voilà en gros ce qu’était « un engagé, un 36 mois », c’est-à-dire un moins que rien, moins qu’un esclave. Les esclaves sont arrivés longtemps après, et eux avaient une valeur marchande que n’avaient pas les Blancs engagés pour 36 mois. Alors mon ancêtre…

HE : Alors les conditions de vie…

RDJ : Oui ?

HE : Les conditions de vie étaient très difficiles à l’époque, hein. Et euh, en effet, il se trouve que ces Blancs, euh… étaient redevables aussi du coût de leur trajet ???

RDJ : Ah bien sûr. Mais qu’ils payaient justement par les productions agricoles qu’on leur assignait de réaliser sur les terrains. Et euh… Les conditions de vie, de survie on pourrait dire, étaient telles que très peu arrivaient au terme des 36 mois.

HE : An-han…

RDJ : C’est d’ailleurs ce qui a incité la Compagnie des Indes et les exploitants de l’époque à rechercher d’autres populations. Et c’est pour ça qu’ils ont été sur le continent africain rechercher des Africains, des esclaves Africains, qui étaient plus résistants aux conditions terribles… climatiques… aucune hygiène, des moustiques… enfin tout ce qu’on peut imaginer dans un climat tropical humide… au XVIIe siècle.

Aspect inédit de la concurrence mémorielle aux Antilles, l’affirmation par un Blanc créole, (béké descendant d’engagés devenus propriétaires d’esclaves), de la rentabilité moindre des engagés comparativement à celle d’esclaves, dans la logique mercantile de la Compagnie des Indes, a suscité la colère du Mouvement International pour les Réparations (MIR) fondé et dirigé par Garcin Malsa, Noir créole, initiateur de la Fédération des Collectivités Créoles (FCC) et ex Maire nationaliste de Sainte-Anne (Martinique). Le MIR, qui par ailleurs attaque l’Etat français pour crime contre l’humanité, a donc déposé plainte le 15 novembre 2011 contre Roger de Jaham, avec constitution de partie civile auprès du doyen des juges d’instruction.

Pour la Compagnie des Indes, qui valait moins que qui ? Qui parviendra à prouver que son ancêtre était le plus « moins que rien »? Telles sont, en filigrane, les questions bizarres auxquelles la justice française est sommée de répondre. On devine que le verdict, quel qu’il soit, ne pourra qu’être embarrassant pour la société martiniquaise dans son ensemble.

Le 28 août 2014, après trois mois d’instruction, le juge Virginie Cramesnil de Laleu a ordonné le renvoi de l’affaire devant le tribunal correctionnel de Fort-de-France pour être jugée conformément à la loi. Roger de Jaham est  mis en examen des chefs d’apologie et contestation de crime contre l’humanité ; d’incitation à la haine raciale ou à la violence. Contacté par notre rédaction, l’intéressé n’a pas souhaité faire de commentaires.

Pour rappel: en 1998, trois ans avant la loi Taubira, Roger de Jaham fut des 400 Békés ayant pris l’initiative de signer et de publier “Nous nous souvenons”, texte déclarant l’esclavage comme « un crime contre l’humanité ». Il compte aussi parmi les Blancs créoles qui commémorèrent pour la toute première fois l’Abolition du 22 mai (jour où les esclaves Noirs de Martinique brisèrent leurs chaînes). C’était en 2005 à Fort-de-France, en accord avec le député-maire de l’époque, Serge Letchimy (PPM), héritier spirituel d’Aimé Césaire.

Affaire à suivre.

Miza Faimy (Creoleways)