Victorin Lurel : « Les Antilles et le Bénin habitent une blessure sacrée »

victorin_lurel_serge_romana-benin_2014

Dans l’optique de la réalisation d’une « Route de l’esclave », projet cher à la sociologue Dany Bébel-Gisler , et celle de la construction du Mémorial Acte en Guadeloupe, répondant à l’invitation du Gouvernement béninois, Victorin Lurel, député et président du Conseil Régional de Guadeloupe, participait à la Journée Internationale du Souvenir de la Traite négrière et de son Abolition, le 23 août 2014. Ci-après, son allocution prononcée aux pieds de la Porte du Non-retour, sur la plage de Ouidah (Bénin).

Monsieur le Ministre de la Culture, de l’Alphabétisation, de l’Artisanat et du Tourisme ;

Monsieur l’Ambassadeur Délégué Permanent du Bénin près l’UNESCO ;

Monsieur le Chargé d’Affaire de l’Ambassade de France près le Bénin ;

Monsieur le 2ème Adjoint au Maire de la Commune de Ouidah ;

Madame la Représentante du Président du Conseil régional de la Martinique ;

Madame la Directrice Générale de l’Agence Béninoise pour la Réconciliation et le Développement, l’ABRD;

Mesdames et Messieurs les Membres du Cabinet du Ministre ;

Têtes couronnées, Sages et Notables ;

Mesdames et Messieurs les Conseillers et Elus de la Commune de Ouidah ;

Chers Enseignants, Educateurs, Chercheurs des Ecoles et Universités du Bénin ;

Chers invités.

************

Je suis particulièrement ému et honoré d’être présent parmi vous aujourd’hui à Ouidah, pour participer à cette solennelle cérémonie de la Journée internationale du Souvenir de la Traite négrière et de son Abolition. Je remercie donc le Gouvernement béninois pour son aimable invitation.

Je voudrais tout d’abord, au nom de l’ensemble des membres de la délégation antillaise de Guadeloupe et de Martinique, adresser nos plus vifs remerciements au ministre de la Culture, son Excellence Jean-Michel Abimbola, ainsi qu’à la directrice de l’ABRD, madame Ayichatou Been Fafoumi, et à travers eux remercier l’ensemble des Béninoises et des Béninois, pour leur si chaleureux et incomparable accueil.

Je tiens aussi à remercier chaleureusement l’ambassade de France et ses personnels, pour leur bienveillante attention à l’égard de nos délégations.

C’est mon premier voyage au Bénin, et en raison d’un agenda très contraint, ce n’est qu’hier que j’ai foulé le sol de Cotonou, et cet après-midi de Ouidah.

Mais la délégation de Guadeloupe conduite par ma vice-présidente, est cependant présente au Bénin depuis le début de la semaine, et ils m’ont relaté ces quelques jours d’une richesse exceptionnelle vécus dans ce si beau et fascinant pays de l’Ouest africain. Celle de nos frères et de nos sœurs de la Martinique est à pied d’œuvre depuis avant-hier.

Ils m’ont dit avoir été bouleversés par leur rencontre avec le maire de Cotonou, le président son Excellence Nicéphore Dieudonné Soglo. Rencontre chargée d’émotion, jusqu’aux larmes m’a-t-on dit, dès l’instant où la délégation a remis au maire de Cotonou le livre des noms des familles antillaises, legs de l’histoire de l’esclavage et de son abolition définitive survenue en nos terres guadeloupéennes en 1848, après la première intervenue en Guadeloupe le 16 Pluviôse an II de la Révolution française, soit le 4 février 1794.

Ils m’ont aussi retracé leur périple à travers le Bénin : dans la ville de Cotonou, à Porto-Novo, à Ouidah et leurs différents mémoriaux et musées, leur remontée en pirogue sur le fleuve Nokoué jusqu’au village lacustre de Ganvié, et cette rencontre magique avec ses habitants qui pour fuir autrefois les razzias des marchands d’esclaves, s’installèrent sur le fleuve et construisirent leurs cases sur des pilotis. Ainsi que leur rencontre avec le roi de Kétou, l’un des plus anciens royaumes du Bénin, et le roi d’Abomey. Et ils ont pu mesurer à quel point les rois du Bénin sont aussi dépositaires de cette histoire ô combien emmêlée et douloureuse, celle de la traite négrière et de l’esclavage. Ils ont d’ailleurs été fort touchés par le « pardon » exprimé par le roi d’Abomey, au nom de ses ancêtres, et ont appris lors de cette rencontre, qu’à l’invitation d’Aimé Césaire, le roi s’était rendu en 1998 à la Martinique.

La délégation antillaise a été sincèrement frappée par l’élan, par la spontanéité, par la jovialité et l’empathie dont font preuve les Béninois à l’égard de leurs hôtes, et tout particulièrement les autorités béninoises.
Alors même que la Guadeloupe et la Martinique sont des régions françaises de la Caraïbe, mais avec, bien entendu, leur personnalité propre et leurs singularités historiques et culturelles, je dois dire que l’honneur et l’attention que nous portent les autorités béninoises, sont dignes de ceux que l’on réserve habituellement à une délégation étrangère de haut rang gouvernemental.

Merci monsieur le Ministre, et vous transmettrez nos chaleureuses salutations au Président de la République, son Excellence Boni Yayi.
J’y suis extrêmement sensible, et je mesure assurément l’importance symbolique de tant de marques de considération.

A l’évidence, par-delà les frontières et au-delà des Etats-nations, les Antilles et le Bénin « habitent une blessure sacrée » : celle de la traite transatlantique et de l’esclavage. Je cite ici le grand poète martiniquais, le grand humaniste Aimé Césaire, qui a toujours perçu l’Afrique comme une « main tendue à toutes les mains blessées du monde. »

L’oubli ! Eh oui, l’oubli ! Le voile de l’oubli, savamment entretenu, s’est abattu sur cette ignominie.
Me reviennent ces mots du prix Nobel de la paix, Elie Wiesel, rescapé de la Shoah, pour qui « le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. »

Car trop longtemps l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et les Antilles ont choisi, consciemment ou non, d’oublier ce pan de l’Histoire, cette Histoire-fardeau de notre commune humanité, où durant près de quatre siècles des dizaines de millions d’êtres humains, de frères africains, furent capturés, arrachés à leur famille et à leur terre, déportés, torturés, mutilés, massacrés, pour être réduits en esclavage dans les Amériques.

Semblable à un processus psychologique survenu suite à un traumatisme inouï, incommensurable et dépassant tout entendement, de génération en génération nous avons été frappés en quelque sorte d’amnésie collective.
Mais le temps est venu de retrouver la mémoire et de se souvenir, sans se référer à la divinité grecque Mnémosyne.

L’un des nôtres, le fulgurant poète et essayiste martiniquais Edouard Glissant l’a dit brillamment : « chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ou de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la Relation. Et si nous voulons partager la beauté du monde, et si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble ».

Et nous devons saluer l’audace visionnaire et le courage admirable de quelques grands pionniers, qui ont pressenti et compris avant d’autres l’importance du devoir de mémoire, mais aussi de l’enseignement et de la recherche en histoire sur la traite négrière et l’esclavage.

Je pense ici tout particulièrement à cette grande figure du Bénin, son Excellence Nicéphore Dieudonné Soglo, qui élu président du Bénin en 1991 adhéra dès 1992 au grand projet africain-américain parrainé par l’UNESCO, « la Route de l’Esclave ». C’est aussi lui qui œuvra pour la construction en 1994 sur la plage de Ouidah, autrefois l’un des plus grands ports négriers d’Afrique, de ce mémorial d’une force symbolique et émotionnelle intense : La Porte du non-retour.

Je voudrais par ailleurs rendre un hommage appuyé et chaleureux à mon ami Jean-Marc Ayrault, ancien Premier ministre de la France, qui lui aussi comprit très tôt l’importance de ce devoir de mémoire, et qui lança en 1992 à Nantes en tant que maire, le projet Les Anneaux de la Mémoire, puisque comme vous le savez, Nantes fut aussi autrefois un grand port négrier d’Europe. Nous lui devons aussi ce très beau Mémorial de l’abolition de l’esclavage, inauguré à Nantes en 2011 en présence de nombreuses personnalités africaines et antillaises.

Nous devons aussi saluer la tâche immense accomplie par mon amie Christiane Taubira, qui œuvra en tant que députée en 2001 pour qu’enfin la France reconnaisse au travers d’une loi – la loi dite Taubira –, la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Le gouvernement de Lionel Jospin soutint la proposition et la gauche socialiste la vota.

J’ai évoqué le mémorial de Ouidah, j’ai évoqué le mémorial de Nantes, vous me permettrez maintenant d’évoquer le grand projet de mémorial des Antilles ; projet d’une envergure colossale, que nous portons au Conseil régional de la Guadeloupe depuis 2004. En effet, comme un pied de nez à l’histoire du commerce triangulaire de la traite négrière (Afrique, Europe, Amériques), il s’agit désormais de réaliser le triangle des mémoires, dans un dialogue fécond entre ces trois continents.

Pour ce faire, il manquait donc le mémorial des Amériques, et singulièrement des Antilles, et j’ai l’immense honneur de vous annoncer que ce mémorial, ou plus précisément le Centre Caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage, dénommé le Mémorial Acte, situé dans la ville de Pointe-à-Pitre sur le site d’une ancienne usine sucrière, et dont la construction a commencé en 2013, sera inauguré officiellement le 27 mai 2015 ; date symbolique puisque le 27 mai est en Guadeloupe la journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage.

Au travers du Mémorial Acte, il s’agit pour nous de tâcher de fermer les blessures de l’Histoire, et de transcender un passé qui a marqué indélébilement l’édification de la société guadeloupéenne. Notre projet est de créer un lieu de dimension internationale qui s’inscrit dans le rejet de toutes les formes de discriminations, et d’affirmer notre inébranlable attachement à la liberté, au respect des différences, et à la lutte contre toutes les formes d’oppressions.

C’est cette dimension morale, humaniste et fraternelle que porte le Mémorial Acte dans son essence et sa conception. Le Mémorial sera aussi un haut lieu de recueillement, de recherche, d’expositions permanentes et temporaires, d’expressions et d’interprétations artistiques et culturelles, d’enseignement, d’étude et de congrès, ouvert à la Caraïbe, aux Amériques, à l’Afrique, à L’Europe, à tous les continents, et en relation avec tous les mémoriaux et grands musées du monde.

Le président de la République française, François Hollande, m’a d’ores et déjà assuré de sa présence et de sa participation à l’inauguration du Mémorial Acte le 27 mai prochain. J’ai eu aussi l’occasion quand j’étais encore en fonction au ministère des Outre-mer, de m’entretenir à ce sujet à Kinshasa, brièvement il est vrai, avec le président du Bénin, son Excellence le Docteur Boni Yayi, et nous serions vraiment très honorés de la participation du président de la République à l’inauguration de notre mémorial en Guadeloupe.

J’ai eu encore très récemment à m’ouvrir à Jules-Armand Aniambossou, votre ambassadeur à Paris, dont la mère ou la grand-mère est d’origine guadeloupéenne.

De même, nous serions très honorés de la présence à nos côtés lors de cette inauguration des grands rois du Bénin, qui sont véritablement soucieux de ce travail nécessaire, pour ne pas dire salutaire, de réconciliation entre tous les Béninois.

En effet, pour reprendre les termes du président de l’association antillaise basée à Paris, le CM98 (le Comité Marche du 23 mai 1998), mon ami le professeur Serge Romana qui est ici, présent ce matin avec nous, il ne s’agit pas, ni aux Antilles, ni au Benin, « de rejouer le match », car « il n’y a plus aujourd’hui ni bourreaux ni victimes », mais des Antillais, des Africains et des Européens, en quête d’eux-mêmes et de l’Autre, où le passé éclaire le présent pour envisager l’avenir.

Et je salue le travail colossal accompli par l’association CM98 et par son président Serge Romana, qui a beaucoup œuvré pour ce rapprochement tellement enrichissant entre Béninois et Antillais.

Comme l’explique admirablement son association, l’une des premières actions des négriers et des esclavagistes fut de priver les esclaves de leur nom, comme pour gommer tout attachement, toute référence à leurs origines familiales et communautaires. Dans les colonies françaises, les esclaves n’avaient pas de nom de famille, juste un prénom, parfois un sobriquet, et à partir de 1839 un matricule comme seule identité.

Après l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, les nouveaux libres devinrent immédiatement des citoyens français, et un nom de famille leur fut attribué. Près de 150 000 personnes furent nommées en Guadeloupe et en Martinique, soit plus de 70% de la population. Ces noms furent donnés par des officiers d’états civils à partir de prénoms, de fruits, d’animaux, de noms français, de noms latins, … Certains noms sont de consonance africaine.

Et permettez-moi de vous dire mon ravissement : figurez-vous que parmi les membres de la délégation Guadeloupe qui m’accompagnent, deux noms j’en suis convaincu retiendront votre attention : ma vice-présidente s’appelle Justine Benin, et mon collaborateur de cabinet s’appelle David Dahomay. Benin-Dahomay, je crois qu’ils étaient prédestinés à faire ensemble ce voyage initiatique.

Mais poursuivons : le CM98, afin de réhabiliter la mémoire des victimes de l’esclavage et d’affilier les Antillais à leurs aïeux esclaves, a retrouvé dans les archives, l’identité d’environ 120 000 personnes esclaves en 1848, dont près de 15 000 sont nées en Afrique, et dans leur immense majorité dans le golfe du Bénin, ou dans le golfe de Guinée.

Ainsi, nous souhaiterions symboliquement ramener ces femmes et ces hommes sur leur continent africain, en inscrivant sur des monuments dédiés leurs prénoms, matricules et noms attribués ; monuments ou stèles qui pourraient être installés, avec l’accord et le soutien actif des autorités béninoises, à Ouidah, entre les portes de non-retour et du retour. Je ne doute pas concernant ce beau projet mémoriel, de la fructueuse collaboration entre les collectivités de Guadeloupe, de Martinique, et le gouvernement béninois, ainsi que le maire de Ouidah et la société civile béninoise.

Enfin, puisqu’il est temps de conclure, et sachant que le Bénin est incontestablement le berceau de la religion vaudou – mais je préfère le terme africain « vodoun » –, je citerai ces phrases magnifiques du grand poète sénégalais Birago Diop :

« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis, ils sont dans l’ombre qui s’éclaire et dans l’ombre qui s’épaissit, les morts ne sont pas sous la terre : ils sont dans l’arbre qui frémit, ils sont dans le bois qui gémit, dans l’eau qui coule, dans l’eau qui dort, dans la cave, ils sont dans la foule, les morts ne sont jamais morts. »

Merci pour votre action de « réconciliation » et pour ce voyage du « retour ».

Merci de votre chaleureuse attention.

Victorin Lurel,
Député, Président du Conseil régional de la Guadeloupe, Ancien ministre des Outre-mer.