Histoire : Ces révolutionnaires créoles qui ont libéré l’Amérique Latine

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Chez les créoles comme ailleurs, rien n’est « tout noir, tout blanc ». Pour contribuer à sortir des mythes faciles, et mieux comprendre les motivations des leaders militaires sud-américains qui se sont, finalement, affranchis de la tutelle de l’Espagne coloniale, (et sur lesquels ont fantasmé certains idéologues nationalistes aux Antilles), nous relayons cet excellent article paru il y a quatre  ans, en page 26 du n°49 de la série « collections » du magazine l’Histoire intitulé « La fin des empires coloniaux » (14/10/2010 ). En une quinzaine d’années, au début du XIXe siècle, toute l’Amérique latine conquiert son indépendance. Mais ces guerres de libération furent pour l’essentiel menées par des créoles soucieux également de préserver leur domination sur les Indiens et les Noirs. John Lynch nous livre ici une lecture sociale de cette révolution, qui fut aussi politique. L’auteur apporte par ailleurs des précisions sur le « financement » de l’abolition de l’esclavage au Venezuela.

Amérique latine : la révolution des créoles

par John LYNCH

Quelle sorte de révolution s’est donc produite en Amérique espagnole entre 1810 et 1830 ? Ces révolutions politiques, où se sont distingués de grands généraux libérateurs comme Bolivar, furent aussi de terribles commotions sociales et économiques : on connaît mieux aujourd’hui le rôle des créoles, ces Blancs nés aux colonies, qui se disaient descendants des conquistadores et se trouvaient écartés des fonctions politiques par les Espagnols métropolitains. On comprend mieux aussi l’attitude des esclaves, des « gens de couleur » et des communautés indigènes. Qui donc s’est réellement battu dans les guerres d’indépendance ? A qui ont-elles profité ?

Les créoles craignaient la révolution et ont combattu pour l’éviter. Ils ont dû se battre sur deux fronts : contre l’Espagne et contre les masses. La société coloniale était depuis longtemps soumise à de fortes pressions, ayant à faire face à des révoltes d’Indiens et d’esclaves, ainsi qu’aux revendications égalitaires des Castas, ou sang-mêlé. Cette crainte, Bolivar lui-même, le héros libérateur, s’en est fait l’écho : « Nous avons une poudrière à nos pieds… Qui contiendra les classes opprimées ? Les esclaves briseront leur joug, chaque nuance de peau cherchera à s’assurer la domination. »

Francisco de Miranda, qui fut, en 1811, le premier commandant en chef de l’armée d’indépendance du Venezuela, faisait observer en 1789 : « Nous avons sous les yeux deux grands exemples : les Révolutions américaine et française ; imitons prudemment la première et évitons soigneusement la seconde. » L’égalité ne faisait pas partie des objectifs des chefs du mouvement indépendantiste. Le danger de la révolution sociale n’était en effet pas loin. En 1791, Saint-Domingue, la colonie française des Caraïbes qui allait devenir la République d’Haïti, vit une révolte massive de ses esclaves, qui conquirent leur indépendance en expulsant les Blancs. Pour l’Amérique espagnole, la nouvelle République noire fut à la fois un exemple et un avertissement.

ALLIANCE AVEC LES INDIENS

En 1808, l’invasion de l’Espagne par les Français et la chute des Bourbons d’Espagne provoquèrent une crise du pouvoir dans les colonies. L’ordre impérial allait se désagréger pour laisser place à des nations indépendantes.

Au Pérou, où les Blancs constituaient moins de 13 % d’une population légèrement supérieure à 1 million d’habitants, deux révoltes avaient ébranlé la colonie jusque dans ses fondations. En 1780, le pays était le théâtre de la plus importante révolte indienne de toute l’histoire de l’Empire espagnol, révolte dirigée contre la tyrannie des magistrats locaux, les corregidores, contre l’oppression fiscale et le système du travail forcé et ses conditions inhumaines, notamment dans les mines d’argent du Potosi.

Le chef indien Tupac Amaru déclarait la guerre totale aux Européens et appelait les créoles à se joindre aux Indiens, se posant en garant de « la protection, de la sauvegarde et de la tranquillité des créoles, des métis, des Zambos [1] et des Indiens, car ils sont tous compatriotes et également victimes de l’oppression et de la tyrannie des Européens » [2]. Effrayés par l’ampleur de la révolte, les créoles firent cause commune avec les Espagnols pour l’écraser.

Trente ans plus tard, pourtant, les créoles crurent pouvoir utiliser les Indiens contre les Espagnols. A Cuzco, en 1814, ils les invitèrent à se joindre à eux pour exiger une plus grande autonomie. Mais les Indiens se livrèrent à une véritable campagne de massacres et de pillages contre les Blancs, sans toujours faire la distinction entre les Espagnols et les créoles. Horrifiés par la tempête qu’ils avaient déchaînée et dont ils avaient perdu le contrôle, les créoles préférèrent une nouvelle fois se ranger du côté des Espagnols pour défendre leurs vies et leurs biens.

Au Mexique aussi, les créoles étaient largement inférieurs en nombre aux masses indiennes. Sur une population de 6 millions d’habitants, les Blancs ne représentaient que 18 % du total, alors que les Indiens en constituaient 60 % et les sang-mêlé 22 %. Ici aussi, la présence d’Indiens sans terre, affamés et exploités, allait créer une situation explosive. Le prêtre Miguel Hidalgo misa sur un soutien massif des paysans. De la paroisse de Dolores, il proclama la rébellion le 16 septembre 1810 et le mouvement se propagea bientôt.

Hidalgo s’adressa expressément aux masses indiennes, les incitant à se saisir des Européens et de leurs biens, abolissant le tribut indien et l’esclavage, promettant une réforme agraire. Comme d’autres dirigeants révolutionnaires, il ferma les yeux sur le pillage. La majorité des créoles du Mexique 1 million de personnes, propriétaires de mines, de terres, négociants et membres de l’administration, s’opposèrent donc à Hidalgo et contribuèrent à sa défaite en janvier 1811.

José Maria Morelos qui lui succéda à la tête de la révolution rechercha l’appui des créoles, leur promettant le respect de leurs biens et l’octroi de hautes fonctions militaires et civiles. Il créa une petite armée bien équipée et disciplinée, qu’il déploya brillamment dans le sud du Mexique, s’emparant d’Oaxaca en novembre 1812. Tout en cherchant à rassurer l’opinion par le professionnalisme de ses troupes, Morelos en appelait à toutes les couches sociales, préconisant un mélange de nationalisme mexicain et de réformes radicales. Il proclama « un nouveau régime, dans lequel tous les habitants à l’exception des gachupines [les Espagnols] seront non plus désignés comme Indiens, mulâtres ou autres sang-mélé, mais tous reconnus comme Américains ».

Mais les créoles ne voulaient pas de l’indépendance telle que la leur proposait Morelos, c’est-à-dire sur la base du changement social et de l’émancipation politique. Après la défaite et l’exécution de Morelos en 1815, la cause de l’indépendance mexicaine régressa. C’est en 1820, lorsque les créoles eurent la conviction que l’Espagne n’était même plus en mesure de garantir le maintien au pouvoir de l’aristocratie, qu’ils furent disposés à favoriser l’indépendance, afin de sauvegarder leur héritage colonial. Leur chef militaire, ils le trouvèrent en la personne de Augustín de Iturbide, un officier qui avait jadis combattu contre Hidalgo et allait devenir empereur du Mexique en 1821.

LE VENEZUELA BLANC ET NOIR

Au Venezuela, la situation sociale était encore plus explosive qu’au Mexique ou au Pérou. Vers 1800, le pays comptait 780 000 âmes dont 60 % vivaient dans l’évêché de Caracas. Là-bas, sur une population totale de 427 205 individus, 108 920, soit 25,5 %, étaient des Blancs, créoles pour leur immense majorité. La majorité de la population était composée de Noirs et de pardos mulâtres libres qui rivalisaient directement avec les Blancs dans la lutte pour le pouvoir social et politique, lesquels représentaient ensemble 61,2 % de la population. On comptait 163 275 pardos 38,2 % du total et 34 463 Noirs libres 8 %. De surcroît, l’économie de plantation vénézuélienne était tributaire d’une main-d’oeuvre d’esclaves, qui montraient des signes croissants d’agitation. Il y en avait ainsi 64 462 dans l’évêché de Caracas 15 %, bien qu’un nombre plus important se trouvât sur la côte 26,2 %.

Lors de la révolte noire de Coro en 1795, les insurgés occupèrent les haciendas et tuèrent tous les propriétaires blancs dont ils purent s’emparer. Le conflit racial se poursuivit jusqu’en 1816, date à laquelle le plus audacieux et le plus idéaliste de tous les créoles, Simon Bolivar, entreprit d’unir la rébellion des esclaves à celle des créoles, en offrant aux premiers l’émancipation. Mais Bolivar lui-même ne réussit pas à intégrer activement les esclaves dans la guerre d’indépendance. Tout au plus parvint-il à les neutraliser.

A travers toute l’Amérique espagnole, les créoles, tôt ou tard, prirent l’initiative politique afin de contrecarrer ou de prévenir toute révolution populaire. Dans leur guerre contre le pouvoir colonial, c’est vrai, il leur fallut mobiliser Noirs, Indiens et sang-mêlé pour constituer leurs armées, mais ils le firent sans jamais renoncer aux instruments du pouvoir. D’une façon générale, les masses devaient être enrôlées de force et le taux de désertion était toujours élevé. Écoutons Bolivar se plaindre de la situation au Pérou : « Il suffit de les laisser dormir en plein air ou de les emmener en marche prolongée pour qu’ils désertent tous sans exception. »

Quant aux armées révolutionnaires de Buenos Aires, elles reposaient non seulement sur des Noirs et des mulâtres affranchis, mais aussi sur des esclaves rachetés à leur maître. On trouve une forte proportion d’anciens esclaves dans l’armée des Andes de San Martin qui libère le Chili 1 500 sur 5 000 et dans l’armée du général Sucre, qui achève la libération du Pérou par la bataille d’Ayacucho en 1824. Naturellement, ce genre de liberté se payait. Les Noirs, enrôlés comme fantassins dans les armées patriotiques, subirent de lourdes pertes.

Quant aux Indiens, frustrés dans leurs aspirations, ils combattirent pour des raisons d’opportunisme à la fois dans le camp espagnol et indépendantiste, ou bien cherchèrent à éviter toute participation aux combats. Les Pehuenches, Indiens nomades et guerriers de l’est des Andes, se tinrent à l’écart de la révolution, sans prendre parti pour aucun des deux camps. Les Indiens du Pérou eurent à subir les assauts des deux camps à mesure que le front se déplaçait.

DES LIBÉRATEURS IMPOPULAIRES

Les unités de guérilla du mouvement pour l’indépendance étaient également privées de tout soutien et de toute représentation populaire. Les bandes de guérilleros montoneros qui opéraient dans le centre du Pérou entre 1821 et 1824, n’étaient pas des Indiens. C’étaient des créoles et des métis de condition moyenne et de fortune modeste dont les biens et la famille avaient eu à souffrir des Espagnols, et qui voulaient se venger. Se joignaient à eux des délinquants, des chefs de bande et leurs hommes tels les fameux Quiros, pour qui la guérilla n’était qu’un prétexte au pillage. Dans le Haut-Pérou aussi, on trouvait des bandes de guérilleros dont les officiers étaient des créoles de la classe moyenne, et les hommes des métis qui tous se servaient des Indiens pour leur approvisionnement et leur transport.

L’intérêt porté à leur terre par les dirigeants révolutionnaires est symptomatique. La terre, en effet, était l’un des principaux enjeux des guerres d’indépendance, et c’est elle qui allait ensuite constituer la principale source de richesse, lorsque l’économie minière serait paralysée par les destructions de la guerre et par la fuite des capitaux et de la main-d’oeuvre.

Durant ces guerres, il est vrai, la composition des élites créoles s’est modifiée. Soldats, négociants, aventuriers, profitant des hostilités, ont réussi à devenir propriétaires terriens. Au Venezuela, où révolution et contre-révolution ont décimé les rangs de l’aristocratie coloniale, les grands domaines sont passés entre les mains d’une nouvelle oligarchie créole et métisse, promue au rang de caudillos par la guerre d’indépendance. Des chefs comme Páez qui deviendra président du Venezuela en 1830, ont acquis des biens qui souvent auraient dû être distribués aux troupes, contrariant ainsi les efforts entrepris par Bolivar pour attribuer aux simples soldats des terres confisquées ou nationales.

De manière générale, la nouvelle oligarchie conserva ou renforça ses droits sur la terre. On observe ce processus dans les pampas d’Argentine. Les négociants de Buenos Aires investirent des capitaux commerciaux dans la terre et se firent concéder de vastes territoires, estancias qu’ils ajoutèrent à ceux déjà conquis au cours des guerres contre les Indiens.

L’hacienda n’était pas seulement une entité économique ; c’était aussi une organisation sociale et politique, un moyen de contrôle, une base de l’oligarchie dirigeante. Après l’indépendance, le contrôle exercé sur la main-d’oeuvre devint pratiquement absolu. Certes la traite des esclaves avait été abolie presque immédiatement dans toute l’Amérique espagnole, mais non l’esclavage proprement dit dont l’abolition ne se déroula pas sans lenteurs ni difficultés, sauf dans les pays où il était déjà largement tombé en désuétude. Le Chili abolit l’esclavage en 1823, la Bolivie en 1826, le Mexique en 1829. Ailleurs, il fallut attendre presque un demi-siècle : 1851 en Colombie, 1853 en Argentine, 1854 au Venezuela, 1855 au Pérou.

Bien que Bolivar ait donné l’exemple en affranchissant ses propres esclaves, ses décrets d’affranchissement de 1816 et 1818 restèrent sans effet. Le congrès vota l’abolition en 1821. Mais son application était liée à une indemnisation, qui devait être financée par un impôt prélevé sur la classe possédante. Aussi l’affranchissement fut-il lent et partiel, ne concernant chaque année que quelques dizaines d’individus. Peu à peu, cependant, les propriétaires terriens du Venezuela allaient se rendre compte qu’un esclave est un travailleur de faible rapport, et qu’ils pouvaient se procurer une main-d’oeuvre meilleur marché en transformant leurs esclaves en peones ouvriers agricoles « libres », liés au domaine par des conditions sévères de location d’après lesquelles le propriétaire serait payé à la fois en travail et en argent.

Les Indiens, en un sens, étaient émancipés, puisqu’ils étaient maintenant des citoyens libres : fini le tribut, fini le travail forcé. Sans doute les intentions des libéraux étaient-elles des plus louables. « Indiens, proclamaient les patriotes péruviens, nobles fils du soleil, vous êtes l’objet premier de notre souci. Nous nous souvenons de vos souffrances passées, nous oeuvrons à votre bonheur présent et à venir. Vous allez être nobles, instruits, propriétaires. » Cette dernière promesse était la plus sinistre. La législation adoptée au Pérou, en Colombie, au Mexique entraîna le partage des terres communautaires indiennes entre propriétaires individuels, théoriquement les Indiens eux-mêmes, en fait leurs voisins blancs plus puissants qu’eux.

Si l’indépendance n’a pratiquement pas amélioré le sort des Noirs et des Indiens, elle n’a guère été plus bénéfique aux métis et aux pardos. Les mulâtres avaient farouchement combattu pour obtenir l’égalité avec les créoles. Ils constituaient la couche la plus nombreuse et la plus dynamique de la société avec les Noirs libres, ils représentaient presque 50 % de la population vénézuélienne totale. Leur seul nombre les avait rendus indispensables aux Blancs lors des guerres d’indépendance. Leurs revendications ne pouvaient donc pas être totalement ignorées. Finalement, ils obtinrent l’égalité juridique. Les constitutions de la plupart des jeunes nations reflétaient les idées libérales de la société : elles abolissaient tout signe extérieur de discrimination raciale et instituaient l’égalité devant la loi de toutes les classes ethniques.

Mais l’inégalité juridique fut remplacée par une inégalité de fait reposant sur le droit de vote : en réservant ce droit, et par conséquent la citoyenneté pleine et entière, aux seuls propriétaires, on fondait l’inégalité non plus sur le droit, mais sur la richesse. L’indépendance conserva intactes les bases profondes de la société coloniale. Elle fut une révolution conservatrice menée par une aristocratie de Blancs qui tenaient à leurs privilèges. Les anciennes structures économiques (haciendas, grandes plantations), sociales (sujétion de l’Indien, mépris pour les gens de couleur), mentales (légalisme sans respect du droit, foi dans les chefs charismatiques) ont survécu pendant tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe.

Traduit de l’anglais par Jacques BACALU.

Notes

1. On distinguait les Zambos nés de l’union d’un Indien et d’une Noire ou d’un Noir et d’une Indienne, des Castas ou mulâtres nés d’un Blanc et d’une Noire, des créoles Blancs nés aux colonies, et des métis nés d’un père blanc et d’une mère indienne.

2. Cf. D. Demélas, « Tupac Amaru ou le mythe de la rébellion des Andes », L’Histoire n° 322, juillet-août 2007, pp. 50-55.