Faut-il brûler nos vieilles pochettes d’albums de Kassav ?

kassav_gorée_jacob_desvarieux_georges_decimus_albumEn faisant du rangement en cette fin de vacances, j’ai retrouvé mes vieux vinyles de zouk. Premiers battements de coeur, afflux de sang dans les corps caverneux, lenbé, toufé-yenyen, suçons on the beach, tout m’est remonté à l’esprit avec la nostalgie qui va avec. C’était le temps des fleurs et de la puberté… euh, de la liberté. Souvenirs, souvenirs.

A l’âge d’or du zouk, Jacob Desvarieux et Georges Décimus, piliers et cofondateurs du groupe Kassav’, chantaient « Gorée », île de la baie de Dakar (Sénégal) d’où des captifs africains embarquaient pour l’enfer des Antilles. Sur ce disque devenu collector figurent « Zongonn », « Ki non manman’w », « Frolé mwen », « Mwen anvi », « Soulajé yo », « Chawa », etc. En Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, tout le monde en a gardé un exemplaire dans un carton poussiéreux. Mais qui se souvient de la pochette ?

Au premier coup d’œil, on pourrait penser que ces messieurs admirent un coucher de soleil sur les dunes du Sahara. Mais pourquoi ces sourires écarquillés et concupiscents ? Quel trésor convoitent donc ces deux mové génies libidineux ?

En observant mieux, on réalise que nos lascars lorgnent bel et bien vers le pubis d’une chabine, triangle magique d’où irradie une lumière flamboyante. C’était il y a 30 ans et cette représentation du désir (version créole et voyeuriste de « L’origine du monde » de Courbet ?) n’a choqué personne. De Pointe-à-Pitre à Fort-de-France, de Paris à Cayenne, de Dakar à Ouagadougou, les «affaires» de la dame étaient à l’étalage chez tous nos disquaires. Trônant près du tourne-disques dans les fêtes de famille, passant entre les mains de papy, mamie et des enfants, dé gran mal nonm ka gadé on… Qui, aujourd’hui, oserait pareil visuel pour vendre un album aux Antilles sans se faire au minimum taxer d’atteinte à la dignité de la femme ?

« Oui… mais c’était subtil ! », minaudera-t-on. Alors allons plus loin dans l’iconoclastie foudroyante du Kassav’ des Desvarieux, Décimus, Saint-Eloi, Vamur et les autres :

kassav-love-and-ka-danseLe visuel choc de l’album « Love and ka dance » (1979) laisse le souffle court : L’extase d’une belle négresse tout-tout-nue qui, voluptueusement cambrée, croupe tendue, gorge renversée, toute en cuisses et seins dressés, luisante d’huileuse humidité, chevauche langoureuse un tambour orgasmique (instrument de percussion ô combien viril à l’époque !). Que d’audace ou d’inconscience faudrait-il aujourd’hui pour mêler de la sorte fantasmes sexuels et mémoire de l’esclavage ? Exhiber ainsi une jeune antillaise en transe portant pour seul habit les chaînes du malheur fort érotiquement disposées, ça ne se fait pas ! On se souvient qu’en 1994, pour son exposition « Mémorielles 3 », la peintre Nicole Réache s’est fait allumer pour moins que ça par nos ayatollahs de l’esthétique bôkaz…

Or, cette image et le titre Love and Ka dance, qui évoque sans équivoque le fait de faire l’amour en cadence, n’ont guère dérangé jusqu’à jodijou. Nul au pays où « carnaval » rime abondamment avec « rimé bonda » n’a eu le toupet ridicule d’accuser Kassav’ de vanter la douceur de l’institution particulière, ou de dérespecter la souffrance des esclaves noires. Tout le monde aurait ri !

Pas plus hier qu’aujourd’hui on n’a soupçonné Kassav’ de révisionnisme, d’ignorance, d’aliénation, d’exotisme, de tourisme intérieur, de légèreté mémorielle, d’apologie de fantasmes colonialistes, de ramener la négresse au rang d’objet, de méconnaitre la culture et les moeurs de nos pays… Encore moins d’encourager les viols et violences envers les femmes.

Alors c’est sûr, sous nos latitudes, il se trouvera bien, a posteriori, quelque savoureux « savan » pour fournir au galop une explication « kiltirèlman korèk » là-dessus ! L’art, comme le lard, est toujours dans l’œil de celui qui regarde. Mais dans ce cas précis, l’érotisation du corps féminin, l’invitation claire au plaisir charnel et la référence à l’esclavage ont bel et bien été combinés pour attirer l’attention à des fins commerciales. Et des exemples pareils, il y en a à la pelle dans nos cultures créoles.

Il faut croire qu’ici-dans, on à la mémoire courte et la pudibonderie sélective. Ah ! Délicieuse et moite hypocrisie des Antilles françaises…

© Dominique DOMIQUIN pour Creoleways