Sociologie : A l’ombre du discours identitaire aux Antilles

michel giraud 02Chercheur en sociologie au CNRS (retraité), membre du Centre de Recherche sur les Pouvoirs Locaux dans la Caraïbe (CRPLC) de l’Université des Antilles-Guyane, (Schoelcher, Martinique), Michel Giraud travaille sur les affirmations identitaires des populations Antillaises de la Caraïbe et dans l’Hexagone. Il est attentif aux enjeux politiques des stratégies d’identification (en termes de « race » de culture ou de nation) que ces affirmations véhiculent face à la crise profonde du modèle dit de « l’assimilation ».

Revendication identitaire et « cadre national »

Par Michel GIRAUD

« L’outre-mer », une dénomination qui impose à l’espace – réalité essentiellement réversible – une unidirectionnalité lourde de la signification d’une prééminence passablement coloniale. Cette imposition reste pourtant le plus souvent acceptée comme une évidence, même s’il y a déjà longtemps que nombre de « mauvais esprits » s’en offusquent et font valoir depuis Pointe-à-Pitre, Saint-Denis, Cayenne, Nouméa ou Papeete que, pour eux, c’est l’Hexagone qui est outre-mer.

Il n’y aurait pas grand intérêt à rappeler cette querelle si ce qui la motive ne s’aggravait pas de la massification, abusive, que consacre l’emploi au singulier de la notion examinée. Et si ce second travers n’était pas étroitement complémentaire du premier, au moins en ce que c’est uniquement de la position prééminente et lointaine d’un « centre » et sous la logique tout administrative qu’il déploie autour de lui que l’on peut appréhender comme unitaire la diversité de pays alors ravalés au rang de « périphéries ». Or les départements d’outre-mer et les territoires ou collectivités d’outre-mer – souvent séparés entre eux par des milliers de kilomètres difficilement franchissables et dont les habitants s’ignorent en général les uns les autres – sont, par la géographie comme par l’histoire, fondamentalement divers.

Si, par simple commodité, l’on doit se résoudre à parler d’« outre-mer », cela ne se peut donc qu’au pluriel des « outre-mer ». La précision n’est pas de l’ordre de la querelle terminologique, mais touche au fond de l’analyse. Tout particulièrement quand il s’agit de réfléchir à la construction des « identités » dans les pays considérés et aux enjeux politiques qu’elle recouvre, comme c’est ici le cas pour nous. Car c’est bien après tout la tension entre la diversité multiforme de ces pays et l’unité de l’ensemble politique auquel ils sont intégrés qui fait problème à cette réflexion.

Ajoutons, enfin, qu’échaudé par les risques de la massification que nous avons dénoncée, nous ne tenterons pas de relever le défi que l’extrême diversité indiquée constitue pour notre analyse et qu’ainsi nous concentrerons cette dernière sur les pays que nous connaissons le moins mal : ceux des Antilles françaises. Ce faisant nous aurons l’avantage de pouvoir appuyer la réflexion que nous consacrons à des constructions identitaires dans lesquelles la « mémoire » de l’esclavage joue aujourd’hui un rôle de premier plan (au moins dans le cas des DOM) sur l’étude de situations où l’expérience servile a laissé l’empreinte la plus ancienne et la plus forte parmi toutes les anciennes colonies françaises.

La nation introuvable

Comme aime à le dire l’écrivain martiniquais Édouard Glissant, la cale du bateau négrier a été la matrice des sociétés antillaises ; à quoi on peut ajouter que la plantation esclavagiste («l’habitation») en fut la nursery. À partir de l’arrachement à l’Afrique, puis – pour les arrivants aux îles qui suivirent plus tard les Africains – à partir du déracinement de terres également lointaines de l’Amérique, tout socle linguistique et culturel s’était dérobé. Et les « identités » antillaises – coincées entre la douloureuse mais aussi oublieuse mémoire du pays d’avant, désormais totalement abîmé, et l’exigence d’un avenir de liberté ô combien problématique et fuyant – n’étaient même pas encore une question mais plutôt le sentiment à la fois pénible, confus et ineffable d’une absence-présence, quelque part comparable à celui du « membre fantôme » qu’éprouvent parfois les amputés. Ainsi ce n’est vraisemblablement pas la quête identitaire qui constituait alors la préoccupation explicite première des peuples antillais, aussi incongru que cela puisse paraître aujourd’hui dans des sociétés dont la vie intellectuelle est devenue saturée par cette quête.

Quand, en 1789, la Révolution se mit en branle en France, emportant avec elle la Bastille et faisant alors lever l’espoir, comme en une promesse, que finalement seraient détruites toutes les bastilles, déposés tous les jougs et défaites toutes les chaînes, c’était, depuis déjà belle lurette, la passion de l’égalité qui s’était emparée des cœurs et des têtes des « nègres » des colonies du Nouveau Monde. C’est, selon toute vraisemblance, cette seule passion – et non un improbable appétit de souveraineté – qui avait déjà inspiré et animé nombre de leurs révoltes d’esclaves. Par anticipation, l’idéal de la République en quelque sorte plutôt que le désir de la nation.

Ainsi, les travaux des historiens nous assurent désormais de ce que l’on pressentait depuis longtemps : les insurrections d’esclaves qui mirent à bas ou, pour le moins, ébranlèrent durablement l’institution servile dans la Caraïbe ont été, selon les mots de Florence Gauthier, des « révolutions de citoyens [1]», des révolutions pour l’égalité de citoyens libres. Et de ce que loin d’éloigner les colonies de la métropole coloniale, ces révolutions les ont rapprochées de celle-ci au moment où le peuple français mettait en avant, et en partie en acte, des valeurs qui correspondaient objectivement aux aspirations les plus profondes des esclaves insurgés. Une convergence, si ce n’est une communauté de valeurs qu’illustre parfaitement, par exemple, le fait hautement symbolique et surprenant que c’est en arborant le drapeau tricolore et en chantant La Marseillaise que les esclaves de Saint-Domingue, peu de temps encore avant la proclamation de l’indépendance d’Haïti, se lançaient à l’assaut du corps expéditionnaire français, ou que, un demi-siècle plus tard en Martinique, le 22 mai 1848, s’est déroulée l’insurrection victorieuse des esclaves. Bien qu’ils eussent repensé ce drapeau à travers des schèmes propres à la société coloniale [2] – on dirait aujourd’hui qu’ils l’ont « créolisé » –, les esclaves insurgés qui le brandissaient ne pouvaient pas ne pas percevoir qu’il entretenait une singulière parenté avec l’emblème de leurs adversaires, en étant peut-être portés à manifester par là qu’ils en étaient devenus les seuls légitimes détenteurs, eux qui, à l’inverse des troupes qui leur faisaient face, restaient fidèles au message de portée universelle dont cet emblème était originellement le symbole.

Le choix initial de l’intégration citoyenne que nous venons de souligner, aussi vague que fût la représentation que se faisaient de celle-ci la plupart de ceux qui la poursuivaient, n’a rien de paradoxal. Car les « nègres » des colonies américaines n’avaient finalement d’autre choix pour commencer à œuvrer à leur émancipation que de conquérir l’égalité sociale et politique au sein de l’ensemble national français, enfin débarrassé de ses oripeaux coloniaux, et pour ce faire de s’employer, au plan culturel, à maîtriser les codes dominants de cet ensemble qu’il s’agissait de retourner contre le colonisateur, les « armes miraculeuses » dont Aimé Césaire parla le premier. En effet, leur « identité » ne s’enracinant pas, ou plus, dans un arrière-pays autochtone qui aurait préexisté à la colonisation, mais étant en train de se former entièrement dans le creuset de la plantation esclavagiste sous la pression du rapport colonial, ici fondateur de toutes choses, ils ne pouvaient donc plus revendiquer une altérité culturelle radicale vis-à-vis du colonisateur. Ils n’avaient pas, pour penser et agir leur libération – à l’inverse d’autres victimes qui ont été colonisées sur la terre et dans la culture de leurs ancêtres –, la ressource d’associer leur idéal d’émancipation à un projet, même illusoire, de retourner à une tradition et à un ordre antécoloniaux qu’il suffirait d’exhumer des couches historiques les recouvrant. Ainsi c’est, sous le régime de la colonie, la revendication d’égalité qui s’impose aux Antilles françaises et ce, au détriment d’une revendication d’indépendance.

Bien des Antillais de maintenant se scandalisent de ce choix, ancien, de l’intégration dans la République française, dans lequel ils voient une volonté morbide de mimétisme ou une forme particulièrement pernicieuse d’« oncle-tomisme », comme une pulsion névrotique de se perdre dans le corps de l’Autre, celui de la Mère-trop-pôle, selon une expression fameuse d’un psychanalyste antillaniste. Mais leur reproche scandalisé n’est, en vérité, qu’un mauvais procès inspiré par une illusion d’optique que Moses Finley a appelé « l’erreur téléologique » qui, « visant à reprocher aux aînés de n’avoir pas fait ce qu’ils ne pouvaient alors pas faire, se refuse à intégrer dans le développement de l’Histoire ce qu’ils ont fait, dans les limites du possible, comme chacun » [3].

Leur erreur a cependant si ce n’est une excuse du moins une circonstance atténuante. Elle vient en réaction à l’illusion auto-entretenue de tant de responsables métropolitains que ce qui est précisément de la part des Antillais la faim de la citoyenneté serait chez eux le synonyme du désir de la nation. Le général de Gaulle, chantre de la France éternelle, donnait son style à cette illusion, lorsqu’il s’exclamait dans un discours fameux prononcé à la Martinique en 1964 : « Mon Dieu, Mon Dieu, que vous êtes français. La manifestation d’aujourd’hui est aussi française que possible […] Je prends la Martinique comme elle est et je constate que le sentiment, le goût, l’instinct, tout ici est français. » Confondant ainsi, après bien d’autres, l’élection des valeurs qu’accidentellement la nation française a portées dans l’Histoire avec l’amour de cette nation, le message universel signifié avec le « cadre national » particulier le signifiant, bref l’ivresse avec le flacon. Ou si l’on préfère, en retenant la fameuse image – à juste titre controversée pour son manque d’élaboration – des deux France, la métaphore transhistorique, souvent trompeuse, de la liberté de tous les hommes, quelle que soit leur couleur, et de l’égalité de leurs droits qu’est devenu le label « France » avec la communauté nationale historique que ce label désigne littéralement.

C’est, en définitive, du côté des peuples des « quatre vieilles » colonies françaises (Guadeloupe, Guyane, Martinique et La Réunion), une seule et même dynamique qui mène à l’abolition de l’esclavage en 1848, puis à la transformation de ces colonies en départements de la République française par la loi du 19 mars 1946 : celle d’une recherche d’émancipation dans ce qui a été nommé assez malencontreusement une « assimilation » à la France. Sans que l’assimilation en question, qui était politique, n’implique en rien, contrairement à ce qui a été trop souvent dit, une dilution de la personnalité propre des peuples des « outre-mer » dans on ne sait quelle francité, donc une assimilation culturelle, l’assimilation des codes culturels français n’étant pas ipso facto l’assimilation à la culture française [4]. Il ne s’agissait pas d’être rendus semblables, mais d’être considérés comme égaux. Pour les compagnons d’Aimé Césaire et pour ce dernier, coryphée de la négritude, qui fut aussi le rapporteur de la loi de départementalisation alors qu’il était député communiste, sans qu’il ait vu l’ombre d’une contradiction dans ce qui apparaît encore aujourd’hui à certains comme un paradoxe, le pari de cette législation était « d’utiliser la départementalisation non pour proroger la colonisation sous une forme nouvelle mais pour la détruire ; non pour faire de l’Antillais un Français, mais pour en faire un être nouveau, peut-être attendu par l’Histoire… En d’autres termes la départementalisation se voulait une “ruse de la raison” [5] ».

Ainsi, en souhaitant acquérir la citoyenneté de la France, les peuples des « vieilles » colonies ne voulaient pas, dans leur grande majorité, se fondre dans « l’identité culturelle française », mais œuvrer à la suppression de l’injustice coloniale en se donnant les moyens de bénéficier, sur un pied d’égalité avec les autres Français, des droits que cette citoyenneté est censée garantir. Il n’y a dans cette volonté rien de surprenant, puisqu’ils n’avaient eu jusque-là d’expérience de leur particularité que négative, celle d’une exception coloniale que les colons et le pouvoir métropolitain prétendaient systématiquement justifier par les particularismes de la situation des colonies. Pareillement, quand Frantz Fanon et avec lui d’autres jeunes Antillais partirent rejoindre, depuis leur pays natal, les Forces françaises libres, ce n’était pas tant au secours de la France qu’ils volaient qu’à la défense des droits de l’homme bafoués par la barbarie et le racisme nazis qu’ils se portaient, et quand, plus tard, Fanon écrivit à sa mère qu’il s’était en cette circonstance trompé, ce n’est pas de fait à cette défense qu’il renonçait, mais à la confiance que la République française toujours l’assurerait.

La revendication identitaire comme enchantement stratégique d’une désillusion

En dépit, et au-delà des progrès matériels indéniables (en matière d’infrastructures publiques, d’habitat, d’éducation, de santé et même de niveau de vie), mais aussi des grandes améliorations dans la protection sociale et des avancées significatives dans l’exercice de la démocratie que la départementalisation a permis, le pari que les colonisés artisans de cette dernière avait fait avec elle n’a pas été gagné et la « ruse de la raison » que nous évoquions plus haut avec Roland Suvélor a, de l’avis même de ce dernier, largement échoué. Si le statut colonial des pays « d’outre-mer » a vécu ou, plus exactement, s’il n’en subsiste plus que quelques séquelles, la dépendance, qui est une des marques les plus sûres de toute situation coloniale, non seulement persiste mais – terrible constat – s’est considérablement renforcée et diversifiée.

Bien sûr les stratégies de préservation des intérêts et de reproduction des pouvoirs des groupes dominants, anciens et nouveaux, d’ici et de là-bas, ne pèsent pas pour rien dans un tel état de fait, mais avec elles c’est dans le pratico-inerte des pesanteurs « objectives » et des mécanismes inintentionnels, dans la « force des choses », dans ce qu’Aimé Césaire a admirablement exprimé sous l’image du « nœud coulant de l’assimilation », que viennent se perdre jour après jour les bonnes intentions des uns et des autres. D’où, dans le tréfonds des peuples des pays considérés, le sentiment d’une dépossession contre laquelle on ne peut rien ou si peu, qui pour diffus qu’il soit n’en est pas moins profond. À la perte de confiance en la volonté ou en la capacité de la République française à tenir ses promesses d’émancipation que nous repérions dans l’évolution politique de l’individu Frantz Fanon, font désormais écho une désillusion, un désenchantement collectif, plus tardifs et certes moins radicaux, de fractions grandissantes des populations domiennes quant à la possibilité de voir réaliser les immenses espoirs que celles-ci avaient placés dans la départementalisation de leurs pays.

Il vaut de souligner ici que la situation difficile que vivent en métropole un grand nombre des Antillais et des Réunionnais qui ont dû par dizaines de milliers quitter leurs îles pour trouver du travail, surtout depuis le début des années 1960 (soit une dizaine d’années seulement après l’instauration des DOM), a probablement joué un rôle important – même s’il ne peut pas être tenu pour primordial – dans le désenchantement qui vient d’être dit. Parce que cette situation, qui – du fait des discriminations et des exclusions racistes qui la marquent – donne de la France une image détestable, met en relief toutes les raisons qu’il y a de douter de l’effectivité de l’égalité citoyenne que la départementalisation était censée consacrer ; un doute dont nous avons dit qu’il était précisément au fondement de la désillusion qui nous occupe ici. Et que le caractère massif des émigrations antillaises et réunionnaise [6] – qui fait que pratiquement chaque famille des îles entretient un lien personnel avec « l’autre bord » – et le retour au pays natal d’un nombre croissant d’émigrants (dans les motivations duquel il semble bien que l’expérience de la discrimination dans l’Hexagone tient une place non négligeable) donnent à cette image un impact considérable dans les sociétés insulaires. Puisque ni leur citoyenneté ni leur rapport étroit à l’histoire et à la culture françaises n’ont été pour eux une garantie contre les discriminations et les pratiques d’exclusion, et ce alors qu’on ne cesse de leur répéter qu’ils sont de droit des Français à part entière, les originaires des DOM vivant en France métropolitaine découvrent qu’ils sont donc de fait, selon la formule d’Aimé Césaire, des « Français entièrement à part » et que, bien que n’étant pas au sens strict des étrangers, ils ne sont pas considérés comme étant tout à fait de la nation. S’il s’agit de « cadre national », le cadre est vide et la nation bien étroite !

L’on pourrait dire que les peuples heureux, s’il en existait de tels, n’auraient pas d’identité puisqu’ils n’auraient aucune raison d’en revendiquer une. Il ne fait ainsi aucun doute que ce sont la dépossession coloniale et la distance maintenue à l’écart de la nation qui ont été les deux mamelles d’une revendication identitaire déjà vieille de trois quarts de siècle aux Antilles. Parce que, dans un système social aussi inégalitaire qu’une colonie, où sévissent un fort racisme et un puissant ethnocentrisme de la part des colons, le dénigrement de leurs cultures ne laisse pas aux colonisés d’autre possibilité pour parvenir à l’égalité qu’ils revendiquent que de faire reconnaître la dignité de leur identité bafouée (quand bien même celle-ci est, pour une large part, assignée). Là encore Aimé Césaire a dit l’essentiel : « Renversez l’Histoire, faites d’eux [les Nègres] un peuple de vainqueurs, je crois… qu’il n’y aurait pas de négritude. Je ne revendiquerais pas du tout de la négritude, cela me paraîtrait insupportable [7]. » L’affirmation de la négritude des Antillais, pour ne parler que d’eux, était donc une réponse à une situation de domination, une réaction. Cela reste vrai des revendications identitaires qui l’ont suivie et qui la suivent encore aux Antilles.

Cependant, ces revendications diffèrent de leur illustre devancière sur un point essentiel qui n’a pas été encore assez souligné [8]. Celle-ci était, comme nous l’avons déjà indiqué, porteuse de l’espoir d’une refondation sociale et politique générale et, en ce sens, elle élevait l’identité affirmée en un « passage vers l’aurore de l’universel », selon les mots de Jean-Paul Sartre [9]. Celles-là, se contentant de tirer à l’extrême les conséquences du désenchantement local né de l’échec du projet d’égalité qui soutenait cet espoir (au point qu’on peut avoir le sentiment d’une sorte de résignation face au naufrage de ce qui serait considéré comme ayant été une vaine espérance), font alors de l’affirmation de l’identité revendiquée une fin en soi qui n’est tempérée que par le vœu pieu d’une « harmonisation consciente des diversités préservées », une « diversalité » [10]. Le discours identitaire tend alors à n’être plus qu’une drogue douce administrée pour apaiser les brûlures de la désillusion départementale ; c’est en ce sens que nous disons qu’il constituerait désormais un «enchantement du désenchantement».

Le fait qu’il tende aujourd’hui à absorber le tout de la revendication « anticoloniale », ne laissant pratiquement exister d’expression politique programmatique que celle de l’identité culturelle, et qu’il se répande même dans les milieux départementalistes, sous la forme atténuée d’un localisme, est le symptôme le plus sûr de l’évolution que nous venons de suggérer. Et le manque de véritables perspectives politiques qui lui soient associées [11], et partant de réponses précises aux grands problèmes que continuent d’affronter les sociétés antillaises que le plus souvent il n’évoque même pas, est la portée la plus problématique de cette évolution. Qu’il y ait là une rupture avec la pensée de Césaire et de ses compagnons apparaît manifeste. Car, si les tenants de la négritude ont été les premiers à mettre en avant la spécificité culturelle de leurs peuples pour contester le règne colonial, ils n’ont pas pour autant réduit la réflexion politique au seul combat pour une prétendue authenticité.

L’évolution qui a été dite consacre un paradoxe. D’un côté, les nationalismes antillais sont, en dépit de succès électoraux (notamment en Martinique), politiquement défaits : la perspective de la souveraineté étatique à laquelle ils aspiraient s’étant durablement éloignée pour la simple raison qu’elle n’est jamais parvenue à rallier l’adhésion populaire, ils en sont rendus au curiosa d’un indépendantisme sans projet d’indépendance et au « nœud coulant » d’une gestion « raisonnable » des affaires courantes. De l’autre, il est indéniable qu’ils ont culturellement triomphé : aujourd’hui fort peu d’« Antillais » se définiront autrement que comme des Guadeloupéens ou des Martiniquais (sans que cela implique pour autant qu’ils veuillent renoncer à leur nationalité française).

L’on peut cependant juger qu’un tel paradoxe n’est qu’apparent, tant la victoire du culturel sur le politique qui semble le constituer paraît correspondre à ce que nous avons dit être la logique profonde des mouvements identitaires qui ont suivi aux Antilles celui de la négritude. Et ajoutons-nous maintenant, tant elle paraît conforme aux intérêts des couches sociales qui portent ces mouvements, au premier rang desquels l’intelligentsia locale. Il y aurait, en effet, une véritable rationalité pour cette dernière et ses alliés à tenter de conquérir – faute d’une souveraineté politique que les dures nécessités de la dépendance économique et sociale paraissent interdire – une souveraineté « identitaire » qui leur conférerait un réel pouvoir sur la société locale (et, peut-être, même au-delà de celle-ci), un pouvoir auquel, par ailleurs, la dépendance maintenue vis-à-vis de la métropole donnerait les moyens matériels, notamment financiers, de son exercice ! La revendication identitaire ne serait plus alors une stricte réaction anticoloniale, comme nous l’avons dit de la négritude, mais avant tout la stratégie d’une élite pour occuper toute la place qu’elle juge mériter dans un système social qui resterait inchangé dans ses structures profondes et, même, dans un cadre « national » maintenu. Une stratégie d’autant plus réaliste qu’au même moment la puissance tutélaire aurait compris que la reconduction de ladite dépendance passait par une décentralisation poussée de la gestion politique des « outre-mer » et la reconnaissance, largement financée, de leurs « différences » culturelles [12]. Une essayiste, chez qui la fermeté de ton est coutumière, n’est pas loin de tenir cet ensemble d’hypothèses pour vérité lorsqu’elle parle, dans une critique virulente du mouvement de la créolité, de « tous les mensonges multiculturalistes en échange d’un peu de servitude volontaire qui prend le relais colonial » [13].

En définitive, avec l’évolution des mouvements identitaires antillais que nous avons tenté d’analyser, nous n’aurions donc pas tant affaire à la mise à mort de toute pensée et de toute action politiques au profit de l’affirmation culturelle qu’à l’érection totalitaire de celle-ci en une stratégie politique élitaire, dont la mise en évidence nous révélerait in fine, comme en prime, la vérité cachée de ce que nous n’avions aperçu en première approche que comme « l’enchantement d’un désenchantement ».

Dans ce qu’il est convenu d’appeler, avec une légèreté mal venue, la « mode des identités » ou, plus sérieusement, la montée en puissance actuelle des affirmations identitaires dans les ensembles politiques « multiculturels » (mais quels sont ceux qui ne le sont pas ?), c’est la valeur de l’égalité comme fondement des luttes sociales et politiques qui est radicalement mise en cause. Il semble bien en effet que cette montée en puissance ait partie liée avec le sentiment qui se répand que l’égalité citoyenne n’est qu’une vaine espérance ou, pis, une illusion dangereuse. Pour ne pas heurter une opinion qui n’est pas encore prête à le recevoir dans sa nudité crue, ce sentiment pour sûr ne se donne à connaître ouvertement que de manière assez exceptionnelle, mais il est cependant bel et bien présent derrière les faux-semblants dont le plus souvent on l’habille (comme, par exemple, la tendance à préférer aujourd’hui penser les problèmes de la vie sociale en termes d’équité plutôt que d’égalité).

L’analyse que nous avons présentée de l’évolution de la revendication identitaire antillaise nous paraît avoir apporté plusieurs éléments qui confirment, dans le cas particulier que nous avons examiné, la pertinence du point de vue qui vient d’être dit à l’instant de façon générale. Un dernier élément apporte lui aussi, de manière exemplaire, une telle confirmation : le développement aux Antilles de l’exigence d’une « préférence locale », principalement en matière d’embauche, sur lequel a récemment débouché la revendication identitaire qui nous a occupé ici [14]. En effet, il est clair que cette exigence n’a pu prendre son essor que faute de voir accompli le projet de l’égalité citoyenne dont nous avons dit qu’il avait été si longtemps et si puissamment porté par les peuples antillais, et faute que la nation qui devait être le cadre de cet accomplissement accueille véritablement comme siens les peuples des « outre-mer ». Et, partant, il n’est pas moins clair qu’avec cet essor c’est à une incontournable contradiction que s’exposent formellement ceux qui le soutiennent : celle qu’il y a – dans un ensemble politique partagé avec d’autres – à prétendre instaurer l’égalité entre tous en revendiquant une préférence particulière qui fait entorse à cette dernière, puisque préférer c’est exclure. Certes, nombre de ceux qui se complaisent dans cette incohérence espèrent pouvoir en dissoudre l’évidence en prétendant légitime une demande exorbitante d’exception : celle d’être exonéré de l’obligation universelle – pratique et morale – d’égalité en excipant du droit à la réparation des torts particuliers subis au cours de l’histoire, en l’occurrence ici ceux de l’esclavage des nègres [15]. Or, prétendre échapper à l’incohérence susdite en invoquant un droit à être dispensé de respecter le principe même – celui de l’égalité citoyenne – qui fonde la revendication de réparation que l’on présente, conduit à retomber ipso facto dans la même incohérence. C’est que la réparation réclamée s’appuie sur la revendication d’une particularité, donc sur une logique qui est de fait de séparation, alors que, destinée en droit à dédommager ce qui fut un déni d’égalité, elle devrait obéir, en vérité, à une exigence de parité, donc à une logique d’intégration qui – tout en étant respectueuse des différences qui n’offensent pas les valeurs communes – soumettrait toutes les parties de la « communauté des citoyens » à l’impératif de grandes règles partagées. Elle ne saurait donc avoir pour objectif de créer une préférence, mais d’instaurer l’égalité déniée, elle ne saurait obéir à la logique de l’exigence d’un traitement particulier et inégal, mais à celle du devoir d’un traitement égal (ce qui ne veut pas dire d’un traitement identique) de tous les citoyens. Elle ne peut être que l’exigence que soit mis fin à toute discrimination et certainement pas que soient garantis de nouveaux privilèges. Parce qu’elle suppose un système normatif commun auquel sont soumis tout autant ceux qui demandent réparation que ceux qui sont censés accorder celle-ci qui à la fois rend légitime la réclamation des premiers et contraint les seconds à la reconnaître comme telle.

Mais, tout comme en conclusion de la précédente section que nous avons consacrée à la revendication identitaire nous nous demandions si le paradoxe de la défaite politique d’un nationalisme culturellement triomphant n’était pas plutôt la marque du succès des stratégies à double-fond de certains groupes, peut-être faut-il nous interroger maintenant sur ce que nous venons de tenir pour une contradiction ? Contradiction en vérité il y a, mais il ne semble pas qu’elle ait à faire souci aux promoteurs de la revendication de la « préférence locale », recrutés sensiblement dans les mêmes groupes (l’intelligentsia, les cadres de certaines entreprises, davantage publiques que privées, comme la radio et la télévision, les personnels diplômés de la médecine hospitalière ou de l’enseignement… mais assurément assez peu chez les coupeurs de canne ou les pêcheurs !). Des groupes qui avec cette revendication instrumentalisent, en vue de la promotion de leurs intérêts particuliers, l’aspiration légitime de la généralité des populations antillaises à voir leur sort s’améliorer. Ainsi est-il une fois de plus manifeste que c’est davantage de la « circulation des élites », chère au vieux Pareto, que du rêve de l’égalité dont les revendications identitaires sont l’auxiliaire. Les occupants des places peuvent changer, mais celles-ci risquent de demeurer à l’identique dans une structure à peine transformée.

Bibliographie

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Roland Suvélor, « Éléments historiques pour une approche socio-culturelle », Les Temps modernes, numéro spécial « Antilles », 441-442, avril-mai 1983.

Notes

[1] Florence Gauthier, « Et du citoyen ! », Chemins Critiques, vol. 3, n° 3-2, janvier 1997, p. 194.

[2] Ibid.

[3] In Roland Suvélor, « Éléments historiques pour une approche socio-culturelle », Les Temps modernes, numéro spécial « Antilles », 441-442, avril-mai 1983, p. 2194.

[4] Sur ce distinguo entre « assimilation de » et « assimilation à », voir ibid., p. 2198.

[5] Ibid.

[6] Ainsi, le nombre des « originaires » des Antilles qui vivent en métropole équivaut approximativement à la population d’un des deux départements antillais.

[7] Jacqueline Leiner, Tropiques, t. 1, rééd. Jean-Michel Place, 1978, p. xxi.

[8] Pour une analyse plus complète de cette évolution, voir Michel Giraud, « De la négritude à la créolité : une évolution paradoxale à l’ère départementale », in Fred Constant et Justin Daniel (dir.), 1946-1996. Cinquante ans de départementalisation outre-mer, L’Harmattan, 1997, p. 373-403.

[9] « Si je m’exige bêcheur de cette unique race, […] c’est pour la faim universelle, pour la soif universelle », est-il écrit dans Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Présence africaine, 1956, p. 28.

[10] Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, Éloge de la créolité, Gallimard, 1989, p. 55.

[11] En effet, comme le note le philosophe guadeloupéen Jacky Dahomay, « d’un nationalisme pur et dur, on est passé à une problématique de la créolité qui est avant tout une revendication de l’identité culturelle où la politique stricto sensu occupe une place restreinte. D’où la difficulté actuelle des théories de l’identité antillaise à poser effectivement la question du pouvoir et de l’autorité politique. D’où aussi l’aspect incantatoire de telles idéologies ayant du mal à s’enraciner dans une pratique politique concrète », in « Les faiblesses du nationalisme antillais. Le nationalisme entre terreur et démocratie », Chemins Critiques, vol. 3, n° 1-2, décembre, p. 56.

[12] Sur les tenants et les aboutissants de cette reconnaissance dans le cas des Antilles mais aussi sur les divergences d’interprétation en matière d’affirmation identitaire entre les autorités métropolitaines et les responsables politiques ou les agents culturels antillais dans le champ de la politique patrimoniale qu’elle a ouvert, voir Michel Giraud, « La patrimonialisation des cultures antillaises. Conditions, enjeux et dérives », Ethnologie française, juillet-septembre, 3, XXIX, 1999, p. 375-386.

[13] Annie Le Brun, Statue cou coupé, Jean-Michel Place, 1996, p. 15.

[14] Ce développement fait l’objet actuellement de notre part d’une investigation qui s’inscrit dans le cadre d’une recherche sur le fonctionnement de la « démocratie locale » dans les départements français d’Amérique que nous menons, à l’initiative du Groupement de recherches sur l’administration locale en Europe (GRALE), avec des collègues de notre laboratoire. Cette investigation n’a pour l’instant donné lieu qu’à la mise à disposition d’un rapport interne, que l’on peut consulter, pour plus de précisions concernant l’investigation en question, sur le site informatique du GRALE.

[15] La question de la réparation du crime de la traite et de l’esclavage, qui fait désormais l’objet d’un débat public intense et passionné aux Antilles et dans l’émigration antillaise en métropole, mérite à elle seule une analyse que nous ne pouvons pas développer ici, mais à laquelle nous nous sommes essayé ailleurs, voir notice bibliographique.

Résumé

Les peuples des « vieilles » colonies de la France n’ont, jusqu’à la départementalisation de ces colonies, fait d’autre choix politique que le pari de l’égalité citoyenne au sein de l’ensemble français. Un choix qui a toujours été davantage inspiré par l’idéal de la République plutôt que par le désir de la nation, quelle que puisse être celle-ci. Ce pari n’ayant pas été gagné, à l’espoir de la citoyenneté a succédé un profond désenchantement. Si le mouvement de la négritude a été le substrat culturel du projet d’une assimilation politique à la République française voulue comme éradication de l’inégalité coloniale, les affirmations et revendications identitaires qui l’ont suivi aux Antilles sont, quant à elles, filles de ce désenchantement vis-à-vis de la départementalisation, auquel elles proposent d’apporter comme seul remède la célébration de l’identité propre. D’où le peu de relief de la pensée politique qui leur est associée. Une vacuité qui pourrait bien renvoyer au choix stratégique, guidé par les intérêts d’une certaine élite, d’une souveraineté qui ne serait qu’identitaire.

Source

Giraud Michel, « Revendication identitaire et « cadre national » », Pouvoirs 2/ 2005 (n° 113), p. 89-100
URL : http://www.cairn.info/revue-pouvoirs-2005-2-page-89.htm.
DOI : 10.3917/pouv.113.0089

Publications récentes de l’auteur :

« Les enjeux présents de la mémoire de l’esclavage », in Patrick Weil et Stéphane Dufoix, L’esclavage, la colonisation, et après…, Paris, Presses universitaires de France, 2005, p. 533-558.

Revendications identitaires et “cadre national” », Pouvoirs, 1132, avril 2005, p. 95-108.

« La Guadeloupe et la Martinique dans l’histoire française des migrations en régions de 1848 à nos jours », Hommes et Migrations, 1278, mars-avril 2009, p. 174-197 (en collaboration).

« Question noire et mémoire de l’esclavage », Cahiers d’Etudes Africaines, « 50 ans », 198-200, 2010, p. 677-706.

« La promesse d’une aurore », Les Temps Modernes, « Guadeloupe-Martinique, janvier-mars 2009 : La révolte méprisée », 662-663, janvier-avril 2011, p. 299-339.