Alain Mabanckou chez Tous Créoles! : « Un début de dialogue, aussi difficile soit-il »

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Autour du livre « Le Sanglot de l’Homme Noir » d’Alain Mabanckou

Par Roland SABRA

La conférence d’Alain Mabanckou qu’il avait intitulée « Pour en finir avec le sanglot de l’homme noir » et qui s’est tenue le 14 juin à l’hôtel Batelière a été animée. Le conférencier dans une logique d’échange courtois a rappelé qu’il avait écrit son livre pour le premier de ses fils né à Paris et qui n’était jamais allé en Afrique. Il voulait l’amener à réfléchir sur une identité construite dans l’autonomie et non assujettie aux discours des autres. Il l’invitait, entre autres thématiques, à s’interroger sur la participation des africains à la traite négrière. Toute une partie des contresens qui ont accompagné la parution du livre tient à l’oubli de ce destinataire initial. Ce livre était donc destiné aux africains. « Un livre destiné surtout et avant tout aux noirs d’Afrique.» dira-t-il. C’est un peu comme les histoires juives, elles n’ont pas du tout le même sens quand elles sont racontées par des juifs à la sortie de la synagogue ou par des antisémites dans une cellule du FN. Distance qui sépare l’autodérision de la haine de l’autre.

La conférence a été souvent applaudie et c’est à la fin que des divergences, des oppositions ce sont manifestées. Il y eut d’abord celle d’une jeune femme, se déclarant politologue; Larcher de son nom de famille, nous avons oublié son prénom, qu’elle veuille bien nous excuser. Elle a lu une intervention préparée et rédigée à l’avance qui donc ne pouvait tenir compte de la teneur de la conférence et qui devait être lue quoiqu’il se dise, dans laquelle elle s’en prenait à «Tous créoles» accusé d’ériger un unanimisme de façade pour masquer, camoufler les conflits sociaux, politiques et culturels qui traversent la Martinique. Danger que nous-mêmes avions déjà signalé. Et de rappeler, tout comme nous, que le lien social se structure dans la conflictualité. Soit ! Mais il manquait quelque chose à ce discours. Un fois ce truisme énoncé il restait à poser la seule question qui vaille, à savoir qu’en est-il des modalités de régulation de cette conflictualité ? Comment mettre en œuvre des mécanismes qui tout en reconnaissant l’existence structurante du conflit permettent de le déplacer, de le rendre mobile, voire de le dépasser ? Madame Larcher n’a pas évoqué cette problématique, débordée par l’émotion elle a quitté la salle précipitamment.

Lire une lettre de Sylviane Larcher à Roland Sabra

Une autre intervention tout aussi passionnée, mais plus fougueuse a été celle de Michèle Maillet, l’auteure du beau livre « L’étoile noire » qui fit une belle déclaration d’amour au conférencier. Une dernière intervention hostile, un peu brouillonne, confuse, d’une universitaire martiniquaise, « Malika » (?) a affirmé que « beaucoup de juifs » avaient participé aux côtés des allemands à la déportation de leurs frères vers les camps d’extermination et que pour autant il n’y avait pas eu de repentance juive à ce propos ! Si le peuple juif n’existait pas il faudrait l’inventer. On n’est pas loin de ce que Sartre énonce quand il écrit « C’est l’antisémite qui fait le juif. »
Au-delà des contrevérités, des exagérations et de l’ignorance d’un certain nombre de faits, cette dame finira par reconnaître, hors conférence, qu’il y eut bien d’autres esclavagismes que l’européen mais que celui-ci se caractérisait « par une déshumanisation » de l’esclave ! Y-aurait-il donc eu des esclavages « humains ». Passion et déraison ? Expression d’une souffrance toujours vive, toujours cultivée, comme une branche identitaire à laquelle on se raccroche désespérément ?

Un débat difficile dans lequel Alain Mabanckou est resté stoïque sous les attaques parfois violentes, répondant à toutes les interventions avec une grande courtoisie et une élégance remarquée.

On notera que par rapport à la précédente conférence de «Tous créoles» sur le thème de la résilience avec Boris Cyrulnik violemment perturbée, un net progrès dans l’institutionnalisation des conflits est des divergences a été réalisé. Les oppositions se sont manifestées dans le cadre de la conférence dont le principe et l’existence n’ont pas été contestés, même si l’organisateur, lui, l’a été.

Un début de dialogue, aussi difficile soit-il, et quand bien même prendrait-il la forme d’un échange de sourds, ou de mal-entendants, chargé de douleurs tangibles et palpables s’est amorcé. La forme et le fond des interventions est secondaire par rapport à cette amorce. L’avenir de « Tous créole » dépendra de sa capacité à dialoguer avec ceux qui contestent jusqu’à son existence.

Fort-de-France, le14 juin 2014
Roland Sabra

Source : http://www.madinin-art.net/tous-creoles-organise-un-debat-difficile-mais-salutaire/