esclavage_guyaneL’histoire de l’esclavage pour avoir envie de vivre ensemble

Par René LADOUCEUR

C’est à coup sûr, avec la Coupe du monde football, l’évènement du mois de juin 2014, et je me garderai bien de passer à côté. Cette année, la mobilisation pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage a réussi au-delà de toute prévision. Les promoteurs de cette commémoration ont donc largement gagné une bataille même s’ils savent ne pas pouvoir encore gagner la guerre. Le plus surprenant tout de même est de voir la vitesse avec laquelle s’accroît la volonté de participation du public. Ce qui est considéré comme positif dans les réactions parfois contradictoires sur cette commémoration ? Eh bien, c’est simplement le fait, d’ailleurs plus subodoré que perçu, qu’il s’agit d’une approbation de victoire contre l’occultation autant que d’une revendication de bien-être. C’est ce sentiment à la fois fort et pourtant secret qui a inspiré chez les participants aux différentes manifestations une sorte de militante connivence et une solidarité secrète. On rappellera à ceux qui ont choisi de fulminer contre cet hommage à nos ancêtres que s’ils veulent comprendre la Guyane d’aujourd’hui, ils ne sauraient enjamber ce qu’ils doivent bien considérer comme le cœur même de son histoire. En plein XIXe, en Guyane, un maître pouvait, en toute légalité, infliger à une femme de 66 ans, mère de 11 enfants, 43 coups de fouet, 5 pour avoir manqué à l’appel, 9 pour injures, et 29 pour menaces. Le maître, il est vrai, jouissait de tous les droits. Pour les faire valoir, il disposait du fouet, du cachot, de la chaîne, du carcan, ou de la barre, ce lit de douleur muni d’une poutre percée de trous où l’on enfermait les jambes de l’esclave. Il pouvait même passer le carcan à une mère l’empêchant d’allaiter son enfant nouveau-né. Une vie de douleur, de désespoir, d’humiliation, d’insultes, une vie qui n’était plus une vie mais une longue souffrance qui ne finissait jamais, qui se transmettait de générations en générations comme un destin tragique que les enfants héritaient de leurs pères et contre lequel ils ne pouvaient rien.

De temps en temps, une révolte sanglante, sauvagement réprimée, perturbait à peine ce commerce de chair humaine sur lequel s’édifiaient des fortunes. Et au cri des mères africaines auxquelles on arrachait leurs enfants répondait comme en écho celui des esclaves enchaînés auxquels on avait arraché même le souvenir de l’amour maternel. Ce cri, qui hantera pour les siècles des siècles tous les descendants d’esclave, qui continuera de résonner pour les siècles des siècles dans toute l’Afrique noire, s’adresse en vérité à toute l’Humanité parce que la traite et l’esclavage ont bien été les premiers crimes contre l’Humanité.

On ne rappellera jamais assez que cet esclavage a été pire encore que celui de l’Antiquité parce qu’il n’était pas motivé uniquement par l’intérêt économique mais aussi et même d’abord par le racisme. Ce qui rend la traite et l’esclavage comparable à l’entreprise d’extermination totalitaire c’est qu’ils ont trouvé leur justification intellectuelle et morale dans l’idée de race inférieure. Ce n’est pas un hasard si l’esclavage est réapparu brutalement en plein XXe siècle dans les camps de concentration. Il fallait que l’esclave ne fût pas considéré comme tout à fait humain pour être traité de façon aussi inhumaine. Le maître ne partageait pas plus la souffrance de l’esclave que le négrier. Il se sentait dans son bon droit. Il logeait et il nourrissait l’esclave en échange de son travail et il était convaincu que celui-ci ne pouvait travailler que sous le fouet. Dans son esprit, il était le civilisé qui prenait à sa charge un sauvage congénitalement imperméable à toute forme de civilisation. Et c’était là d’ailleurs la conviction de tout l’Occident, si persuadé de sa supériorité qu’il a mis longtemps à comprendre et à admettre qu’il pouvait y avoir d’autres formes de civilisations aussi belles, aussi grandes, aussi fécondes et qu’en les reconnaissant, en les respectant, il s’enrichissait davantage qu’en cherchant à les dominer ou à les détruire. Il lui a fallu longtemps pour comprendre et admettre –si tant est qu’il y soit parvenu- qu’il avait autant à apprendre des autres que les autres avaient à apprendre de lui, qu’il y avait dans les autres civilisations autant de trésor de sagesse humaine que dans la sienne.

Il est cependant une autre raison pour laquelle en Guyane, comme aux Antilles d’ailleurs, la mémoire de l’esclavage doit impérativement être entretenue : la Guyane est un pays en construction, qui a donc besoin, pour cimenter son développement, de cohésion sociale, c’est-à-dire l’envie de vivre ensemble, de partager un destin.

Sur la question de l’identité guyanaise, René Maran se distingue avec cette somptueuse définition de l’histoire comme garant de la cohésion sociale : « L’histoire, c’est la petite flamme autour de laquelle chacun se rassemble pour encore mieux se ressembler ». A l’évidence, l’auteur de Batouala a lu Ernest Renan, pour qui la notion de nation renvoie surtout à : « l’acceptation d’un passé commun : ce que nous avons fait ensemble, ce dont nous nous souvenons ensemble et surtout ce que nous avons décidé d’oublier ensemble »

A lui, comme du reste à son vieux compère Félix Eboué, l’ethnie, l’ethnicité ou l’ethnisme apparaîtront vite comme des catégories par trop réductrices. Et l’un et l’autre iront répétant, partout, qu’enfermer les Guyanais dans un carcan ethnique, distinguer par exemple les Créoles des Amérindiens est le pire service qu’on puisse rendre à la Guyane. Les ethnies ne sont pas des essences, mais des processus. A Gaston Monnerville qui, à la tête d’une mission parlementaire d’enquête, lui rend visite au Tchad, Félix Eboué fait lire volontiers son Journal dans lequel il applique la formule de Renan sur les nations aux ethnies : « Les nations naissent et meurent ». Il en est de même pour les ethnies.

Félix Eboué pousse ses divergences avec la vieille tradition ethnographique française jusqu’à mettre en garde Léon Damas, chargé, en 1934, par le professeur Paul Rivet – Fondateur du Musée de l’Homme – d’une mission ethnologique sur les survivances africaines en Guyane. « Ne laissons pas aux explorateurs, souvent douteux, le soin de nous diviser. La Guyane, notre terre natale, a vocation à garantir l’émancipation de toutes ses composantes par le savoir », plaide-t-il auprès du chantre de la négritude. Comme pour mieux préciser sa pensée, le Gouverneur de l’AEF cite l’exemple du marron guyanais Gabriel. En rébellion contre le système esclavagiste, ce dernier, d’origine amérindienne, va mobiliser à Tonnégrande, son fief, tout à la fois des Noirs et des Amérindiens.

C’est cette cohésion sociale que le bla-bla communautariste, que l’on nous ressasse à satiété, risque aujourd’hui de compromettre. L’exaltation de la fierté de demeurer fidèle à son groupe d’origine, les génuflexions répétées devant la préservation des origines de chacun, l’incitation à ignorer la culture du pays d’accueil, tout cela fermente obscurément dans les banlieues de la conscience et dans les replis secrets du cerveau reptilien.

Le résultat est plutôt préoccupant. A la radio, dans les journaux, surtout sur des sites internet, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour se moquer de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, à tout le moins pour condamner l’importance qu’on lui accorde. Or sans « l’acceptation d’un passé commun », il n’est point de cohésion sociale, donc point de développement durable.

René Ladouceur