Alain Mabanckou : « Je suis un homme qui sans cesse s’interroge »

amtc2014tn3Chaque année, l’association « Tous Créoles ! », dont l’audience s’élargit considérablement, organise une conférence suivie d’un débat. Après l’universitaire  Jean BERNABÉ en 2011;  le psychologue guadeloupéen Errol NUISSIER en 2012; Me Danièle MARCELINE, avocate et présidente du SERMAC en 2013, c’est au tour de l’écrivain franco-congolais Alain MABANCKOU, prix Renaudot 2006, d’accepter l’invitation au dialogue. Voici l’allocution qu’il a prononcée le samedi 14 juin 2014 en ouverture d’un fructueux débat.

 

POUR EN FINIR AVEC LE SANGLOT DE L’HOMME NOIR

Par Alain MABANCKOU

      Je tiens avant tout à remercier les organisateurs de cette rencontre – l’association «Tous Créoles!» – pour cette invitation…
Je remercie le public qui s’est déplacé ce samedi pour cette occasion, celle qui me permettra de détailler l’esprit de ce livre intitulé « Le Sanglot de l’Homme noir » que j’ai publié en 2012 aux éditions Fayard et qui, depuis sa parution, fait grand bruit pour le meilleur et pour le pire, et le plus souvent pour des raisons qui, en réalité, m’échappent.
J’espère de tout coeur que cet ouvrage vous permettra, à vous insulaires, de trouver quelques pistes de réflexion avec, évidemment, la particularité liée à votre île, à votre histoire et à votre structure sociale.

     Devrais-je toutefois rappeler que ce livre a été interprété dans tous les sens, que mon discours a été le plus souvent déformé, cité hors de son contexte, travesti de manière éhontée, j’allais dire noirci ou blanchi selon les intérêts qui étaient en jeu ?
J’ai même lu quelque part qu’avec ce livre je confirmais les thèses des Blancs patriotes, nostalgiques des colonies qui, désormais s’écriaient : « Vous voyez, même un nègre le dit ! En plus il le dit mieux que nous ! »
J’ai vu à ma plus grande stupéfaction des passages de mon livre cités sur des plateformes des partis d’extrême droite pendant que je subissais sans comprendre pourquoi les foudres des organisations afrocentristes ou des conseils représentatifs des noirs en France. Et certains ont écrit des tribunes, dont une carrément intitulée : « Mabanckou écrit-il pour les Blancs ? ».
Je sais qu’un homme sans histoire est un zèbre sans ses zébrures.
Je n’ai jamais vendu mon âme pour un plat de lentilles quelle que soit sa succulence.
Je ne suis pas un nègre de salon. Je ne suis pas un nègre de service, encore moins un nègre qui rend service. Je ne suis pas un nègre qui porte les valises de l’Occident, j’ai déjà les miennes à porter, et que je porte depuis longtemps avec mes deux bras. Et il m’arrive de m’arrêter un moment pour souffler et soupirer : « Seigneur, je suis fatigué ».
Je ne suis pas la gomme chargée d’effacer les stigmates du passé, encore moins le chirurgien esthétique spécialisé dans le lifting et le maquillage artistique de l’Histoire.
Pour autant, je refuse d’observer l’attitude stérile spectateur stérile car, moi aussi j’ai appris que la vie n’est pas un spectacle, qu’une mer de douleurs n’est pas un proscenium, et qu’un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. Quelle que soit la couleur de cet homme…

     Le discours que je tiens dans « Le Sanglot de l’Homme noir » doit être est perçu comme celui d’un individu qui est né en Afrique noire, un individu qui a grandi en Afrique noire, un individu qui est devenu franco-congolais après plus de 17 ans en France, un individu qui, aujourd’hui vit et travaille aux Etats-Unis – d’abord dans le Michigan dont la ville de Detroit est l’une des plus emblématiques des Etats-Unis au sujet de « la question noire », et la Californie, lieu par excellence du croisement, du mélange des origines…

     « Le Sanglot de l’Homme noir » est donc avant tout un livre personnel, très personnel fondé sur ma migration et mon expérience à travers trois continents. C’est un combat intérieur, un refus de laisser les autres prendre la parole à ma place parce que lorsque la chèvre est là il ne faut jamais bêler à sa place. Je ne cautionne personne, je ne cautionne aucune idéologie, je ne travaille pour personne, je ne suis la marionnette de personne, je n’attends pas un salaire de qui que ce soit, je suis un homme qui sans cesse s’interroge parce que le propre de l’être humain c’est justement de s’interroger, de démêler les choses et de se mettre à l’écart de l’empire des préjugés, des lieux communs, des poncifs et de la pensée unique.
Ce livre n’a pas pour ambition de résoudre tous les problèmes de tous les hommes noirs, encore moins de ne traiter que de la confrontation du Noir et du Blanc. Ce livre s’inscrit dans le prolongement d’un autre essai intitulé « Lettre à Jimmy » que j’avais publié au sujet de l’écrivain africain-américain James Baldwin et la question des droits civiques aux Etats-Unis.
Le Sanglot de l’Homme noir est pour ainsi dire un livre destiné spécifiquement aux Noirs d’Afrique vivant dans le continent noir ou qui se retrouvent hors de cet espace par le biais de l’immigration.
Dans ce sens, je définis alors le terme « Sanglot de l’Homme noir » comme la tendance qui pousse certains Africains à n’expliquer les malheurs du continent noir – tous ses malheurs – qu’à travers le prisme de la rencontre avec l’Europe en alimentant sans relâche la haine envers l’Occident, le Blanc, comme si la vengeance pouvait résorber les ignominies de l’Histoire et rendre aux Africains la prétendue fierté que l’Europe aurait violée. Il ne s’agit surtout pas de nier la responsabilité de l’Europe – et ce serait suicidaire de ma part –, il s’agit de rappeler qu’une autocritique peut aussi avoir sa place dans le débat et illustrer combien nous, Africains, pouvons aussi être de près ou de loin les acteurs de notre propre perdition, de notre propre échec si nous nous acharnons à ne percevoir l’Autre que comme l’unique et le seul bouc émissaire, la raison de nos malheurs et la justification de notre immobilisme dans les actes du présent.
Quelqu’un m’avait dit qu’il faudrait cultiver la « conscience noire ». Oui, si cette conscience pose les jalons d’une construction fondée sur ce que j’appelle « l’existentialisme noir ». Cet existentialisme noir consiste à se définir selon les actes qu’on pose, loin des définitions dans lesquelles on nous a cantonnées ou des attitudes que les autres attendent de nous.
Au lieu d’intégrer également les inégalités et les injustices qu’ils subissent au présent (dictature, famine, gabegie, tribalisme etc.) beaucoup d’Africains s’égarent inlassablement dans les méandres d’un passé cerné sous l’angle de la légende, du mythe, et surtout de la « nostalgie » comme si leur existence était nécessairement liée à l’inversion des rôles dans le cours de l’histoire. Nous tombons dans le piège que décriait Fanon qui affirmait alors que « Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc. » Mon livre s’évertue à lutter contre ce constat. De même qu’il dénie ce qu’on voudrait me présenter comme la supériorité indiscutable du Blanc. Le pouvoir économique ne donne pas forcément de la sagesse. Je ne dois pas vivre avec un complexe d’infériorité et donner au Blanc plus de pouvoir qu’il n’en a, et je connais des Blancs qui voudraient bien être à ma place alors que je donnerais tout l’or du monde pour ne pas être à la leur !
J’ai voulu dans mon livre inviter les Africains à se connaître entre eux et à mettre le présent dans leur réflexion. Ce qu’un peuple subit au jour le jour est, c’est vrai, aussi important que ce qu’il a subi dans le passé. Mais le présent que nous vivons ensemble – avec plus ou moins de réussite – sera demain le passé, et nous avons une responsabilité de faire de sorte que nos descendants ne puissent souffrir de nos maladresses, de nos erreurs ou de nos positions égoïstes et stratégiques…

     C’est à ma descendance que je m’adressais de bout en bout. C’est à mon fils aîné et à ses deux frères que je m’adressais – leur mère est Guadeloupéenne de Vieux-Habitants où j’ai passé du temps et où j’ai écrit quelques-uns de mes romans.
Le Chapitre 1 est une lettre dans laquelle je demande à ce fils, Boris Mabanckou, de se forger ses propres convictions sur l’Afrique, de s’éloigner des idéologies toutes faites et de ne pas se dire que le nègre a été maudit depuis la nuit des temps, depuis l’épisode biblique de la malédiction de Cham. Je lui rappelle le salut du Noir n’est ni dans la pitié ni dans la commisération.
Le chapitre 2 intitulé « Un nègre à Paris » évoque ma rencontre avec un Camerounais dans une salle de gym à Paris, et ce Camerounais, agent de sécurité soutenait mordicus jusqu’au bout qu’il y avait des professions pour lesquelles le Noir n’accéderait jamais et que si j’étais devenu professeur aux Etats-Unis, je ne l’aurais pas été en France, les Américains étant plus ouverts.
Le chapitre 3 intitulé « L’esprit des lois » parle de cette question de « la France noire », un terme qu’on utilise pour expliquer qu’il existerait une communauté noire en France. Il y a certes une présence noire en France, mais il n’y a pas de communauté noire comme aux Etats-Unis. Si outre-Atlantique la présence des Noirs s’explique entre autres par le commerce triangulaire, en France métropolitaine il n’en a pas été ainsi.
Nous avons traversé l’Histoire d’abord comme des « sauvages » et des « indigènes », puis en tant que « tirailleurs » dans les guerres européennes, avant de comprendre ce que voulait dire le Blanc de l’époque lorsqu’il prononçait le mot Nègre. Il nous fallait détourner ce mot, en faire une fierté – toujours comme les Africains-Américains –, et nous nous en sommes emparés pour lancer un des mouvements les plus marquants de la pensée noire, la Négritude. La Négritude s’est dressée face à un monde blanc qui s’arrogeait le droit d’imposer sa civilisation prétendument « éclairée » à des barbares empêtrés dans les ténèbres de l’obscurantisme. Il n’est pas exagéré d’affirmer que c’est le Blanc qui a inventé le Noir, et que, partant, le Noir a été contraint de définir le Blanc avec le vocabulaire de celui-ci, souvent de façon caricaturale puisque la seule image qu’il en avait provenait d’une rencontre tumultueuse marquée par la ruse, l’invasion, la conquête, la captivité et la domination. La présence des Noirs en France est une longue et sinueuse histoire, résultat de multiples facteurs dont, entre autres, la stratégie politique du pays d’accueil pendant certaines périodes sombres, la quête d’une vie meilleure des Africains ou des « Domiens » ou encore l’apparition de nouvelles générations qui n’ont plus rien à voir avec le continent noir mais qui estiment qu’on ne les reconnaît pas dans le pays où elles sont nées.

     Dans l’esprit de beaucoup, les Noirs de France représentent un bloc, une entité cohérente susceptible d’exprimer des revendications collectives et de peser sur la politique française. Ce n’est qu’une illusion : la composition hétéroclite de cette population noire m’a toujours conduit à réfuter l’existence d’une « communauté ». Qu’y a-t-il de commun, en dehors de la couleur de peau, entre un Noir en situation régulière, qui étudie à Sciences-Po, un sans-papier d’Afrique de l’Ouest, un refugié haïtien ou un Antillais de couleur issu d’un département intégré au territoire Français ?
En général ils ne se connaissent d’ailleurs pas, leurs rapports se basent essentiellement sur les préjugés du monde occidental, ceux-là mêmes qui ont justifié l’esclavage ou la colonisation. En France, le Sénégalais, le Réunionnais et le Congolais sont des étrangers entre eux, ne parlant pas une langue commune venue d’Afrique mais le français. Fiers d’être des soeurs et des frères noirs, fiers de venir du « berceau de l’humanité », d’un peuple qui a « beaucoup souffert », ils ne pourraient fonder leur lien que sur l’Histoire de l’esclavage ou celle de la colonisation, bien que la plupart des sociétés aient subi ces dominations – faut-il rappeler d’ailleurs l’esclavage des Noirs par les Noirs ?
Seulement, pour que l’esclavage soit l’éventuel ciment d’une communauté en France, encore faudrait-il que les Noirs aient pour la plupart échoué dans ce territoire à l’issue de ce trafic.
D’où leur fascination pour les Africains-Américains. Ils en arrivent presque à envier leurs « soeurs » et leurs « frères » arrachés du continent noir. Pourtant, ces derniers ne disposent pas comme les Noirs de France d’un « territoire de repli ».
Lorsqu’un Africain-Américain subit une injustice, il ne peut se dire : « Si on ne veut pas de moi ici, je rentre dans mon pays d’origine ! ». En France, certains Noirs peuvent encore le dire, ou à tout le moins, exhiber le pays d’origine de leurs parents, ou le « territoire mythique » des ancêtres. En somme, un bon nombre de Noirs de France sont en quelque sorte des citoyens de l’alternative. Si je ne suis pas accepté ici, je peux toujours aller là-bas, quitte à me perdre encore plus dans ma terre d’origine ou celle de mes parents.

     Aujourd’hui, c’est quasiment une hérésie de dire qu’on n’est plus de là-bas mais définitivement d’ici. Nous restons, aux yeux de beaucoup, des « Français par intérêt » et, dans ce cas, ceux-là qui souhaitent être admis dans un territoire tout en gardant jalousement dans leur inconscient – et même dans leur conscience – un territoire de substitution, un territoire mythique qui, en réalité, ne les attend pas. Lorsqu’ils s’y rendent, ils sont d’ailleurs perçus comme des touristes, comme des gens du Nord et, au fond, rares sont ceux qui souhaiteraient s’y établir définitivement. Le défi consiste plutôt à rapporter de nos différentes « appartenances » ce qui pourrait édifier positivement un destin commun et assumé. En somme, comme le souligne Amin Maalouf, « chacun devrait pouvoir inclure dans ce qu’il estime être son identité, une composante nouvelle, appelée à prendre de plus en plus d’importance au cours du nouveau siècle, du nouveau millénaire : le sentiment d’appartenir aussi à l’aventure humaine. » 1

     Dans un chapitre intitulé « Le Devoir de violence », j’ai rappelé des faits qui, sans doute, avaient contribué à jeter de l’huile sur le feu. Il s’agissait de la question de l’esclavage, et vous savez tous combien ce sujet demeure sensible jusqu’à nos jours – la consigne étant de ne pas en parler n’importe comment, n’importe quand, avec n’importe qui – ou alors, lorsqu’on en parle il faut le faire dans une direction bien déterminée, en reprenant ce qui redonnerait la fierté à tel camp et condamnerait tel d’autre. Je parlais alors dans cet ouvrage de mon expérience à Nantes et je rappelais que même si, au cours du 19ème siècle, la plupart des maires de cette ville furent des négriers, Nantes ne portait pas seule cette sombre responsabilité. Sans dédouaner la ville qui m’ouvrit ses portes – c’est là que je fis une partie de mes études –, on pourrait aussi citer comme bastions de la traite atlantique les villes du Havre, de Bordeaux, de Saint-Malo ou de la Rochelle qui avaient, elles aussi, pris part au commerce triangulaire.
Pourtant, il serait inexact d’affirmer que le Blanc capturait tout seul le Noir pour le réduire en esclavage. La part de responsabilité des Noirs dans la traite négrière reste ainsi un tabou parmi les Africains qui refusent d’ordinaire de se regarder dans le miroir. Toute personne qui rappelle cette vérité est aussitôt taxée de félonie, accusée de jouer le jeu de l’Occident en apportant une pierre à l’édifice de la négation de cette tragédie qui continue jusqu’en ces temps de ternir nos rapports. Le silence sur la participation africaine est l’attitude la mieux partagée. Il faut se taire ou accepter de répandre les lieux communs d’une Afrique décapitée sans vergogne par l’Europe. Or la participation de ceux qu’on appelle « négriers noirs » n’est pas une invention pour consoler l’Europe et calmer le « sanglot de l’homme blanc ». Est-ce pour cette raison que l’ouvrage d’Olivier Pétré-Grenouilleau qui évoquait la question a été âprement attaqué par les Africains ?2 Faut-il sans cesse nier que pendant ce trafic les esclaves noirs étaient rassemblés, puis conduits vers les côtes par d’autres Noirs ou par des Arabes ? C’est cette « ambiguïté » qui explique aujourd’hui le conflit larvé entre les Africains et les Antillais et, au-delà, les Africains-Américains. En général quelques-uns de ces « autres frères Noirs » accusent l’Africain d’avoir collaboré à cette ignoble entreprise avec la complicité de certains chefs de tribus.

     Pour autant, il ne s’agit pas, pour dédouaner l’occident, de dire que tous les Africains étaient des négriers. Ce qui serait faux. Mais lorsqu’on retrace l’histoire, il est utile de ne négliger aucun fait. Si j’évoquais dans ce livre la question de la part de responsabilité des Africains, c’est parce que j’avais eu un des accrochages les plus dangereux de ma vie avec un noir américain. Et c’est cet Africain américain qui m’inspira dans ma démarche. Revenons à cet accrochage :
J’habitais en ce temps-là dans la ville d’Ann Arbor (Michigan) et je me rendais en voiture à Washington avec deux amis, un métis franco-américain et un Africain-Américain.
Le premier, Pierre, préparait une thèse de littérature sur l’œuvre de l’écrivain d’origine haïtienne Dany Laferrière. Son père, un Africain-Américain, avait participé au débarquement de Normandie. Sa mère était une Française. Pierre avait vécu pendant un moment en France avant de rejoindre son père aux Etats-Unis. Nourri d’une double culture qu’il assumait avec fierté, c’était un garçon plutôt tranquille, sympathique et qui tenait des propos équilibrés sur « la question raciale ». Chez les Noirs il était vu comme un Blanc, et chez les Blancs on le prenait pour un Noir. Ce n’était pas pour autant une situation choquante, c’était « le statut » du métis, me disait-il avec un sourire malicieux. C’est lui qui m’avait présenté à Tim, un Africain-Américain qui travaillait au service de ramassage des ordures de la ville d’Ann Arbor. A l’opposé de Pierre, Tim était très préoccupé par la condition des Noirs aux Etats-Unis et ne laissait rien passer lorsqu’on touchait à ce qu’il considérait comme « la cause suprême ». Je me retrouvais donc entre deux « types » de descendants d’Africains, deux exemples de ce que la diaspora avait donné : un croisement entre le Blanc et l’Africain-Américain, et un descendant des esclaves africains échoués en Amérique par le biais de la traite négrière. Au milieu, j’incarnais presque leurs « racines », l’Afrique « profonde », le Noir qui n’avait pas connu l’esclavage.
Nous habitions dans le même quartier, et il arrivait que Pierre et moi allions regarder un match de football américain à la télé chez Tim. Ce dernier débordait de gentillesse, m’appelait « Mandingo » en plaisantant. Je mettais cette plaisanterie sur le compte de sa conception mythique de l’Afrique, car il m’avait confié que le peuple mandingue était son obsession. L’image qu’il avait de l’Afrique contemporaine était toutefois très négative. Il parlait de barbarie, de famine, de guerres civiles et de dictatures. Bref, tout ce que les medias rapportaient.
N’ayant jamais mis les pieds sur le continent noir il s’imaginait que nous vivions encore dans des cases en terre battue et nous subsistions grâce à la chasse et la cueillette. D’où l’emploi de ce terme « Mandingo » à double sens. Son obsession pour les Mandingues était sans doute due essentiellement au livre Racines d’Alex Haley 3, mais surtout au film éponyme qui a connu succès mondial et réveillé l’orgueil des Africains, en particulier ceux qui réclament des comptes au monde occidental au sujet de l’esclavage depuis des décennies. L’auteur africain-américain s’était rendu en Gambie, « le pays de ses ancêtres » pour comprendre ses origines. Dans un petit village, il fait la connaissance d’un griot qui lui raconte sa généalogie et la geste de sa lignée jusqu’à ce personnage de Kunta Kinté, vieux mandingue qui fut capturé par les Blancs en allant chercher du bois pour confectionner un tambour.
Echoué en Virginie après de longs mois d’une traversée au cours de laquelle plusieurs Noirs périrent en haute mer, Kunta Kinté sera le point de départ d’une lignée d’esclaves au destin tragique, mais décidés à inscrire leur histoire sur la terre américaine.
M’appeler « Mandingo » était pour Tim une façon de me ramener subrepticement à ma barbarie, celle qui, évidemment, avait poussé certains de mes ancêtres moins courageux et dignes que Kunta Kinté à commettre l’irréparable : vendre leur propres frères au Blanc.
A Washington, nous avions loué des chambres dans un petit hôtel du centre-ville afin d’assister au mariage du frère de Pierre. Il était né bien avant ce dernier, de la rencontre du père avec une Africaine-Américaine. Ailleurs on aurait parlé de demi-frère, mais Pierre préférait l’appeler tout simplement « mon frère ».
– C’est comme ça en Afrique, insistait-il.
En attendant le mariage qui aurait lieu le lendemain, nous avions décidé d’aller faire la fête au Zanzibar, une boite de nuit africaine. Tim avait déjà bu quelques verres de whisky dans sa chambre. C’est lui qui avait souhaité qu’on aille « danser africain » pour qu’il retrouve ses racines :
– Quand j’écoute la musique africaine, c’est comme si je retournais chez moi ! Ce soir je veux retourner chez moi !
Dans la voiture il s’assit à côté de Pierre qui conduisait, tandis que je prenais place à l’arrière. Au milieu du chemin, alors que j’étais persuadé qu’il dormait puisque son menton était collé à sa poitrine, l’Africain-Américain se redressa brusquement et commença à délirer :
– C’est de la merde l’Afrique !
J’éclatai de rire, mais très vite ses blagues se changèrent en attaque contre moi :
– Mandingo, c’est bien de sortir de ta brousse africaine, non ? Tu es content de rouler dans une voiture américaine et de travailler dans une université de mon pays, hein ?
Comme je ne lui répondais pas, il éleva la voix :
– C’est à toi que je parle, Mandingo ! Tu peux au moins répondre à un fils d’esclave ou bien ton rang de chef de tribu africaine te l’interdit ?
Pierre essaya de le calmer, mais Tim était subitement hors de lui :
– Non, ce Mandingo, il faut qu’il me réponde ! Il me doit des explications, et j’en ai marre de me taire !
– Tim, allons, tu ne trouves pas que tu commences à pousser le bouchon un peu loin ? fit Pierre en ralentissant l’allure de la voiture.
– Non, ce Mandingo, il vient dans mon pays, on lui donne un bon boulot dans une grande Université, et moi je fais un job de merde comme à l’époque de l’esclavage ! Lui et ses ancêtres ils m’ont vendu aux Blancs, et c’est à cause de lui que je ne suis qu’une punaise en Amérique ! S’il ne m’avait pas vendu je serais resté en Afrique, même pauvre j’aurais au moins été libre ! Je vais le tuer ! Je te jure, Pierre, je vais le tuer !
Pierre et moi ne savions plus quelle attitude adopter. Tim avait maintenant les yeux rouges de colère, et le regard qu’il me lançait trahissait une haine qui semblait venir de très loin.
Je demandai à Pierre de s’arrêter pour que je sorte de la voiture, mais cette proposition jeta de l’huile sur le feu.
Tim s’époumona :
– Tu ne sortiras pas de cette voiture, je dois te tuer !
Il se retourna vers moi et, en une fraction de secondes, je vis ses longs bras se tendre vers mon cou. Je reculai pendant que la voiture zigzaguait.
Pierre se gara sur la bande d’arrêt d’urgence et je bondis.
Puis Pierre redémarra tandis que Tim hurlait de rage.
– Je vais te buter, sale Africain !
Un taxi me ramena à l’hôtel. Dans ma chambre, je rangeai mes affaires et cherchai un autre hôtel dans les parages. Au petit matin, Pierre me raconta par téléphone la fin de la soirée De retour du Zanzibar, Tim était allé frapper à plusieurs reprises à la porte de ma première chambre. Pierre lui avait demandé d’aller me présenter ses excuses. Mais auparavant, il avait parlé maintenant d’utiliser une arme à feu pour m’abattre !
Le jour du mariage j’aperçus Tim dans la foule. Il m’évitait du regard. Il semblait très gêné et ne savait quelle attitude adopter à mon égard. Pierre intervint pour que nous fassions la paix.
Une fois de retour à Ann Arbor, Tim me présenta longuement ses excuses. Il ne savait pas ce qui lui avait pris ce soir-là, il affirmait qu’il avait été la proie de mauvais esprits.
J’acceptai ses excuses, sachant néanmoins que nos rapports ne seraient plus jamais les mêmes. Je resterai à ses yeux celui qui avait participé à la vente de ses ancêtres. …
Je n’ignore pas ce qui attend un Africain qui accepte sa part de responsabilité dans la traite négrière. Lorsque le lumineux écrivain guinéen Yambo Ouologuem publia Le Devoir de violence 4 en 1968, le couperet ne tarda pas à tomber. Dans cette fiction historique, à travers la geste des Saïfs régnant sur l’empire Nakem, l’auteur rappelle comment l’esclavage de l’Afrique par les Arabes et la colonisation par les « Notables Africains » existaient déjà avant l’arrivée des Européens. La colonisation et l’esclavage n’étaient donc pas des « inventions » extérieures à l’Afrique, apparues sur le continent en même temps que le « visage pâle ». Dès la préface de son livre, Ouologuem brise le tabou en des termes on ne peut plus clairs :
« C’est le sort des Nègres d’avoir été baptisé dans le supplice : par le colonialisme des Notables Africains, puis par la conquête arabe. La promenade des Nègres va de la fresque à la chronique (1202-1900), puis au romanesque contemporain et au drame souvent dérisoire des Fils de la Nuit. Les blancs ont joué le jeu des Notables africains… »

     Enfin, dans ce livre d’autres questions sont abordées : immigration, identité, langue française, intolérance etc. Ma démarche est, tout au long de cette analyse, de rechercher ce qui pourrait redéfinir nos rapports, ce qui pourrait nous rapprocher et fonder le vivre ensemble quelle que soit notre couleur. S’accepter tels que nous sommes et combattre les idées fallacieuses qui pourraient nous éloigner les uns des autres. Le monde de demain est un monde d’échanges, de courtoisie, d’addition, de multiplication et non de soustraction et de division. C’est dans cet esprit de dialogue que j’ai accepté de venir, et je vous remercie de m’avoir accordé cette opportunité. J’espère une fois de plus que nous utiliserons nos expériences pour aller de l’avant et que dans votre île, vous vous attellerez à rassembler ce qui vous unit pour que votre présent soit digne de ce que vos descendants attendent de vous : une Martinique laboratoire des rencontres, une Martinique responsable de son destin, une Martinique qui repousse les injustices, le fossé entre elle et la métropole, une Martinique qui refuse d’être une plage exotique où on viendrait se dorer au soleil en sirotant un ti-punch. Parce que vous aussi vous avez droit à un Destin, et cela, personne ne vous l’arrachera. Je conclurai en citant les propos de Fanon dans Peau noire masques blancs :
Un seul droit : celui d’exiger de l’autre un comportement humain.
      Un seul devoir : celui de ne pas renier ma liberté au travers de mes choix.
      Mon ultime prière : O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge…

     Je vous remercie.

Alain Mabanckou

1 Amin Maalouf, Les identities meurtrières, Grasset, 1998, p.188
2 Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, éditions Gallimard, p. 96
3 Alex Haley, Racines, J-C Lattès, 1993. Le film Roots: The Saga of an American family est sorti en 1976 et a été diffusé en France sous le titre Racines.
4 Yambo Ouologuem, Le Devoir de violence, roman, Seuil, 1968. Réédition, Serpent à plumes, 2003.