Guadeloupe : Jacky Dahomay s’inquiète de la future loi sur la biodiversité

Jacky_DahomaySur le problème de notre biodiversité

par Jacky DAHOMAY

Du 24 au 26 juin prochain sera examinée à l’Assemblée Nationale une loi visant à limiter l’accès à notre biodiversité. Il y a là le risque qu’une telle loi et surtout les politiques de l’Etat qui s’en suivront soient néfastes pour les petits entrepreneurs guadeloupéens face aux lobbies multinationaux notamment dans le domaine pharmaceutique. Mais plus globalement, il faut comprendre les dangers qui pèsent sur notre patrimoine commun face à la puissance du capitalisme globalisé. Ceci est d’autant plus inquiétant que 80% de la richesse en biodiversité de la France se trouve dans les Outre-Mer.

En effet, depuis les années 80, le redéploiement du capitalisme avec ce qu’il est convenu d’appeler le néolibéralisme s’accompagne d’une sorte de sauvagerie : le pillage, mené par certains États occidentaux et les puissants oligopoles privés, de ce qui appartenait jusques là à l’Etat social et au domaine public ou encore était encore sous le contrôle de communautés locales. En ce sens, comme l’ont montré Pierre Dardot et Christian Laval dans un ouvrage récent, Commun (la Découverte), il s’agirait comme d’un nouveau mouvement des enclosures : « Le développement du capitalisme contemporain apparait comme la répétition historique du grand mouvement de dépossession commencé à la fin du Moyen Age dans les campagnes européennes ». A cela il faut ajouter l’introduction de mécanismes concurrentiels et de critères de rentabilité dans l’ensemble des services publics. Le Consensus de Washington de 1999 a été le point de départ de théories d’abord mises en œuvre en Amérique Latine.

Ce « pillage silencieux » selon ces auteurs concerne tous les « communs », les ressources naturelles, les espaces publics mais aussi le patrimoine culturel, les institutions éducatives, la communication. « Des procédés commerciaux écrivent-ils, des logiciels, des substances contenues dans les plantes peuvent désormais faire l’objet de brevets par une assimilation de la « découverte » scientifique à l’invention commerciale » ; « la course aux brevets est au principe de la « biopiraterie » qui conduit des firmes du Nord à exploiter les réservoirs biologiques et génétiques des pays du Sud ». Le brevetage consiste à transformer des savoirs indigènes en invention de firmes occidentales de sorte que les populations locales se voient privées d’user comme elles l’entendent des propriétés des plantes au nom des accords commerciaux internationaux. La majeure partie des savoirs traditionnels ne possède pas en effet de trace écrite. On assiste donc bien là à un nouveau processus de dépossession au cours duquel ce qui jusqu’ici avait réussi à échapper à la domination capitaliste est en train de connaître une forme ou une autre de colonisation.

Il semble donc que c’est dans ce cadre général de pillage organisé des ressources du Tiers Monde qu’il faut placer notre lutte pour la défense de notre patrimoine de biodiversité. Bientôt une simple marchande ne pourra pas exploiter ni vendre de l’huile de karapat et le docteur Henry Joseph aura bien du mal avec sa petite production locale. Que faire alors ?
Forte question, depuis Lénine ! Le capital aujourd’hui ne repose plus essentiellement sur l’exploitation du travail. Sa domination est plus globale, elle s’accompagne du pillage dont nous parlons et qui rappelle aussi bien le mouvement des enclosures que l’esclavage et la colonisation, elle est aussi biopolitique c’est-à-dire qu’elle transforme l’éducation et la communication afin de façonner subjectivement les individus. La jeunesse est la plus touchée.

En conséquence, les luttes syndicales sont affaiblies et les partis politiques donnent difficilement sens aux révoltes du moment. Ils se concentrent trop sur la prise du pouvoir d’Etat et pas assez sur les mouvements profonds de la société. Ce n’est pas un hasard si c’est en Amérique Latine qu’on a vu surgir d’autres formes de lutte. C’est en Argentine qu’on a vu apparaître les premiers grands mouvements populaires de contestation du néolibéralisme avec la crise de 2002 et en Bolivie avec la bataille de l’eau suivie de la bataille du gaz. Cela dit, on peut douter que les populismes d’Amérique Latine aient été des solutions politiques acceptables ou durables. La crise du « chavisme » au Venezuela et du kirchnérisme en Argentine en sont les signes.

Dans tous les cas, il appartient aux associations de la société civile de notre pays de rester très vigilantes sur toutes ces questions et de penser ensemble les luttes à venir. Il est vain de croire, comme certains groupes politiques, que seul un changement institutionnel pourrait modifier les choses quand, dans le même temps, ces mêmes groupes manifestent une certaine indifférence quant aux luttes importantes menées par la société civile comme ce fut le cas contre l’épandage aérien. Nous pensons au contraire que c’est à partir d’une mobilisation de la société dans des luttes réelles pour la défense des communs, du bien public et contre les formes d’injustice et de domination qui appauvrissent ou désolent notre monde réel, que pourra se construire une conscience collective authentique pouvant faire bouger les choses.

Les associations signataires du tract et réunies à l’initiative du CAGI (sous l’impulsion de personnes comme Pamela Obertan, Fred Reno, Nathalie Minatchy, Henry Joseph et de bien d’autres) ont donc raison d’attirer notre attention et de nous mobiliser sur cette question. Il s’agit donc d’être vigilants pour défendre notre commun. Celui-ci n’est pas seulement ce que la nature nous a légué mais aussi ce que produit une pratique collective commune. Faut-il interdire tout usage des brevets pour notre pays ? Comment construire des instances de contrôle populaires de notre biodiversité mais permettant aussi une exploitation mesurée de nos petite entreprises ? Le développement d’une pharmacognosie (connaissance des remèdes tirée du vivant) sous la direction du Dr. Henry Joseph n’est-il pas d’une grande importance pour nos pays ? Quelle que soit l’importance de leur rôle, faut-il laisser aux seuls parlementaires antillais le soin de défendre notre commun ? Toutes ces questions devront être débattues par nous, collectivement.

Jacky Dahomay