Guadeloupe : La bataille de Louis Delgrès et le fantôme d’Antoine Richepance

antoine_richepansePar Dominique DOMIQUIN

Mon pays, la Guadeloupe, est un sacré pays.

C’est un pays où l’eau est en abondance, sauf au robinet. Un pays où les déchets peinent à être gérés, où le transport en commun est une blague ; où le chômage pulvérise des records. Un pays au potentiel touristique immense mais quasiment inconnu des touristes. Un pays fui, hélas, par ses jeunes (du moins ceux qui le peuvent). Un pays où c’est souvent la faute de l’autre. Un pays au passé-alibi qui explique tout, qui permet tout. Un pays où chaque mois survient un « sujet de conversation » pour tromper l’inertie, combler le vide ou l’ennui entre un ti-punch et un coup de tiercé.

La polémique bouche-trou du jour relève de la branlette mémorielle : A en croire d’officielles assertions, il faudrait, pour notre bonheur, éradiquer la tombe d’Antoine Richepance du Fort Delgrès à Basse-Terre, afin d’en effacer jusqu’au cruel souvenir. Pourquoi ? Parce qu’en 1802, ce général, envoyé par Napoléon Bonaparte, a rétabli l’esclavage en Guadeloupe malgré la résistance héroïque du métis Louis Delgrès, républicain, jacobin, fils de béké martiniquais et leader des libres de couleur luttant pour la (leur ? notre ?) pleine citoyenneté française.

Personne aujourd’hui ne se demande sérieusement pourquoi nos aïeux, des cultivateurs, « ex »esclaves noirs, des gens qui ne manquaient ni d’intelligence ni de courage, n’ont, pour la plupart, pas suivi le combat des libres de couleur. Soit ! Les générations futures, probablement plus à l’aise avec leur histoire, plus sûres d’elles, ne manqueront pas de répondre froidement à ce type de questions. Oserais-je dire de déterrer des cadavres, des vrais ? N’est-ce pas à ce prix qu’une société devient adulte ? Lucide ? Apaisée ?

Aujourd’hui, l’homme Richepance (dont il ne reste qu’une tombe décatie, noircie par la pollution et les injures du temps), est plutôt embarrassant pour la France républicaine : Dans la Guadeloupe coloniale, après le suicide de Louis Delgrès à Matouba, ce militaire mena une répression féroce et fit exécuter les insurgés et leurs partisans réels ou supposés. 187 ans plus tard, en 1989, le fort Richepance fut symboliquement rebaptisé fort Delgrès par le Conseil Général de Guadeloupe. Dans la foulée, en décembre 2001, la ville de Paris, à l’initiative de George Pau-Langevin, rebaptisa l’ancienne « rue Richepance » en « rue Joseph Bologne de Saint-George ». La même année, le « quai Richepance » à Metz fut renommé « quai Paul Wiltzer ».

Mais il faut croire que tout ça n’est pas suffisant. Il faut croire que l’on souffre rien qu’à l’idée de cette sépulture, (cette souillure ?) dont il faudrait purifier le sol guadeloupéen. Il faut croire que notre mission mystique est de transformer à tout prix la bataille de Delgrès en écrasante et impitoyable victoire.

Or, ce qu’il faut enfin réussir à faire avec ce fort, à part de la pédagogie, c’est du fric. La Guadeloupe a grand besoin d’argent. Si des touristes du monde entier veulent se faire prendre en photo sur la tombe de Richepance, pourquoi pas, tant que ça nous rapporte des devises ? Idem pour le spot de Sainte-Marie à Capesterre où a débarqué Christophe Colomb. Nous n’en faisons rien parce que nous nous croyons riches. Je sais, je sais, tout ça est dur à avaler pour une petite frange de notre Guadeloupe vieillissante qui considère 1802 comme notre épopée nationale. Je sais, je sais, le tourisme ici on s’en fout… L’histoire et l’économie aussi on s’en tape puisque, croit-on, ad vitam aeternam, on a la France, sa rentable culpabilité, et notre douleur mémorielle.

Alors patientons.

En attendant qu’en Guadeloupe soient résolus les problèmes du transport, de l’eau, des déchets, etc., gardons espoir dans le futur : Croyons en la jeunesse de notre pays, quand bien même elle s’enfuit à tire d’ailes, lassée qu’on prenne en otage son passé à défaut de pouvoir désencayer le présent.

Dominique DOMIQUIN, citoyen lambda, pour Creoleways