Yves-Léopold Monthieux : « Le 22 mai appartient à tous les Martiniquais »

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Par Yves-Léopold MONTHIEUX

Les historiens martiniquais ont découvert la date du 22 mai qui correspond à l’insurrection des 21 et 22 mai 1848. Elle symbolise pour les Martiniquais la fin de l’esclavage. C’est, disons… notre fête nationale. En attendant celle de l’indépendance. Rappelons que le texte de l’abolition a été porté, bien avant l’instauration de la Seconde République, par ceux qui allaient la fonder ; que dès le jour J + 1 de celle-ci, le 26 février 1848, le projet était adopté par le gouvernement provisoire et que le 27 avril 1848 il était confirmé par décret. Soit un peu moins d’un mois avant le 22 mai.

On observe la volonté acharnée de quelques-uns de sanctuariser ethniquement le 22 mai. Outre le caractère suspect de cette démarche, on peut y voir, de la part de ses auteurs, une sorte de manque d’assurance et de conviction ou la crainte de voir leur échapper un objet qu’apparemment ils ne parviennent pas à maîtriser. C’est comme si les descendants de la noblesse française de 1789 étaient interdits de manifester le 14 juillet et empêchés d’arborer la cocarde tricolore ou de chanter la Marseillaise. Dans tous les pays du monde il arrive un moment où l’histoire réconcilie les composantes des peuples autour d’un idéal. Je dis bien un idéal, ce qui ne veut pas dire que disparaissent les différends éternels qui opposent les riches et les pauvres, les exploitants et les exploités, les forts et les faibles, toutes permanences qui exigent la vigilance et qui font que les combats pour la justice ne sont jamais terminés. Mais l’homme peut-il imaginer ne plus avoir de victoires à remporter ? Pourrait-il s’en satisfaire ? Pourrait-il même y survivre ?

La victoire obtenue sur la chloredecone en est une vraie. Une vraie mais petite victoire, pourrait-on dire, si l’on considère que ce qui, en la matière, distingue les Antilles françaises de la France métropolitaine est la dérogation de deux années supplémentaires accordée aux planteurs martiniquais et guadeloupéens. En revanche, c’est une grande victoire pour les pionniers qui ont ouvert le chapitre dès les années 1970, dès avant la suppression de sonusage sur le territoire métropolitain, en 1990, ou même aux Etats-Unis, en 1976. Une fois admise par tous, ce qui est aujourd’hui le cas, la fête du 22 mai peut prendre des formes diverses et variées, comme partout dans le monde tous les rendez-vous de cette nature.

On ne peut pas contester la part prise dans l’économie post-esclavagiste par ces deux activités essentielles de la Martinique que sont la banane et la canne à sucre. Celles-ci n’ont pas relevé que du champ culturel ou du chant poétique. Le champ agricole a été à la fois celui de la souffrance et celui de la vie, celui de la lutte pour l’amélioration de la vie. L’essentiel des progrès du monde ouvrier a été obtenu sur les lieux de travail, au milieu des champs de canne à sucre et de banane. Que les outrances des uns et les souffrances des autres aient conduits les unset les autres à fuir le travail de la canne ne change rien à la réalité économique et historique. Qu’une résistance s’exprime encore dans la banane en dépit de tous les périls, cela permet encore au travail de la terre d’afficher une visibilité. La Martinique et les Martiniquais doivent pour leur dignité savoir gré aux ouvriers de la banane de préférer le travail aux mesures sociales alternatives.

On a le sentiment que des militants cherchent encore à s’approprier la date du 22 mai qu’ils ne paraissent pas vraiment maîtriser. Cette date ne sera définitivement « acquise » aux Martiniquais que lorsqu’il ne sera plus question d’exclure de son champ une partie de la société. Pour empêcher qu’elle ne soit la date de la perpétuation d’une douleur au lieu d’une fête, des initiatives sont souhaitables en tous domaines, culturels ou sportifs. Comment pourrait-on dénier le droit d’y participer à une association comme Tous Créoles à laquelle l’inertie relative des autres ainsi que leurs flèches contribuent à en faire la publicité ? Il faudrait faire attention qu’à force de pratiquer l’exclusion, l’intolérance ne devienne la marque essentielle du 22 mai et ne finisse par susciter le désintérêt.

Yves-Léopold Monthieux, le 17 mai 2014