Pawol senk é kat : Jude Duranty s’exprime sur l’évolution de la graphie des langues créoles

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La discussion amorcée par Hector Poullet sur Creoleways à propos de l’évolution de la graphie des créoles dont traite l’ouvrage Obidjoul du linguiste Jean Bernabé donne lieu à des échanges de qualité, respectueux et francs, en Guadeloupe et en Martinique. Toujours dans un esprit de construction, c’est maintenant Jude Duranty (auteur de Zouki d’ici danse, Sansann, Les contes de Layou, Non savann, soudnon, ti-non) qui entre dans lawonn et s’exprime sur les travaux de Jean Bernabé. Allons-nous vers une renaissance des Linivèsité Livènaj Kréyol ?

 

A propos des Prolégomènes à une charte des créoles

Par Jude DURANTY

J’ai lu et relu les deux derniers ouvrages de Jean Bernabé à propos de la nouvelle graphie créole. Cette nouvelle graphie (Standard III) proposée dans son livre Obidjoul : Approche écologique et cognitive au service du mieux lire-écrire le créole mais surtout son essai Prolégomènes à une charte des créoles. (K.Editions ; coll. « Créole fondamental »). C’est ce dernier qui a suscité le plus de réactions chez moi.

Surprise et étonnement

Ma première interrogation fut celle-ci : « pourquoi celui qui est « le Père » voire l’instigateur d’un système d’écriture avec d’autres membres du GEREC veut-il aujourd’hui le critiquer » ?
Cela montre qu’il n’est à priori pas frileux et comme il semble le dire pas « attaché » à un système et qu’il accepte son évolution. C’est tout à fait louable de la part de celui qui a passé 40 ans à travailler sur la production sur le créole. La production de Jean Bernabé sur le créole est considérable : Trois tomes de Fondal natal, La grammaire créole, La graphie créole, Le précis de syntaxe créole, Obidjoul et Prolégomènes à une charte des créoles.
Je ne connais que deux textes de lui en créole : Matinoia paru dans la revue Europe en 1982 et Chimenn dans le recueil de nouvelles Drive : L’errance ensorcelée. Ce dernier texte paru en 2009 où il expérimentait cette nouvelle proposition d’écriture.

Trahison ou reniement

C’est comme si votre père vous ayant appris à faire vos premiers pas, vous avez tâtonné, vous êtes tombé sur les fesses, et aujourd’hui que vous courez, peut-être pas aussi vite que Hussein Bolt, il vous disait que vous courez mal, même s’il n’est pas en mesure de vous suivre. Mais ne tombons pas dans le dicton créole que nous connaissons bien : « tiré chik an pié chien i ka mandé’w kous kouwi ». Mon respect pour le « Père » de ce système graphique m’oblige à une certaine mesure et ne rien dire est justement une posture créole à laquelle je me refuse : « ou pa ka pran lapenn réponn, pas misié pa vo an lay ».

Cette attitude est visiblement celle de nombreux « écrivains du créole ». Moi je ne me considère pas « écrivain du créole » à l’instar des « écrivains du français », mais simplement an ti-matjè sans « guillemets » parce que les guillemets peuvent avoir l’air condescendant voire méprisant. J’écris dans une langue jugée difficile à décoder pour ceux qui précisément ne veulent pas admettre qu’il faut un minimum d’apprentissage pour maîtriser ce système.

Nos amis de Guadeloupe avaient-ils raison de ne pas changer en gardant le standard I ?

Ils n’ont pas évolué vers les aménagements de la graphie II.

Je ne suis pas totalement convaincu. C’est vrai qu’il est humain de rechercher un certain confort, par exemple quand on est habitué à lire dans une langue, on a du mal à apprendre une autre lecture pour une langue qui ressemble, par les mots, à cette langue, même si elle n’a pas la même structure.

Le véritable problème n’est-il pas à chercher ailleurs, c’est-à-dire du côté du « statut » de la langue créole dans notre société mais surtout dans notre cœur, dans notre estime de nous-mêmes, dans notre vie ?

Le créole n’est-il là que pour s’exprimer émotionnellement (colère) lè nou faché, (joie) lè nou ka bay blag ? Le créole peut-il valablement nous aider à réfléchir, à penser ?

Je constate avec peine que le créole étant privé d’un certain nombre d’outils (dictionnaires, encyclopédies,….) est de fait caricaturé et considéré comme mineur par rapport à des langues comme l’anglais, l’italien, l’espagnol et le français… Dans le grand causé des langues, le créole est définitivement relégué avec mépris sur un vulgaire ti-ban.

En dépit de ses lacunes, en tant que ti-matjè, je produis comme je peux. Man ka michelmoriné ek djoubaté pianm pianm kon man pé. Je me bats (avec le créole dragon) avec mes outils dérisoires pour faire ce que j’essaie de faire depuis 10 ans, écrire régulièrement en créole avec un système jugé difficile à décoder.

Toute la question est de savoir si le créole dans le standard III pourra dédragoniser le créole ?

Lè ou ka wè épi ou ka kwè an moun led, es lè i fardé i ka pli bel ?

Beaucoup de créolophobes ne prendront-ils pas prétexte de ce nouvel aménagement pour affirmer :

        – La preuve que ce n’est pas une langue vous ne savez même pas encore l’écrire après quarante ans!

Jean Bernabé écrit à la page 148 :  » la graphie du créole constitue un élément incontournable de la recréolisation  » il ajoute quelques lignes plus bas : « Il est absolument hors de question de recourir au modèle orthographique du français pour écrire le créole, car l’écriture dite étymologique ne peut en aucune façon constituer une solution. »

En lisant cela, je me suis dit ouf, il ne semble pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il ne semble pas fini épi ras li net. Aucun créolophile sincère et sensé ne saurait souhaiter ni accepter pareille issue pour l’écriture et la lecture de sa langue, encore si peu engagée sur la voie de l’assomption.

J’ai entendu parler d’une certaine initiative qui s’appelait « livènaj kréyol » ou les bonnes volontés créoles se sont rencontrées pour échanger et bokanté. Je reste persuadé que les matjè (gran ou piti), les « écrivains du créole », les théoriciens du créole, les créolophiles (ceux qui aiment vraiment la langue et qui sont conscients de son tjololaj) doivent se réunir. C’est dans la discussion que jaillit la lumière et non dans sa réclusion dans sa tour d’ivoire ou dans la dispute, le cancan de grands grecs.

La seconde partie du livre intitulée : « Synthèse en 50 points me semble une bonne base pour entamer la discussion.

Es ou pé fè an bouva brè, si i ka rifizé ouvè djel li ?

Beaucoup de créolophones analphabètes (n’ayant jamais appris à lire et écrire le créole à l’école) n’éprouvent pas le besoin, voire ne voient pas la nécessité d’apprendre à lire et écrire le créole. Puissent ces propositions d’améliorations pour la lecture apparaitre non comme un cancan de plus entre grands grecs mais bien comme une volonté d’améliorer un système jugé difficile à décoder.

Jid

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