Changement de statut ou statu quo ? Le retour du fantôme de la vengeance du « Projet Guadeloupéen »

projet_guadeloupe-statut

Un vieil adage français dit qu’il faut vingt fois sur le métier remettre son ouvrage. Frantz Succab s’est beaucoup investi pour le changement de statut que « pèp Gwadloup » a refusé par les urnes, par la rue et par les sondages Qualistat. Tandis que la droite locale veut « manger le jambon du sandwich »; à l’heure où la gauche se titille entre « endogènes » et « pas dogènes », « indigènes » et « électrogènes », il veut crier sa foi en l’avenir d’une idée qui lui tient à coeur.

QUAND ON DIT OUI À L’AVENIR, C’EST BIEN OUI

par Frantz SUCCAB

On n’a pas beaucoup dépassé les déceptions, les rancœurs et les rancunes ni, au contraire, les vivats rassurés et les discours rassurants engendrés pour une décennie par la victoire du « Non » lors de la consultation de 2003. Ne s’agissait-il pas pour les guadeloupéens de se prononcer sur une évolution des institutions, voire du statut du pays ? Qu’on ne se moque pas en disant que nous « réveillons les morts » ! Rien n’est mort de cette affaire. Elle pourrit plus que jamais ce qui nous tient lieu de débat politique, sournoise comme une vieille maladie.

Non, négatif, oui positif. Partons de cette base élémentaire ! Tout dépend, évidemment, de l’objet de l’un et de l’autre. Il y a un « non » profond, pas forcément formulé, qui marque le refus d’un piège dégradant, d’un système qui aliène l’homme et rabaisse l’élan émancipateur d’un peuple. Ce refus-là a besoin d’être prolongé positivement par un oui, ouvert sur un projet alternatif qui lui donne du sens et par lequel il est exprimé. Ainsi, le« Oui » de 2003 était-il, en principe, associé à un « Projet Guadeloupéen » adopté auparavant en Congrès par la quasi-unanimité de la représentation politique. Au contraire, en face, le « Non » était la conclusion d’un oui au statu quo, de l’acceptation du système colonial départementalisé tel qu’il est. Par conséquent, ce « non » s’appuya forcément sur tous les conservatismes et, en l’occurrence, sur les vieilles peurs du largage. Il en fut ainsi et pas autrement.

Comment peut-on encore aujourd’hui s’enorgueillir du fait que la Guadeloupe, ce jour-là, ait exprimé massivement sa trouille de s’appartenir un peu plus, d’obtenir quelques maigres moyens de commencer à construire elle-même son propre avenir ? Ce n’était pas la Révolution, loin s’en faut, mais juste un petit pas en avant. Le pire, c’est que cette lâcheté encouragée a revêtu le costume d’apparat des vainqueurs, forçant presque tout le monde à l’agenouillement. Même s’ils n’avaient pas gagné la bataille, tout se passait comme si les partisans du projet guadeloupéen avaient perdu la guerre. Comme si le couvercle du conservatisme de nature coloniale des gouvernements français successifs, de droite ou de gauche, était impossible à soulever. Chak bèf rété maré asi pikèt a’y, en d’autres termes, à son poste d’élu « local »… Et cela sans s’avouer que la victoire de la ligne ultra-assimilationniste fût aussi facilitée par le double langage des partisans de l’évolution. En général, au plan communal, les discours des élus en place n’ont jamais franchement osé prendre leurs propres électeurs à rebrousse-poil. Difficile de faire évoluer les institutions ou le statut d’une main quand, de l’autre main, on exploite la mentalité d’assisté que le statu quo entretient pour sauvegarder son mandat électif.

Aujourd’hui, en 2014, ce « oui » vieux de dix ans, s’est-il ouvert sur ce qu’il promettait, a-t-il fait corps avec son propre objet ? Au lendemain des élections municipales, c’est à notre sens l’interrogation politique majeure. Alors que le mot « oui » est porteur d’optimisme collectif, de joies à venir, d’abondantes récoltes, d’actions novatrices, alors qu’il évoque l’union, l’assemblage des volontés et des désirs de changement pour un oui massif à une Guadeloupe guadeloupéenne, on semble encore patauger dans un léloum de sigles inadéquats. Être anti, contre, faire exclusivement dans la dénonciation du système des deux assemblées, ou l’inventaire de toutes les misères qu’on nous fait, ce n’est pas un langage de projet. Se congratuler ou s’invectiver pour un oui, pour un non, est bien le signe qu’il n’y a pas encore d’objectif politique guadeloupéen qui transcende les petites différences. Tout du moins, personne ne l’entend encore distinctement.

Une fois le danger connu et identifié, toute fuite en avant, chacun pour sa chapelle, sera désastreuse. C’est absolument certain. Ceux qui, simplement parce qu’ils sont des guadeloupéens différents, n’ont pas pris sur eux-mêmes la liberté de se parler, sont invités par la gravité de la situation à essayer pour de bon. Ils rencontreront ensemble, cachée quelque part au fond d’eux, leur grande ressemblance guadeloupéenne. Nous rêvons que les femmes et les hommes de bonne volonté osent se rencontrer, se parler, discuter, échanger inlassablement des idées dans le respect mutuel, au-delà des frontières de chaque parti ou clan. Il n’y a pas d’autre moyen de partager, dès lors que l’on sait que de ce partage, un partage populaire, libre, à la base et dans l’action commune, dépend désormais l’immense chance que la Guadeloupe s’appartienne un jour.

Frantz Succab