« Mauvais Genre » : Une rencontre avec Guy Gabon, femme et cinéaste guadeloupéenne

guy_gabon_creolewaysComme son prénom ne l’indique pas, la réalisatrice Guy GABON est une femme. Avec son documentaire « Mauvais Genre » elle nous emmène à la rencontre d’hommes et de femmes dont les prénoms ne sont pas censés correspondre à leur sexe. Une oeuvre rare dans nos sociétés créoles où ce qui relève de l’intime est généralement tu. Creoleways lui a posé quelques questions sur « Mauvais Genre« , un documentaire à voir absolument !

Vous vous dites « artiviste » et éco-designer. Qu’entendez-vous par là ?
Ma pratique artistique est dédiée corps et âme à mon engagement ; c’est ma façon d’être présente au monde, de le penser, d’inter agir avec lui dans le but d’alerter, d’interpeller sur tous les sujets et problématiques qui me touchent et que je juge essentielles; les déséquilibres environnementaux et écologiques engendrés par l’homme, l’escalade de violence dans laquelle notre société est plongée au quotidien, celles faites aux femmes notamment, le monde que l’on affame, assoiffe et que l’on pille pour le profit et l’avidité de quelque uns, une société en panne de rêves… mais aussi l’incroyable beauté du monde et des gens qui y vivent. L’éco designer que je suis a fait le choix de tenter de dessiner le monde autrement, d’une façon plus respectueuse des ressources finies de notre planète , et des personnes qui contribuent à produire les objets de notre quotidien pour notre confort et bien-être. C’est un nouveau paradigme qui s’offre à nous, beaucoup n’y sont pas préparés encore, alors j’imagine des projets d’éco design pour les sensibiliser, éveiller la conscience, changer les modes de consommer, d’habiter, de vivre.

Guy, c’est un prénom lourd à porter pour une femme ? Vous en parlez à un moment comme d’un « fardeau » auquel vous vous êtes habituée ?
Pour moi cela a été le cas ; mais le contexte dans lequel ce prénom m’a été donné est surement le plus difficile à porter. Le masculin est dans nos sociétés dominant et écrasant. Le féminin peine alors à exister. Le doute est permanent ; il faut tenter de vivre avec. Je commence tout juste à l’accepter…

Pourquoi avoir choisi cette thématique ? L’intimité est un domaine que l’on évite généralement dans le cinéma aux Antilles.
Je ne l’ai pas choisie, elle m’a choisi. L’image qui me vient est celle du cyclone de force 4 que l’on redoute à chaque saison cyclonique et qui finit par arriver ; ou celle de la boite de pandore que l’on cache soigneusement au fond d’une malle pensant qu’elle nous oubliera. jusqu’au jour où…
L’intime se révèle le moteur de ma force créatrice , l’éviter serait passer à côté de l’essentiel aussi douloureux que cela puisse être parfois. Alors je l’accepte et je crée.

Pensez-vous que le prénom détermine qui l’on est ?
Je pense que c’est un facteur parmi d’autre qui forge ce que l’on est.

L’émotion est intense lors de la discussion avec votre père. Est-ce que ce n’était pas le vrai but de votre film ? Cet échange aurait-il été possible sans la caméra ?
Ce documentaire fut une véritable thérapie pour moi. C’est évident que sans la caméra l’échange aurait été impossible. Pour preuve je n’ai pas réussi cet exercice par le passé , tétanisée à l’idée d’entendre ses réponses même si je les savais au fond de moi. La caméra , le film , cette mise à distance m’ont permis au final de toucher le cœur.

Vos parents ont-ils vu le film ? Qu’en ont-ils pensé ?
Mon père a assisté à la projection publique ; ma mère n’est plus de ce monde. Il a été incapable d’en parler par la suite. Il n’avait pas soupçonné ma souffrance. Mes proches non plus.

Est-ce qu’un prénom comme Guy influe sur les rapports amoureux ? En amitié ?
Indubitablement quant aux rapports amoureux. Cela rajoute à la complexité ! En amitié, une forte complicité avec la gent masculine depuis le plus jeune âge.

Ça a été difficile de faire témoigner les gens confrontés à ce paradoxe ? Vous êtes vous sentie proche d’eux ?
C’est dans ces moments que je prend toute la mesure de la générosité de mes compatriotes. Les personnes qui ont témoigné m’ont ouvert une part de leur intimité. Quelque chose de singulier nous a lié tout à coup même si pour la plus part ces personnes l’a vécu moins douloureusement que moi.

Est-ce votre première expérience cinématographique ?
Oui c’était ma première expérience cinématographique ; un rêve qui se réalisait. Je suis une cinéphile de longue date et passer de l’autre côté du miroir me fascinait.

Réaliser un film c’est compliqué, dit-on. Que vous ont apporté les ateliers Varan Caraïbe ? Avez-vous bénéficié d’autres soutiens ?
C’est compliqué mais ce n’est pas ce que l’on retient. Les ateliers VARAN m’ont apporté les bases de la réalisation et la production.

Quel est l’accueil du public en général ?
Un très bel accueil ! Le public a été très touché. le film a été diffusé en Guadeloupe, Martinique Guyane (sélection au festival prix de court 2013) et même au Canada (sélection festival international du film black de Montréal) et à Paris. Un encouragement indéniable.

Qu’est-ce que réaliser ce documentaire a changé dans votre vie ?
Ce film m’a ouvert une nouvelle fenêtre créative, une nouvelle corde à mon artivisme.

Quel est le moment le plus désagréable que vous ayez vécu à cause de votre prénom ?
La visite médicale à la caserne pour le service militaire !

Et le plus agréable ?
L’agréable surprise lors d’un rdv, quand mon interlocuteur s’attend à voir un homme !

Ce film date de 2012. Quel a été le chemin parcouru depuis; et quels sont vos projets en matière de cinéma ?
J’ai poursuivi l’expérience en 2013 avec une petite série de 3 court-métrages radio cinématographiques « Eclats de mémoire » ; un regard singulier sur une maladie qui fait des ravages dans nos sociétés vieillissantes et dont j’ai choisi de ne regarder que la tendre humanité qui se dégage de ces trois femmes nonagénaires dont la mémoire a volé en éclats ( comme celle de ma mère il y a quelques années …).

Cette année, le chantier en cours est MOUN GRAN FON, un webdocumentaire collectif (4 réalisateurs, 4 regards) sur les Grands-fonds , un territoire contrasté entre mornes et coulées qui s’explore au risque de s’y perdre !

Interview et photo Dominique DOMIQUIN pour Creoleways.

Le film «MAUVAIS GENRE» de Guy GABON a été sélectionné pour le 9e Festival International du Film Black de Montréal en septembre 2013. Il a eu 37 représentations aux Antilles-Guyane et à Paris : Mois du film documentaire Novembre 2012; MUSEE DU QUAI BRANLY Novembre 2012 – Paris; FEMI 2013 – Guadeloupe; Association APCAG et la Ville du Moule – mars 2013; « Sélection officielle du FESTIVAL PRIX DE COURT 2013 Antilles-Guyane » et diffusion télé sur canal 99.

«MAUVAIS GENRE» est visible sur le site de l’auteure : guygabon.com

Comments

  1. A reblogué ceci sur Envie de vibes positives ?.