Arts Plastiques en Caraïbe : Erica James propose le concept de «Désorientation»

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Erica M. James, docteur en Histoire de l’art, est spécialiste des Arts de la diaspora africaine dans la Caraïbe et les Amériques. Avec son concept de « désorientation » elle tente une approche de l’art caribéen en rupture avec les notions de créolité et de métissage. Elle rejette les modèles analytiques internationaux en vogue et veut voir la production plastique de la Caraïbe sous l’angle d’une esthétique unificatrice. Bien que nous ne soyons pas convaincus, entre autres, de ce que recouvre l’idée de « diaspora africaine », bien que la quête identitaire, le rattachement à une racine unique, et le repli sur soi (en matière d’art comme ailleurs) nous semble une chimère, nous relayons cette tribune par ailleurs digne d’intérêt.

 

Le plaisir de la désorientation

Par Erica M. JAMES

J’ai eu l’opportunité, en 2008, de visiter à Trinidad le complexe hindou de Carapichaima dédié au dieu singe Hanuman. Ce monument, de couleur rose, mesure quatre-vingt cinq pieds de haut et domine les plaines avoisinantes. Cet extraordinaire complexe religieux a été construit pour cimenter la croyance hindoue locale qui veut que Trinidad soit une île transférée du Gange (Inde). Bien que je sois des Caraïbes, c’est toujours pour moi un plaisir de voyager dans la région. J’ai eu l’occasion de vivre à Willemstad, Curaçao, où j’ai été fascinée par le cimetière juif le plus ancien du nouveau monde et par la singulière synagogue qui le côtoie; j’ai écouté les chants et assisté au spectacle de la ronde dansée dans les jardins de Nassau que l’on dit avoir été autrefois des houmforts; j’ ai fait deux miles en voiture, et durant cette courte période, j´ai croisé seize églises de dénominations diverses, un grand hall social Congo et une mosquée qui est aujourd’hui encore utilisée. J´ai pu acheter, sur mon parcours des cacahuètes, des quénettes, du jus naturel à un rasta, des huiles infusées à un marchand musulman, des roses à un autre marchand de fleurs Guyanais, alors que j’écoutais, en même temps du kompa à la radio; et pour compléter ce scenario, je portais une chemise achetée chez un hindou Guyanais et un collier déniché à la Havane. Ces expériences ne relèvent pas uniquement des questions de classe, de sexualité, de race ou de genre mais font partie intégrante de la vie courante dans les Caraïbes.

Et quand des concepts tels que créole, métissage, bricolage, hybride, polysémique, syncrétisme, mélanges divers, sont utilisés pour décrire la Caraïbe, j’en comprends l‘intention mais en vérité ils me paraissent insuffisants pour qualifier l’art de la région. Au-delà de l’aspect romantique de ces termes, théorisés par Belinda Edmonson, il s´agit d´une expérience plus profonde, déroutante, qui s’est concrétisée pour moi dans le complexe hindou de Carapachaima. Dans cet environnement, je me suis trouvée –et cela m’a étonnée– profondément désorientée, perdue et déconnectée de tout. Plusieurs semaines après ma visite à Carapichaima, l’artiste Kishan Munroe exprima les mêmes sentiments pour décrire la randonnée qu’il entama de Port-au-Prince aux Gonaïves: «J’ai l’impression d’avoir visité au moins trois planètes » disait-il!

Mais comment se fait-il que le paysage caribéen soit capable de nous envoûter et en même temps de nous libérer? Qu’est-ce que cette idée ajoute à la discussion «interne/externe» sur l’identité régionale, alors que les principes de la globalisation sont connus dans notre région depuis des centaines d’années comme réalité culturelle forte, et parfois conflictuelle. De nombreux secteurs de la région ont, pendant plus de cent ans, si bien réussi à se faire passer pour des paradis que le terme Caribéen se trouve maintenant réduit à cette image simplifiée. Cette région, autrefois hétérogène, a été homogénéisée aujourd´hui au profit du marché (pas seulement le marché du tourisme que nombre de nos gouvernements semblent voir comme l’alpha et l’oméga, mais aussi les marchés bancaires et immobiliers qui se concertent et concentrent leurs efforts pour rendre la région digne des «investissements étrangers». Ce processus rappelle la dynamique en jeu dans l´analyse de Hall et Sealy, où «à travers le prisme racial», «les grandes divergences de l´histoire, de la culture et des expériences accumulées, sont souvent réduites à des expressions simplifiées et stéréotypées, prises comme les «grandes vérités» de la Caraïbe[1].

Peu de mois après les récentes expositions internationales sur l’Art Caribéen, les conversations régionales se paralysent encore autour de concepts tels que la rénovation et la construction d’un monument Caribéen qui malgré tout demeure instable. Artistes, historiens et critiques débattent des questions de l’inclusion et de l´exclusion. Certains contestent les choix institutionnels des commissaires probablement guides par leurs propres intérêts ou ceux de leurs institutions, d’autres ne se parlent plus à cause de l´opinion favorable ou non d’un critique New Yorkais. On se demande pourquoi historiens, critiques d’art, conservateurs et artistes de notre région, se sont tant consacrés et de manière obsessionnelle, à la vaine recherche d’une esthétique unificatrice et insaisissable…et ceci dans quel but? En cette époque « postcoloniale/ postrévolutionnaire», recherchons-nous ces définitions parce qu’elles appartiennent aux vestiges de ces processus coloniaux? S´agit-il de l’unique modèle officiel que nous pensions pouvoir revendiquer pour nous-mêmes?

Au lieu de perdre notre temps à parler des propriétés de l´art caribéen, à déplorer le délaissement ou le manque d’engagement des pays étrangers (comme si on nous devait quelque chose!) comme causes de notre enfermement, en plus de l´isolement géographique, pourquoi ne pas se concentrer sur l’art lui-même? II semblerait qu’au cours de ces discussions, on aurait perdu l´objectif esthétique de l´art. Pourquoi ne pas réaliser de vrais débats décentralisés? Pourquoi ne pas essayer de mettre en place un système de paternité ouverte, qui reflète la réalité locale et globale inhérente à la formation et au développement de la Caraïbe? Il se peut que les historiens et critiques d’art de la région se soient attachés trop longtemps aux dernières tendances théoriques, sans avoir préalablement vérifié ces positions. On parle d’avant-garde, de post-nation, de post-atelier, etc, alors que ces concepts arrivent rarement à décrire les situations locales, passées, présentes et a venir. Nous avons perdu de vue au cours de ce processus l’essentiel philosophique de la relation de l’art à la vie.
En été 2008, un groupe d´artistes et de conservateurs participant à la Carifesta en Guyane, a fait connaissance avec l´œuvre merveilleuse de Phillip Moore. Moore est un artiste qui possède une vision et une témérité qui disent (ce qui est peut-être le plus important en ces temps actuels de cynisme) et signifient vraiment « quand je tiens en main un morceau de bois à sculpter, je sens que je tiens en main le monde entier et que je peux même exercer une influence sur ce qui se passe en dehors de la Guyane. » Et pourtant, il m´a été impossible de trouver un livre, un catalogue, ou un entretien sur DVD portant sur la vie et l’œuvre de Phillip Moore. On peut trouver dans dix de ses œuvres un discours complet sur l’Art caribéen et son autonomie, mais lequel d´entre nous a pris le temps regarder ce travail et de le documenter en profondeur?

Cette exposition, The Global Caribbean, présente vingt-trois artistes de la région, Elle traverse les frontières psychiques de la langue, les systèmes économiques, les gouvernements, les discours vides (externes/internes) de la Caraïbe, et les chimères d´authenticité géographique, pour rappeler au public qu´il ne s´agit que d´Art et cela dans son sens le plus large.

Arthur Simms réunit de multiples éléments pour créer des objets fantastiques qui re-imaginent leur sens. Ces œuvres accumulent des références défiant toute explication narrative, et révèlent un processus, une disjonction, une tension, des liens, une production, un commerce, une économie, un esprit et des histoires relevant d´une philosophie tout a fait caribéenne. Les installations d´Alex Burke sont silencieuses et ambivalentes. Sans Titre, 2008, où trois rangées de formes sont disposées a la manière d´une chaîne docile de montage, bien que chaque forme possède sa propre densité. Elles évoquent aussi les traditions universelles et Caribéennes, telles que le capitonnage, la fabrication de poupées (à des fins religieuses et commerciales), ainsi que l´économie de l´esclavage et la deshumanisation des individus par l´exploitation d´êtres humains utilisés comme fétiches ou machines. Le vocabulaire visuel utilisé dans l’œuvre de Chris Cozier intitulée «Petits Gestes» établit un rapport qui donne illusion de simplicité entre les formes et le langage. Cozier a tendance à présenter les «Petits Gestes» sous forme de grillage rappelant les principes de la cartographie et du contrôle emblématiques de l´entreprise coloniale et de la création d´empires. Toutefois, la beauté du geste, la nature féconde des images et leurs implications en tant que super-signes fait que la régularité de l´installation, au lieu de bercer le spectateur pour l´endormir, vibre comme fait un haut-parleur de gros camion. L´œuvre de Cozier présente un aspect épique et crée l´impression qu´il ne nous reste plus beaucoup de temps. Pour cette exposition il a choisi d´être présent avec le collectif Alice Yard et par ce biais créer un lien direct par Internet avec la scène culturelle de la région.

II est évident que le choix de beaucoup d´artistes qui utilisent la vidéo nous laisse parfois perplexes quand il ne que d´une mode passagère. On est agréablement surpris quand dans l´emploi de ce support on retrouve un engagement artistique réel. De diverses façons, Alexandre Arrechea, Jean-François Boclé et Joëlle Ferly investissent ce support avec justesse et sensibilité. Quant a Blue Curry, en utilisant des matériaux obsolètes, telles que des bandes magnétiques, et en les mélangeant avec des objets clefs (mâchoire de requin) de la culture caribéenne, il désoriente les lectures fantaisistes et stéréotypées de l´Occident sur les Caraïbes au profit d´une représentation mythique. La video d´Arrechea nous projette dans un monde merveilleusement dépouillé grâce `a l’interaction entre les déplacements simultanés du son et de la vision. Jean-François Boclé s´approprie l´histoire de l´esclavage et la rend accessible, à travers la réécriture du Code Noir, oublié par l´Occident et pourtant à nous si familière. David Damoison quant à lui, amplifie le propos de l´exposition en révélant la face cachée de la Caraïbe où de petites filles dégustent des sucettes et semblent attendre des clients et ou une dame âgée se promène dans la rue portant une masque d’Halloween.

Ces œuvres relèvent du même espace psychologique que celui de «Bitch Balls» de Raquel Paiewonsky (et cela semblera probablement ironique à certains), que celui de la série «Quasheba» de Joscelyn Gardner, espace historique aux vestiges contemporains de l´expérience caribéenne. Ce qui donne en partie leur force aux œuvres de cette artiste, c´est la distillation d´idées complexes réalisée de façon formelle et l’aptitude des images qui en résultent à engager l´innommable dans le temps. Les complexités des coiffures noires entrelacées d´instruments de torture donnent une idée de la perte culturelle et du niveau de deshumanisation résultant de la violence subie par l’Africain dans la Caraïbe. L’œuvre monumentale de Hew Locke, a une forte dimension politique et conduit à une prise de conscience intensifiée de mécanismes du pouvoir et de la soumission.

Les œuvres présentées dans cette exposition ne résument aucune prise de position ou programme officiel mais tentent le défi de nous désorienter, et de nous faire prendre conscience que l´Art caribéen occupe un espace illimité dans un paysage infini, global, tout comme j´en ai fait l´expérience cet après-midi-là à Carapichaima.

Erica M. James

Directrice de la National Art Gallery of The Bahamas

[1] Stuart Hall et Mark Sealy, Different (London and New York: Phaidon Press Ltd, 2001)

Source : http://aica-sc.net/2014/04/10/le-plaisir-de-la-desorientation-erica-james/