Littérature : Réédition du « Procès de Marie-Galante » de Victor Schoelcher

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Les éditions Idem rééditent le livre de Victor Schoelcher, Le Procès de Marie-Galante, un ouvrage précieux pour comprendre l’histoire de cette part de l’archipel de Guadeloupe. La préface de l’écrivain militant Bernard Leclaire, que nous publions ici, éclaire l’ouvrage d’une lumière neuve puisqu’elle donne le point de vue des hommes mis en esclavage et les restitue en tant qu’acteurs du processus global conduisant à leur progressive libération. On comprend ici, comme le prouvent les évènements de « la mare au punch » sur l’habitation Pirogue, qu’après l’abolition persistèrent « l’esprit » de l’esclavage et la tentation coloniale chez les tenants de l’ordre ancien, peu enclins à voir s’installer la république. Un livre à lire et à relire.

Préface de Bernard Leclaire

   Le Procès de Marie-Galante… Voilà un vieux livre poussiéreux ressuscité des tiroirs d’une histoire que l’on pensait à jamais oubliée !

   Comme quoi la mer renvoie toujours à la surface, tôt ou tard, la vérité sur le visage des abominations. Schœlcher, à son niveau, fit son travail d’humaniste, et son récit témoigne encore aujourd’hui de son grand cœur et sa grande âme. Mais la libération des enfants de la diaspora commençait le jour même où le premier marron préféra la fuite à l’esclavage ! Et le chemin de la liberté était déjà en route !

   Il était normal que le peuple libéré aille faire de lui le premier député guadeloupéen, mais les évènements de 1849, juste un an après la proclamation de l’abolition de l’esclavage, démontraient alors qu’il allait être plus difficile de tuer l’esprit esclavagiste que l’esclavage qui régnait dans nos contrées. Et aujourd’hui encore, à l’heure même où nous parlons, pouvons-nous affirmer que cet esprit n’existe plus et qu’il soit entièrement annihilé ?

   La liste Bissette–Richard était l’expression politique des grands planteurs blancs et partisans de l’ordre royaliste. En face, il y avait la liste Schœlcher-Perrinon et cette liste était abolitionniste et républicaine. Ces deux-là, depuis longtemps déjà, réclamaient l’abolition de la traite dans toutes les colonies françaises. Le maire de l’époque, Théophile Roussel, ordonna d’arrêter pour délit électoral le mulâtre Jean-François Germain, dit Chéry Cétout. Le gendarme Claire, le garde-champêtre Michel Bacot et le chasseur à cheval Nicolas Houelche garrottèrent sans sommation Germain.

   Le maire réclama à la brigade d’envoyer seize hommes en renfort de sa compagnie dans l’urgence, voulant ainsi, de suite, escorter Germain à Grand-Bourg intra-muros, pour annihiler le tumulte éventuel des Noirs. Appelés en renfort, le gouverneur Fabvre et l’amiral Bruat dépêchèrent une garnison pour rétablir l’ordre à Marie-Galante. Ces gens-là avaient l’ordre officiel de tuer !

   Sur ordre de Fabvre, Houelche, Bruat et Théophile Roussel organisèrent une chasse sur toute l’île des mois durant pour arrêter tous les nègres qu’ils considéraient comme suspects dans cette nouvelle affaire.

   Le 26 juin 1849, Fabvre faisait un rapport circonstancié disant que «la nuit du 25 au 26 fut éclairée de plusieurs incendies, que l’on réprima énergiquement les rebelles et que ces actes étaient indignes et remontaient des temps les plus affreux de la barbarie.»

   Ce dernier semblait méconnaître totalement ce qui s’était réellement passé sur l’île de Marie-Galante. Houelche avait l’ordre d’arrêter qui il voulait et de faire feu sur n’importe qui, faisant prétendument preuve d’une quelconque résistance. Et selon l’avocat Maître Pory Papy, diligenté par l’équipe Schœlcher, plus de quatre-vingt nègres sont tombés sous les fusillades de Pirogue, plus d’une centaine selon Victor Schœlcher. Plus de cent cinquante autres furent dans la nuit du 25 au 26 inculpés et emprisonnés.

   Parmi les cent cinquante Noirs arrêtés, ce fameux soir autour de la mare au punch, témoin de notre histoire, les gendarmes firent rapidement partir le convoi à destination des geôles du Fort Richepanse, à Basse-Terre en Guadeloupe.

   Par arrêté de la cour d’appel de la Guadeloupe du 1er février 1850, soixante-neuf étaient relaxés, soixante-douze furent envoyés devant la cour d’assises de Basse-Terre, et cinq périrent en prison.

   La cour d’assises rendait son verdict le 28 avril 1850 : sur les soixante-sept accusés, vingt-six furent acquittés, et quarante et un condamnés pour crimes de meurtre, de tentatives d’assassinat, de pyromanie, de pillage et de détérioration. Le capitaine Houelche fut récompensé, il obtint même la « médaille des braves ».

   Mais, le 18 octobre 1849, en France, l’Assemblée législative prononça l’annulation de ces élections du 24 juin en Guadeloupe par rapport aux événements du 25 juin 1849, où Schœlcher et Perrinon avaient obtenu les trois-quarts des voix, battant ainsi très largement l’équipe Bissette-Richard.

   S’il y a une chose qui est désormais sûre, c’est que ces trois fils marie-galantais, Alonzo, Zami et Germain, furent victimes d’un guet-apens bien organisé, bien orchestré par la gendarmerie et le maire du quartier de cette époque.

   Le 13 décembre, le colonel Fièron était de retour en Guadeloupe en qualité de gouverneur. Le 18 janvier 1850, Schœlcher et Perrinon sont élus à la majorité à la députation. Victor Schœlcher devenait le premier député guadeloupéen suite à un vote démocratique de la population…

   Cette victoire fut fêtée sur toute l’île de Marie-Galante comme une deuxième abolition de l’esclavage et le dénommé Alonzo devenait le premier héros légendaire et mythique du Pays Marie-Galante, fier de son histoire – fier de son Peuple et ayant par-dessus tout la confiance en son Avenir.

   Voici un immense cadeau qui est désormais présenté à tous les Marie-Galantais amoureux de leur Île grâce à cette réédition.

   Je remercie très chaleureusement l’éditeur Jean-Benoît Desnel d’avoir eu cette délicate et touchante initiative d’offrir à la nouvelle génération un livre culte qui n’existait plus et que d’aucuns avaient volontairement laissé aux oubliettes.

Le Procès de Marie-Galante, de Victor Schœlcher, éd.Idem, Paris — 200 pages