Affaire Bino : l’Engagement ultra « soft » de Fred Deshayes

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Par Dominique DOMIQUIN

« Un artiste est le témoin de son temps.
 C’est en étudiant le travail des artistes
que les historiens sauront ce qui s’est passé » 
                            (Fred DESHAYES)

Fred Deshayes, en plus d’être un intellectuel brillant, est l’un des rares artistes guadeloupéens à porter un regard critique sur notre société. Nous lui devons les tubes «Krim kont Lagwadloup», «Révolusyon», «Nou ka touné an Won» et bien sûr le mélancolique arrangement de «Lavi Fofilé» écrit par son père, nationaliste ; morceau dédié aux révoltés guadeloupéens tombés en mai 1967 sous les balles des képis rouges en pleine grève des ouvriers du bâtiment.

Au sein du comité « Respect et Justice », il dénonce aujourd’hui la délocalisation à Paris du procès en appel de Ruddy Alexis, comparaissant pour le meurtre du syndicaliste CGTG Jacques Bino, décédé le 17 février 2009, à Pointe-à-Pitre.

Jacques Bino a été tué par balles à la cité Henri IV lors d’une nuit d’émeutes. Le(s) meurtrier(s) ayant très probablement pris sa voiture pour un véhicule de la BAC. Sa mort tragique a mis fin à l’élan qui portait le collectif LKP. Bien embarrassé, on donna son nom à un accord salarial négocié à la hâte et on lui organisa des obsèques grandiosement militantes où se rendirent des milliers de Guadeloupéens venus aussi dire adieu au LKP. Ainsi, la guerre entre les « yo » et les « nou » s’arrêta, des « nous-autres » ayant (par erreur) commencé à tuer des « nous-mêmes ».

Partout ailleurs, on aurait réclamé justice pour le défunt : un syndicaliste assassiné parce qu’on l’a confondu avec un représentant de la loi. On aurait monté des collectifs d’artistes, d’intellectuels, de politiques qui, debout aux côtés des victimes, de la veuve, de l’orphelin, auraient exigé que toute la lumière soit faite sur cette affaire. Mais en Guadeloupe on ne fait rien comme ailleurs. On est d’abord dans l’idéologie aveugle.

Procès la sé tan nou, Procès la sé pa ta yo ?

On vola donc au secours d’un tireur présumé, et, sans même attendre que la justice fasse son travail, on cria au « complot colonialiste », on rameuta les « réfractaires » au système, on parla de «mort mystérieuse» ; des blogueurs LKP se firent détectives ; des avocats surgirent, ravis de retrouver leur jeunesse militante… comme au bon vieux temps du GONG. On osa tout pour faire de Ruddy Alexis un prisonnier politique. La population qui en a vu d’autres avec ses élites nationalistes (cf. « l’affaire Faisans »), observa tout ça d’un œil très méfiant.

C’est avec la même prudence qu’elle regarde actuellement le dernier opus de Fred Deshayes « La san-la koulé, sé la pou jijé nou » (nous exigeons d’être jugés là où le sang a coulé). Une chanson et un clip postés sur youtube.

«Nous» serions donc en affaire avec la justice ? Désolé mais je ne me reconnais pas dans ce «Nou». Et mon petit doigt me dit très fort que je ne suis pas le seul.

Je ne sais pas si Ruddy Alexis est coupable. Je le présume innocent parce que tel est le fonctionnement de la justice française. De la loi française. De la loi votée par des députés et sénateurs que j’élis pour me représenter à Paris. Vous savez, ces gens en écharpe tricolore ? Je parle de cette loi dont mes syndicalistes siégeant aux prudhommes réclament précisément toute l’application.

Or, le morceau de Fred Deshayes (coécrit avec d’autres)  scande le fameux refrain de carnaval « La lwa fransé sé pli kouyon » (« la loi française est la plus bête du monde »). Dur pour tous les antillais qui étudient le droit civil, le droit constitutionnel, le droit administratif, le droit du commerce… Encore plus cinglant pour ceux qui l’enseignent à l’UAG. Pis encore pour nos politiques qui fabriquent, amendent, proposent, ladite loi. A moins qu’il ne soit question, comme pour les bonnets rouges en Bretagne, d’exiger le retrait d’une loi précise ?

Cette position de l’artiste est d’autant plus surprenante qu’il présente chaque dimanche dans 7 Actu, sur Guadeloupe 1ere, sur fond de drapeau bleu-blanc-rouge, une « Minute Civique » où, avec un succès mérité, il explique le fonctionnement de « la lwa fransé ». Qu’est-ce donc pour lui que le civisme en République française ? Comment comprendre ? Quel Fred Deshayes croire ?

« Ruddy Alexis ? Connais pas… mais il m’émeut »

Dimanche dernier, à 7 Actu, le chanteur et politologue déclare « On savait que Ruddy Alexis n’avait pas d’argent. Ce qui m’a ému c’est qu’on l’ait déposé devant le tribunal. Et que c’était la première fois qu’il venait à Paris. » Et d’ajouter « Il ne m’appartient pas de dire si il est coupable ou non. Aux avocats de dire si il y a eu atteinte aux droits de la défense. Ce n’est pas ma ligne. On oublie le fond du message : Le procès peut se tenir en Guadeloupe ! Il aurait dû se tenir en Guadeloupe ! Ruddy Alexis, je l’ai vaguement croisé deux fois… ». On en reste baba ! Ruddy Alexis n’a pas pu visiter la tour Eiffel, le Louvre et les Folies Bergères…

Plus sérieusement, à qui renvoie donc ce « Nou » de la chanson ? Ce « Nou » qui tente de nous associer à un justiciable accusé d’assassinat ? Et l’artiste d’insister « Nous n’avons pas à prendre parti. Nous voulions juste dire « La san-la koulé, sé la pou jijé nou »… Et pa plis ki sa ?

C’est comme si vous faisiez un accident de voiture en Guadeloupe et que vous exigiez que ce soit Mare-Gaillard qui tranche car vous n’estimez pas AXA ou la MAAF compétentes alors que c’est là que vous cotisez… C’est comme si Zola avait écrit « J’accuse » et dit que les faits, le sort ou l’innocence de Dreyfus lui importaient peu. Dans les pays indépendants anglophones qui nous entourent, les juridictions suprêmes se trouvent… en Angleterre. Il faudra qu’on pense à leur signaler cette erreur.

Après l’instrumentalisation du malheureux Bino, voilà donc Ruddy Alexis transformé en prétexte. Prétexte à quoi ? On ne le saura pas.

Les mauvaises langues m’accuseront d’anti LKPisme primaire, d’antisyndicalisme secondaire et d’antinationalisme tertiaire, do an mwen sé fèy a madè. Rappelons tout de même que lorsque Maîtres Tacita et Aristide durent faire face à la justice « coloniale » lors de l’affaire dite des écoutes téléphoniques, j’ai été bien seul à prendre parti publiquement pour des avocats dont je ne partage pas les idées politiques. Je ne me suis pas soucié de savoir si ils étaient membres du LKP. J’ai estimé que je devais les défendre quand artistes, intellectuels et politiciens se taisaient.

Kimoun ki tchouyé Bino ?

L’affaire Ruddy Alexis, c’est en réalité l’affaire Bino dont on tente d’évacuer Jacques Bino. Rien à voir avec le procès du GONG. Ici nous avons une veuve, une orpheline et un ami proche, Peter O’Brien, qui a assisté Bino agonisant dans son sang. Des gens qui souffrent et dont tout le monde se fout éperdument. L’affaire Bino nous gêne, elle nous dérange, elle nous empoisonne car elle nous renvoie une image de « nou » peu reluisante mais fidèle. Une image qui insiste. En 2009 nous avons eu deux autres victimes : Steeven Fiston et un anonyme, handicapé à vie, pour qui tout a basculé sur la route de Bologne entre Saint-Claude et Basse-Terre. Des drames qui nous disent encore une fois « Gay sa nou kapab fè… ». Deux motards fracassés par des barrages LKP. Qui s’en émeut ? Qui se soucie de leurs familles ? Où sont nos belles âmes ?

Pour finir, je rendrai hommage à un homme que je ne connais pas mais qui a gagné mon estime : Maître Patrice Tacita qui a le courage de ses opinions et est resté du côté du plus faible avant et après la mort de Jacques Bino. Lui pense, tout comme la veuve qu’il défend, tout comme Peter O’Brien, que la lumière doit être faite et que le Procès « Alexis » peut et doit se tenir à Paris. Lonnè é rèspé !

Aux dernières nouvelles on a su que Ruddy Alexis n’était pas chez lui à l’heure du drame; que des cartouches similaires à celles ramassées sur les lieux du crime ont été retrouvées dans son jardin (il dit s’en servir pour faire des maracas!) ; ainsi que des gants avec des traces de poudre (qui, ont « disparu » des scellés). Parions que si il est acquitté, tous ceux qui participent au clip : Me Démocrite, Fred Deshayes, Dominik Coco, MiSié SADiK, François Ladrezeau (Akiyo), Jean-Michel Samba (Mas Ka Klé), le député Eric Jalton et Patricia Braflan-Trobo (personnalités par ailleurs probablement sympathiques et appréciables), dénonceront ce verdict politique inique et insisteront pour qu’on rejuge Ruddy Alexis en Guadeloupe.

Nous, Guadeloupéens, sommes tous responsables de la mort de Jacques Bino parce que nous nous somme tus quand tout l’annonçait, quand certains jetaient de l’huile sur le feu. En ce sens, je suis d’accord : Prosé-la sé tan nou, prosé-la sé pa ta yo.

Dominique DOMIQUIN, citoyen lambda pour Creoleways.com

PRECISION : Le ton de cette tribune est volontairement provocateur. Fred Deshayes, homme de dialogue, n’est ni indépendantiste, ni LKPiste mais, selon ses propres dires « nationaliste ». En dépit de mon désaccord avec lui dans ce cas précis, mon respect est évidemment intact pour l’artiste, pour l’universitaire et pour l’homme dont nous admirons tous l’oeuvre et le talent. En réalité l’aura de Fred Deshayes m’a servi dans cette affaire pour dire certaines vérités qui sont trop souvent passées sous silence.  A l’heure ou j’écris ces lignes (14 avril 2014) Ruddy Alexis a été acquitté au bénéfice du doute.