Municipales 2014 en Guadeloupe : Frantz Succab garde le moral

electionsLes dernières élections municipales l’ont montré, le courant indépendantiste de Guadeloupe marque le pas. Jean-Claude Malo est nettement battu à Bouillante. Jean-Marie Hubert trébuche lourdement à Port-Louis. Chez les militants d’une évolution statutaire le constat est implacable: La Gauche Alternative est dans les choux. Le PCG est moribond. José Toribio perd son fief du Lamentin… Si des velléités autonomistes persistent au GUSR, seul le discours syndical local prône encore l’affranchissement des noirs du « joug colonial » et « capitaliste » par la révolution et l’indépendance nationale (tout en réclamant l’égalité avec la métropole et l’application de « la loi française, toute la loi française, rien que la loi française »). Analyse d’une Guadeloupe post-électorale, d’un point de vue forcément nationaliste, par l’un des partisans d’une mouvance en crise profonde depuis plusieurs décennies.

PARLONS D’AVENIR, NOM D’UN CHIEN !

Par Frantz SUCCAB

Avec un PS sur-jouant la fraîcheur autant qu’il a eu très chaud en Guadeloupe, de jeunes maires fraîchement élus ou prétendants, mais tellement avares d’idées neuves, une droite et une gauche dites « endogènes », aussi endogènes que nos impasses, voici le tableau, sans retouche, de la représentation politique guadeloupéenne sortie des urnes. On a tous droit aux analyses convenues, prêt-à-porter, des experts habituels et aux points de vue de journalistes qui, à de rares exceptions près, s’expriment comme s’ils s’excusaient déjà de ne pas aller loin : de quel pays parle-t-on ? D’une Guadeloupe de faux-semblants, condamnée à ne voir son avenir que sous le prisme des futures élections départementales et régionales, ou d’une bien réelle société vieillissante, improductive de force, où arrivent de nouvelles générations décimées pour cause de chômage et de dénatalité, sans espoir et sans cap, sacrifiées sur l’autel du néolibéralisme ?

Que les partisans d’un Victorin Lurel, pas plus socialistes que nous sommes Allemands, aient gagné quelques communes… Ça ne suffit ni à inventer, à plus forte raison renforcer, en Guadeloupe une pensée socialiste ni à enrayer vraiment le mécanisme de rejet dont fait l’objet l’ex (et de fait, actuel) président de Région. Lurel gagne encore un peu, par procuration, mais… i bout. Sa gloire passée d’apprenti monarque brille de ses derniers feux, et si elle s’inscrit dans un avenir, c’est de catastrophe qu’il s’agit.

Quant à ses frères-ennemis du GUSR, plus ennemis que frères pendant la campagne et qui seraient tentés la jouer plus frères qu’ennemis juste après, on ne voit pas encore comment les identifier du point de vue de la Guadeloupe. Le terme « endogène » proposé à leur égard par Pierre-Yves Chicot, s’il fait allusion à leur initiative passée de se constituer en parti local, ne rend pas compte d’un ADN idéologique d’assimilationnistes de gauche, autre versant de l’assimilationnisme de droite des UMP et autres. Vivre et agir en Guadeloupe leur confère une proximité de fait, mais leur grande ressemblance est encore leur référence extérieure, à la Gauche ou à la Droite toutes deux françaises, historiquement opposées à l’émancipation nationale du peuple guadeloupéen.

Il est vrai qu’ils se soignent. Les uns, depuis la Déclaration de Basse-Terre, signée par Lucette Michaux-Chevry avec Alfred Marie-Jeanne et Antoine Karam. Et surtout, depuis la consultation populaire de 2003, où leur velléité commune d’une évolution statutaire, fut mise en échec par la trahison de Victorin Lurel. Ce qui valut à la Guadeloupe de subir sous ce dernier un assimilationnisme radical, confinant à l’intégration totale. Les autres, errant sans étiquette, depuis la défaite de la droite française, ses déchirements et son fort penchant vers l’extrême droite raciste. Sans mémoire de ce passé, on ne comprendra pas l’attelage de cette gauche-là, de cette droite-là et de certains partisans de l’autonomie-indépendance contre Lurel et ses affidés pendant les municipales de 2014.

Les relents revanchards, à défaut d’une ligne émancipatrice forte, voire patriotique, auront brouillé le débat. Le précédent jeu de cache-cache, les masko alternés entre Département et Region autour du Projet Guadeloupéen, par Gillot et Lurel interposés y auront contribué. Les atermoiements du premier renforçant le second, l’un hésitant à clarifier, tandis que l’autre passe maître dans l’art de pêcher qu’en eau trouble. Certains candidats auront tenté, au milieu du brouhaha micro-local, de hisser la bataille municipale à l’échelle de la Guadeloupe, mais en vain. S’il y eut une perspective, ce fut celle des élections départementales et régionales de 2015. Ce n’est pas, loin s’en faut, une perspective émancipatrice en soi, s’il s’agit de retrouver les mêmes, aux mêmes postes, avec la même absence criante de pensée politique, si le cœur du débat est la mise en œuvre de tout moyen d’accroître la dépendance du pays. Qu’on nous désigne, en effet, un seul des « reconduits » et des nouveaux arrivants qui envisage explicitement et dans les actes de tout faire pour conduire la Guadeloupe à s’appartenir !

Que peut-on tirer de tout cela ? On a beau ressasser qu’il n’y a ni vainqueur ni vaincu, que la Fédération Socialiste a gagné pour n’avoir pas totalement perdu, que le GUSR a presque perdu pour n’avoir pas totalement gagné, que la Droite résiste, mais n’est pas triomphante (comme en France) ou que les nationalistes ont bu la tasse, ce que nous voyons, c’est que la question guadeloupéenne, la vraie question politique qui devrait nous occuper, est étouffée sous des vivats inutiles. L’unité nécessaire des guadeloupéens en tant que peuple ne peut se réduire à des alliances électorales tactiques. Il faut désormais plus et une autre alternative, en même temps.

DEMOCRATIE ET LIBERTE

Il n’y a pas aujourd’hui de meilleur mode de désignation de la représentation politique par le peuple que le vote, mais dans des conditions de vie démocratique qui élèvent la conscience commune. Ces conditions manquent encore à la Guadeloupe. La démocratie n’est pas une sorte de mot de passe qu’il suffirait de prononcer pour rendre le peuple miraculeusement souverain. Ceux qui en parlent sérieusement savent que, partout, la démocratie est une ligne idéale à atteindre. Elle est souvent emmêlée, entravée, parsemée de pauses, de reprises, d’accélérations et de ralentissements, de conquêtes révolutionnaires et de mouvements réactionnaires. C’est un jardin extraordinaire qui, n’étant pas à l’abri des intempéries, met du temps à porter des fruits.

Tout peuple crée des espaces où poser sa raison politique. Le peuple guadeloupéen, simplement pour exister, n’a eu de cesse de chercher à créer les siens. Toutefois, il n’a jamais pu substituer complètement à la déraison coloniale sa propre raison politique, son propre sens. Le système de dépendance assimilatrice qui nous conduit à n’exister que dans l’envers, le non-visible, étale des substituts nous tenant lieu d’espaces publics, mais n’épuisent jamais à travers le pays institué cet autre péyi-mélé qui profondément nous habite. Nous jouons le jeu dans ce marché de dupe et nous y habituons comme à une addiction. Chaque geste, chaque cri, chaque bravo pour en redemander n’est en réalité qu’abandon consenti, que déraisonnement, toujours dans la panique d’une supposée rupture de stock par arrêt du fournisseur. L’assujettissement de la Guadeloupe, son économie, son administration et sa représentation politique aux flux extérieurs fait de la démocratie un objectif majeur. S’il n’y a pas de démocratie économique, il ne saurait y avoir de vraie démocratie pour soi. Ni sociale ni culturelle ni politique, d’ailleurs.

Pour autant, la liberté de dire, de crier, de manifester, voire de chanter, son désir de s’appartenir et de se gouverner serait-elle opposée à l’idée de démocratie ? Bien au contraire, c’est son expression même. Il n’y a donc aucune raison de désigner les « indépendantistes » comme des parias ou pour eux-mêmes de s’auto-désigner comme tels. Aucune raison d’opposer combat électoral et combat démocratique, action électorale et mobilisation populaire permanente et massive pour plus de justice et de liberté. Aucune raison de ne pas faire feu de tout bois pour émanciper le pays.

Au cours de notre quête ininterrompue de liberté et de démocratie, les gens de notre pays, par leur passivité, leur indifférence et leur faiblesse ou, au contraire, leurs audaces et leurs prises de responsabilité, en sont les seuls acteurs. Donc, les seuls responsables des reculs ou des progrès. Ne rien faire, se taire ou se dissimuler est encore une façon de faire ou de laisser faire le pire. Par conséquent, aucun guadeloupéen ne peut fuir avec tranquillité l’impératif de répondre de ses actions et de celles des autres. C’est « ce qui se fait » qui détermine l’existence de tout le monde. Nous n’imaginons pas à quel point ce qui vient de se faire nous pourrira la vie publique, jusqu’à ce que la seule solution, la plus évidente en tout cas, s’avère celle que la classe politique évite lâchement, de scrutin en scrutin: compter sur les propres forces du pays.

LA GUADELOUPE GUADELOUPEENNE NE DOIT PLUS ETRE UNE CHIMERE

Qu’est-ce qui est reconduit avec les maires reconduits, qu’est-ce qui est introduit avec les entrants ? Des postes et des postures, c’est certain, mais rien de vraiment lisible pour l’avenir à long terme du pays. Chacun estime qu’un tiens vaut mieux que deux tu-l’auras. Baillif se fout de Saint-François, qui le lui rend bien. Et il en est ainsi de chaque commune prise isolément à l’égard du reste de la Guadeloupe. Pourtant, la seule manière de maintenir ne serait-ce que la plus petite idée de réforme et de changement en Guadeloupe est de parier à un niveau plus élevé. Il est grand temps de cesser de répandre qu’aspirer à la souveraineté réelle des guadeloupéens en Guadeloupe c’est viser trop haut. En réalité, le drame des forces émancipatrices de notre pays est d’avoir ces dernières années visé trop bas. L’idée de prendre des positions de pouvoir au niveau d’instances municipales, départementales, régionales, ce n’est viser haut que lorsque, parallèlement, on n’oublie jamais d’où l’on vient. C’est-à-dire, lorsqu’on garde un lien indéfectible avec le véritable pouvoir démocratique de la rue ou du terrain qui vise à dissoudre les relations de pouvoir telles qu’elles se nouent en colonie française régionalisée.

On ne peut contribuer à créer une société fondée sur la reconnaissance de l’identité guadeloupéenne et la recherche mutuelle de la dignité des personnes, sans le peuple concerné. Cela passe plutôt par une relativisation, voire une redéfinition du pouvoir, que par sa seule conquête et sa conservation en l’état. En somme, qu’on occupe des positions de pouvoir ou de citoyen militant non-élu, on doit reconnaître l’ensemble des activités dans la société qui portent en elles des germes de progrès et y rester attentifs. Il suffit d’interroger les militants associatifs ou les professionnels, ceux qui dans tous les domaines de la vie, emploient leur temps libre ou de travail à rendre notre société meilleure pour le plus grand nombre ou, tout du moins, à empêcher qu’elle s’effondre totalement. On rencontre un immense paradoxe : derrière un comportement électoral global qui tend à ne rien bouger, il y a plus de gens qu’on ne pense qui rêvent d’une autre société, et de manière singulièrement autonome à l’égard d’un quelconque parti politique. C’est là une donnée nouvelle, qui invite les acteurs du changement à ne plus présenter la perspective anticolonialiste comme une chimère.

Frantz Succab

Comments

  1. la Guadeloupe Guadeloupéenne c’est d’abord éliminer une classe politique népotique et mafieuse. Alors pourrons parler d’avenir!!!!!!!!!!!! La Guadeloupe Guadeloupéenne sera, quand des libéraux s’empareront de la question et non tant que quelques cripto-marxistes tenteront d’imposer cette question.