Ecrire le créole de manière « Obidjoul » : Jean Bernabé dialogue avec Hector Poullet

crillash_obidjoul_jean_bernabe_creolewaysSuite à la parution sur Creoleways des tribunes d’Hector POULLET intitulées « Sur les épaules de Jean (1 et 2)« , un dialogue s’est noué autour de l’évolution de la graphie des créoles telle que présentée dans l’ouvrage Obidjoul de Jean BERNABÉ. L’occasion pour ce dernier de faire le point sur les problématiques liées à la sauvegarde de la langue créole dans le contexte actuel.

Ma réponse à Hector POULLET

par Jean BERNABÉ

Bonjour, Hector

      Quelle n’a pas été ma surprise de découvrir que toi, un des écrivains emblématiques de la Guadeloupe, tu as publié sur le site Creoleways un hommage tout à la fois élogieux et critique, sur ma personne et sur mon parcours de chercheur universitaire créoliste. Au point de mettre ton talent poétique au service du jeu de mots faisant du Jean que je suis un « géant » en passant par le Jehan médiéval ! Tu peux m’en croire, je ne me veux en aucune façon le promoteur messianique du salut (terme mystique) de la créolophonie, mais un artisan parmi d’autres (que j’espère de plus en plus nombreux et efficaces) du sauvetage (mot pragmatique) d’une créolophonie menacée.

      Connaissant l’autorité de ta plume, je vois là une occasion de réenclencher une réflexion collective dans un contexte où beaucoup, même conscients des difficultés de nos pays, n’ont pas toujours le courage de prendre en main les moyens d’un vrai changement à tous les niveaux.

      Le standard 1 de la graphie GEREC, élaboré en Guadeloupe dans les années 1973-77, ne fut pas une erreur, mais, comme tu l’as toi-même reconnu, un choix dicté par l’urgence et les contraintes du moment. L’observation de sa mise en pratique dans les années qui ont suivi m’a fait le remettre en question, comme c’est normal dans tout travail mené scientifiquement. D’où le standard II, première réforme, proposée d’ailleurs à l’occasion du CAPES de créole, résultat abouti en 2001 du combat mené par le GEREC — et de manières diverses — avec d’autres collègues dont Bernadette Cervinka (y compris pour la coordination des enquêtes interterritoriales sur le créole), Raphaël Confiant (y compris pour la poursuite de la gestion de notre revue Espace Créole), Robert Damoiseau (y compris pour le développement de la grammaire contrastive), Jean-Charles Hilaire (y compris pour l’enseignement des langues africaines et leur relations avec les créoles), Gerry L’Etang (y compris pour la recherche anthropologique sur les mondes créoles) et divers associés, étudiants ou non.

      Si le standard II, globalement adopté en Martinique, ne l’a pas été en Guadeloupe, cela m’a paru à l’époque relever d’une sacralisation ethnocentrique du standard I, au motif de son élaboration en Guadeloupe et, par voie de conséquence, ma profonde déception devant ce clivage opéré dans le rassemblement originel GEREC m’a découragé de poursuivre l’œuvre de diffusion sur les autres territoires de la créolophonie.

      Je continue à développer avec des doctorants (que je dirige en tant que professeur émérite) une approche cognitive du créole et je me permets d’en citer deux : Daniel Bardury et Yveline Saturnin, engagés dans des recherches d’une originalité et d’une profondeur qu’on aimerait plus présentes à l’UAG, si on peut encore parler d’UAG (dont le sigle devrait désormais signifier : Usine A Gaz ! Pass i ka pran bon gaz !).

      Enrichi de longue date par la découverte de considérations scientifiques d’ordre cognitif, j’ai prolongé le standard II (que j’avais volontairement limité pour ne pas effaroucher les opposants) sous la forme du standard III, présenté dans mon ouvrage Obidjoul. J’y ai supprimé autant que possible les rigidités défavorables à l’acte de lecture, aventure fondamentalement oculaire et peu liée à la dimension vocale, phonétique de la langue. Partant du principe que base phonétique, oui, mais enfermement dans la rigidité phonétique, non, j’y ai donc introduit un système de variation qui a la particularité de ne pas reposer sur le recours étymologique au français. Je pense utile de poursuivre et développer ce dispositif de variation, grâce à des suggestions émanant de rencontres élargies. Les innovations du tout récent standard III ont déjà été adoptées par plusieurs « matjè pawol » de la Martinique et un certain nombre de Guadeloupéens et prises en considération par un ou deux Guyanais, tous faisant preuve d’une réelle ouverture d’esprit. Mais je constate encore la rémanence d’une certaine opposition, nourrie de conservatisme et de corporatisme. Serait-ce que les réfractaires (souvent, d’ailleurs, des « matjè pawol ») craindraient de voir déconsidérées leurs œuvres écrites dans le standard I ou II ? En quoi ils auraient tort ! En effet, Gilbert Gratiant, l’un des plus grands poètes créolisant a écrit dans une graphie étymologique et cela ne porte aucunement atteinte à la valeur de son œuvre ! Je ne peux donc que rendre hommage au courage et à l’intégrité intellectuelle qui te font t’intéresser à l’idée d’une remise en question du système graphique, alors que vient d’être réédité le dictionnaire du créole guadeloupéen, dont tu es un des co-auteurs.

      Dans ton deuxième article, tu signales certaines erreurs et approximations qui se seraient glissées dans le premier et c’est tout à ton honneur : Linivèsité livènaj ainsi que le DULCR (Diplôme Universitaire de Langue et Culture Créole) furent assurément des entreprises du GEREC, mais c’est Lambert-Félix Prudent qui, en sa qualité de responsable de la formation continue de l’Université, les a coordonnés, pour leur plus grand succès. Ma coordination du GEREC a toujours été dans le sens du collectif et l’implication des individus. Il n’empêche, c’est moi, qui dans le souci de préserver la recherche scientifique à la Faculté des Lettres, ai pris l’initiative et assumé la responsabilité d’engager la fusion de tous les laboratoires en un seul, dénommé CRILLASH (Centre de Recherches Interdisciplinaire en Langes, Lettres, Arts et Sciences Humaines). Le GEREC n’est pas mort pour autant. Il opère sous d’autres auspices. Il demeure un repère historique, il dépasse ma personne.

      Nul doute qu’à partir de l’initiative de l’écrivain que tu es, appartenant à un pays encore réfractaire (dans ses élites) au changement graphique, nous pourrions arriver à trouver les voies d’un rassemblement interterritorial des créolophones soucieux de travailler, sur des bases scientifiques et rationnelles, à la promotion non seulement de la graphie, mais aussi de la langue créole, mon vœu depuis longue date, rendu crucial par les événements actuels. Il l’est d’autant plus que j’assiste en ce moment à l’émergence çà et là en Martinique de divers mouvements claniques de gens, qui, ayant éventuellement et de façon tout à fait légitime une pratique du créole écrit, mais ne possédant pas forcément les moyens scientifiques adéquats, envisagent à leur manière de proposer des aménagements graphiques qui ne sont liés qu’à leur propre expérience. Or, c’est l’expérience la plus large des créolophones qui peut le mieux légitimer toute décision en la matière. Trêve d’orgueil ! La question de l’aménagement des langues est une question délicate que les intégrismes intellectuels et idéologiques ne peuvent que biaiser ! Chacun devrait avoir la modestie et la lucidité de penser qu’on peut être créolophone sans être créoliste, mais aussi qu’il ne suffit pas d’être créoliste pour s’imaginer pouvoir indiquer en guide suprême la bonne voie à un peuple moutonnier de locuteurs. Le plus important est que ceux qui s’intéressent à l’écriture du créole comprennent la problématique de l’indispensable variation, précieuse source d’une vraie appétence pour la lecture.

      Même si je suis un universitaire, ce que je produis ne saurait être un décret, mais une proposition, un tremplin pour aller plus loin. Voilà d’ailleurs pourquoi mon dernier ouvrage, n’est pas une charte des créoles (qui suis-je pour le faire ?), mais des « prolégomènes à une charte des créoles », c’est-à-dire une réflexion qui a pour vocation de préparer un débat entre les créolistes, sans écarter les points de vue de ceux qui, sans être des spécialistes, se sentent concernés par une telle entreprise, mais sans non plus se laisser submerger par des partis pris idéologiques et égocentriques. Disant cela, je suis fidèle aux orientations du mouvement (initié il y a quelques années en Martinique), dont je suis adepte, à savoir KTKZ (Kolé Tett Kolé Zépol) et au secrétariat duquel je me réjouis d’appartenir avec Maurice Laouchez et Robert Saé, camarades combatifs et néanmoins particulièrement tolérants.

      Prolégomènes a été préfacé par un de mes anciens étudiants et membre du GEREC originel, Robert Fontès, qui, à travers son propos, manifeste lui aussi clairvoyance, courage et brio. J’ai aussi eu l’occasion, il y a quelques mois, d’un dialogue fécond, via Internet, avec un autre intellectuel guadeloupéen Frantz Succab, dont j’ai pu apprécier aussi l’honnêteté intellectuelle, les convictions profondes, non biaisées pour autant par le conformisme. Puissions-nous retrouver l’ensemble des relations de dialogue que j’ai eues en Guadeloupe à l’époque où j’y ai vécu, pendant ces quatre années fort riches, de 1973 à 1977. Quand tu liras ce dernier ouvrage, ce même anticonformisme qui a caractérisé tes récents propos te fera certainement prendre la mesure de l’hétérodoxie de cet essai ainsi que sa vocation et sa capacité d’alerte quant au devenir culturel (notamment linguistique) de nos pays. Je te préviens : c’est défrisant, voire terrifiant pour certains !

      Si la question de la graphie a été centrale, elle est loin d’être ma préoccupation majeure. Le centre de gravité de Prolégomènes à une charte des créoles n’est autre que la problématique de la décréolisation, phénomène devant lequel la grande majorité des créolophones et même des créolistes se voilent les yeux. Le fait que tu sois un des rares à en parler ne fait que confirmer la lucidité et la vigilance qui t’habitent et que je crois utiles, voire indispensables, à un nouveau rassemblement et un redéploiement des efforts des gens de bonne volonté. C’est vrai, j’ai un parcours universitaire et militant au service d’une relation plus épanouie des créolophones avec leurs deux langues maternelles. Pour cela, il fallait que nous réhabilitions le créole, non pas comme objet identitariste, mais dans sa réalité historique ainsi que ses potentialités souvent méconnues et qu’une certaine recherche scientifique peut et doit mettre au jour, pour permettre notamment la réactivation et le redéploiement de son lexique, afin de lutter contre la décréolisation. Je m’y applique dans mes travaux en cours, promis à une diffusion prochaine. Le problème de la synthémisation (ou regroupement des mots) que tu évoques dans ton deuxième article y sera d’ailleurs traité en profondeur Il ne me déplairait d’ailleurs pas de te compter, à titre symbolique, parmi les dédicataires de ce livre.

      Je n’ignore pas que ton engagement pour le créole s’origine dans une formation de scientifique pur et dur sur laquelle s’est très tôt greffée ta vocation littéraire ! En fait, si la capacité à évoluer renvoie à la théorie de l’évolutionnisme de Darwin, alors toi, en raison de ton refus des immobilismes, n’es-tu pas aussi un des disciples de ce géant de la science ! C’est donc avec plaisir que je te renvoie le compliment et reste ouvert à tout échange fructueux, d’où qu’il vienne !

      Lonnè respé ba’w,

      Jean