Société : La Guadeloupe est-elle un archipel de silences ?

gwadada01

La Gwadloup sé ki moun ? La Gwadloup sé ta ki moun ?

Par Dominique DOMIQUIN

« J’aime la Guadeloupe… blablabla… J’aime la Guadeloupe… » On aura beaucoup prononcé cette phrase ces dernières années. On ne le dira jamais assez: la Guadeloupe est un archipel. Chacun à sa manière et pour ses propres raisons aime ce pays composé d’îles.  Logiquement, tous ceux qui en sont issus sont des Guadeloupéens, donc des gens qui ne comptent pas pour du beurre, qu’ils soient de Grande-Terre ou de Basse-Terre (deux géologies différentes séparées par un doigt de mer), de la Désirade, des Saintes ou de Marie-Galante.

C’est vrai, nous nous affrontons parfois très durement mais, au fond, nous sommes une famille, non ? Étant tous Guadeloupéens, nous sommes bien censés nous intéresser les uns aux autres ? Prendre soin les uns des autres, quelles que soient nos croyances, classes sociales, couleurs de peau, orientations sexuelles ou idées politiques, c’est le minimum non ? Ce n’est pas être entièrement idiot que de penser cela, j’espère ?

D’ailleurs, du plus riche au plus pauvre, dès qu’une catastrophe naturelle nous démolit, nous chiktaye, nous détruit ; nous courons, nageons, volons au secours les uns des autres sans hésitations. Nous l’avons prouvé à maintes reprises et nous sommes forcément amenés à le démontrer encore et encore. Car notre pays nous ramène toujours sans pitié à l’essentiel. C’est dans sa nature.

Donc, nous aimons la Guadeloupe. Nous y sommes nés ou installés depuis longtemps. Ou bien nous sommes loin d’elle mais nous y avons nos racines. Ça a l’air bête tellement c’est évident… Quoique.

On ne peut pas demander à un Guadeloupéen d’être conscient 24h sur 24 des problèmes de son île (de son archipel!) et de ses concitoyen(ne)s. Mais on peut attendre de lui que, de temps en temps, il s’exprime sur ce qui lui semble important. Un coup de gueule ou un koud’siwo sur le répondeur de RCI, c’est sympa, c’est mieux que rien, mais c’est pas souvent qu’on y a réellement dit quelque chose.

Ce qui nous tue c’est le silence. Les latins d’Europe appellent ça « l’omerta ».

Silence quand on bat une femme dans la maison d’à côté. Silence quand on maltraite un enfant. Silence sur les petits arrangements entre amis. Silence sur les abus patronaux (quand les patrons sont noirs ou idéologiquement amis). Silence sur des dérives syndicales gravissimes. Silence durant des années sur le chlordécone. Silence quand on massacre des étudiants au Venezuela (parce que Chavez était un « gentil garçon » qui aurait pu nous donner du pétrole). Silence quand on exploite les artistes. Silence sur l’esclavage contemporain. Silence sur la nécessité de sauvegarder au moins l’Université des Antilles (Guadeloupe et Martinique). Silence à nous crever les tympans que celui de nos politiques lors du récent conflit des carburants. Silence sur le projet de port en eaux profondes alors qu’on sait que cet équipement est vital pour l’avenir d’une Guadeloupe minée par le chômage. Silence quand « on » détruit à petit feu les vies des employés de l’hôtel Kawann Beach à Marie-Galante. Quand « on » refuse de les payer. Quand « on » leur refuse l’accès à leur lieu de travail alors qu’on savait les faire bosser durant le festival Terre de Blues…

Silence. Silence. Silence.

« J’aime la Guadeloupe… blablabla… J’aime la Guadeloupe… » Mais oui, mais oui, mon petit coco. Mais oui…

Dominique DOMIQUIN, guadeloupéen moyen.

Comments

  1. cher mr Domiquin,
    bien évidemment, je ne puis que partager votre analyse de guadeloupéen de bons sens, tant il est vrai que certaines « élites guadeloupéennes » me dégoûtent. Elles me dégoûtent quand elles décident de qui est guadeloupéens ou pas! je me demande toujours de quel droit elles s’autorisent à dire qui est guadeloupéen où ne l’est pas!
    elles me dégoûtent quand elles font de la Guadeloupe un isolat, quand l’on dresse békés, nègres, chabins, mulâtres et zindiens contre l’une de ces composantes : çà c’est l’anti-Guadeloupe! Les Guadeloupéens qu’ils soient blancs noirs gris ou jaunes sont guadeloupéens : il faut que ceux qui prêchent la division cessent car cela ne peut guère nous conduire bien loin; vers le désordre, vers la destruction. or la Guadeloupe plus que jamais a besoin de bâtisseurs!
    tout à fait en accord avec mr DOMIQUIN

  2. Ce n’est pas le propos de DD mais m’intéresse la question des causes de ce silence. J’en vois trois que je voudrais partager avec le lecteur. D’abord un manque de courage.Le silence règne parce parce qu’il est confortable. On ne prend pas le risque de la confrontation et on ne veut subir le feu de la critique. Ensuite peut être évoquée la dépolitisation massive des sociétés d’aujourd’hui, elle même effet de l’individualisme achevé qui caractérise une grande partie du monde actuel. Ce qui compte c’est avant tout la sphère privée et sa promesse de bonheur à l’abri, voire peut-être même contre le collectif. Tocqueville a dit l’essentiel sur cette question. Et enfin une troisième cause, plus fondamentale que je présente brièvement tant sa teneur me semble requérir un long exposé qui n’a pas sa place dans un commentaire ici. Le silence règne parce que les ressources de la parole qui font sens commun restent encore focalisées sur l’expression du malheur vécu historiquement en commun. Du coup le langage à inventer pour dire l’action réformatrice de la société sur elle-même se heurte à une difficulté : tisser le lien politique orienté vers l’avenir dans la confiance réciproque. C’est cette difficulté qui génère politiquement du silence. Une levée de cette difficulté s’est esquissée en 2009… Si l’on ajoute que cette communauté qu’est la Guadeloupe n’a jamais réellement fait l’expérience du Pouvoir pour elle-même (faire l’épreuve décidée de ses propres possibilités d’auto-transformation), on comprend alors pourquoi la fille de l’esclave reste muette.

  3. Je ne suis pas Guadeloupéenne, mais j’ai trouvé cet article magnifique; l’union fait la force et pour avancer il faut des bâtisseurs. Merci Mr Claude Guilliod et merci à vous aussi Mr Dominique Domiquin