Kréyòl : Hector Poullet poursuit la réflexion sur l’ouvrage « Obidjoul » de Jean Bernabé

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Le créoliste Hector POULLET approfondit sa réflexion sur l’évolution de la graphie des créoles à travers les travaux du linguiste Jean BERNABE, auteur de l’ouvrage Obidjoul. La rédaction de Creoleways est fort agréablement surprise de l’intérêt que suscite cette critique récemment parue dans nos colonnes, tant il est vrai que les textes en créole que nous publions régulièrement ici-même sont peu lus. Voici donc la suite des « Réflexions sur le périple du créole à travers l’œuvre du Géant Bernabé » qui, nous en sommes certains, poseront les bases d’un débat fructueux.

Sur les Epaules de Jean
2ème Partie
«Au début était le Verbe et le Verbe était avec Dieu 
et le Verbe était Dieu»
Evangile selon Saint Jean.

Si je trouve très belle la métaphore qui présente les chercheurs comme des nains sur les épaules de géants, (les théologiens sur les épaules des Apôtres, les généticiens sur les épaules de Darwin), j’aime tout autant l’adage créole : « pyébwa ho ka di i ka vwè sa (k)i olwen, maché ou ké vwè pli lwen » (le grand arbre prétend voir le lointain , marche et tu verras plus loin), ce proverbe se retrouve dans plusieurs versions et dans tous les créoles. Ainsi en Haïtien : « pousyè pyé miyò pasé pousyè bounda » (il vaut mieux avoir la poussière sur les pieds que d’en avoir aux fesses). C’est une philosophie qui encourage l’action plutôt que l’immobilisme, qui nous pousse à toujours aller de l’avant : « koulèv antòch pa ka janmé gra » (la couleuvre qu’on trouve enroulée sur elle-même n’est jamais bien grasse)

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« Obidjoul » est le titre de la dernière livraison, septembre 2013, de Jean sur de nouvelles propositions de modifications de la graphie créole.

Le sous-titre : « Approche écologique et cognitive au service du mieux lire-écrire le créole ».

Le format 15×21 est pratique et le livre est bien en main.

L’esthétique même de l’ouvrage est très réussie : couverture cartonnée, brochée, blanche, belle présentation de l’infographie.

Edition : Le Teneur.

En quatrième de couverture on peut lire un extrait de la préface d’Alain Bentolila : « Ma frilosité à l’égard de choix orthographiques qui viseraient uniquement la transparence graphophonologique du créole n’est pas la réponse réactionnaire d’un dinosaure de la langue aux jeunes générations en mal de révolution, je vous l’assure. Je n’éprouve pas de nostalgie particulière pour une orthographe étymologique. ».

Comme je ne trouvais pas le livre en Guadeloupe, j’ai demandé à un ami de me le faire parvenir de Martinique.

Obidjoul : c’est de la belle ouvrage.

Après l’avoir parcouru, je me suis étonné auprès des uns et des autres, dont certains très proches de Jean, que personne n’en parle. Il m’a été répondu :

  1. qu’il valait mieux ignorer ce standard 3, pour ne pas ranimer des querelles qu’avait déjà provoqué le standard 2.
  2. que les problèmes de graphie étaient finalement mineurs par rapport aux problèmes de décréolisation plus urgents à résoudre.

J’ai trouvé étrange que de fausses solutions de stratégie l’emportent sur la réflexion «scientifique ». Selon moi, nous n’étions pas obligés d’adopter les propositions de Jean, en tout cas pas toutes, mais nous pouvions au moins en débattre, ne serait-ce qu’entre nous. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvions ignorer le travail de réflexion de celui-là même qui avait été à l’origine de l’onde de choc des études créoles.

Mais peut-être était-ce juste le temps de la réflexion qui manquait aux uns et aux autres, et que j’étais trop pressé.

Comme personne ne semblait prêt à ouvrir le débat, j’ai pensé alors que je le ferais seul avec moi-même, que j’allais faire le point sur ce que je pensais de Jean et de son dernier ouvrage. J’ai repris la lecture de Obidjoul de façon plus systématique pour mieux comprendre sa démarche. Ensuite, comme souvent, pour avoir une trace et conduire ma propre réflexion, j’ai commencé à mettre par écrit mes observations. J’en étais là, quand Dominique DOMIQUIN de Creoleways m’a proposé de mettre en ligne cette réflexion afin d’induire un éventuel débat.

« Obidjoul », le mot appartient au lexique créole de la Martinique, il est inconnu de la très grande majorité des Guadeloupéens et des Haïtiens. Il s’agirait d’une déformation de l’Anglais beautiful : beau. C’est vrai que ces messieurs de la Martinique ont subi plus longtemps que nous autres l’occupation anglaise. Mais Obidjoul n’est pas seulement le beautiful anglais. Obidjoul ! : « parfait ! » Selon le dictionnaire du créole martiniquais de Raphaël CONFIANT.

Ainsi ce Standard 3 serait le résultat d’une longue métamorphose (de près de quarante ans) en plusieurs phases, qui aura permis la transformation de la chenille en nymphe puis de la nymphe en papillon, l’imago : l’insecte adulte et parfait.

Si le passage du Standard 1 au Standard 2 s’est réalisé dans le sillage d’un passage de la structure GEREC tout court, en GEREC-F ; la transformation du standard 2 en standard 3 s’est faite dans le sillage de la mutation de GEREC-F en CRILLASH.

Je ne veux absolument pas débattre ici des aspects techniques du standard 3, pas plus que je n’ai voulu le faire du standard 2, je ne voudrais pas que certains en profitent pour entrer « an lagè/lagyè/ladÿè/ladjè, san baton » c’est-à-dire dans un affrontement stérile avant même qu’ils aient pris le temps de lire l’ouvrage.

Pour ma part, j’ai trouvé le livre plutôt bien fait et équilibré avec le sommaire suivant :

– des généralités qui font un rappel sur l’écriture et les types fondamentaux d’écriture. (p 15 à 24)

– un état des lieux et étapes d’un parcours graphique. (p.27 à 54)

– les leçons : l’expérience graphique de Gilbert GRATIANT. (p.57 à 88)

– la version standard 3 (p.90 à 121)

– conclusion et annexes.

J’ai en particulier apprécié :

  • la pertinence de certains arguments, entre autres qu’aucun système graphique n’est parfait : quand un système facilite trop l’écriture, il défavorise la lecture et vice-versa, d’où la nécessité de trouver un équilibre aussi juste que possible entre encodage et décodage. Or cela ne pouvait se faire à priori, seule l’expérimentation sur le long terme pouvait permettre de tirer des conclusions.
  • la nécessité pour une graphie de tenir compte de l’approche écologique et cognitive, c’est-à-dire de l’environnement graphique dominant (ici le français) qui nous fera buter, hésiter à la lecture. En effet comment s’empêcher quand nous lirons lèt (standard 1) ou let (standard 2) ou lett (standard 3), comment s’empêcher d’hésiter entre les représentations des signifiés qui en français s’écrivent : lettre et lait ? De quel « lett » s’agit-il ? Tout le monde sait que notre représentation des mots précède la reconnaissance graphique de ce mot et que lire n’est pas seulement déchiffrer. Ne serait-ce pas là l’origine du fait que beaucoup de lecteurs ânonnent ou tout au moins éprouvent le besoin de bouger les lèvres, de syllaber quand ils lisent un texte en créole. A quel moment s’arrêter dans cette nécessité? Pour finir, Gilbert GRATIANT n’avait-il pas raison d’écrire en créole lett pour la lettre et lait pour le lait? Comment lire mon (standard 3), mòn (standard 2) en français « morne » ?
  • les arguments sur la nécessité d’innovations ponctuationnelles.

En effet, nous sommes nombreux à hésiter sur la ponctuation en créole, (ce fait avait déjà été signalé par M.C. HAZAËL-MASSIEUX) en plaçant des virgules à tout propos et souvent hors de propos.

J’ai regretté :

  • ne trouver qu’une remarque (page 103) sur la synthémisation pour koudmen et bòdlanmè, alors qu’il s’agit de la principale préoccupation de toutes celles et ceux qui voudraient mieux écrire le Créole : quand « coller » et quand « décoller » ?
  • ne trouver aucun lexique en fin d’ouvrage à propos d’un vocabulaire très technique, comme synthémisation que le correcteur d’orthographe ignore et, m’a-t-il semblé, vocabulaire technique quelque peu pléthorique.
  • ne pas trouver d’interrogation sur l’apprentissage de tous ceux qui ne seraient ni créolophones natifs, ni même francophones, désireux d’apprendre le créole ou au moins d’apprendre à le lire. La langue créole n’aurait-elle pas aussi vocation à devenir internationale?
  • ne trouver aucun appel à une quelconque participation des uns et des autres, marqueurs de parole comme il est dit, conteurs, poètes, enseignants… ceux qui, sur le terrain, ont sans doute beaucoup à penser, à dire, à proposer. Comme si le linguiste dans sa tour d’ivoire avait la science infuse et que ce statut le soustrayait à toute forme de négociation.

Enfin cette question : que faire des publications créoles faites sur les critères du standard 1 ou 2, des publications importantes comme le dictionnaire créole martiniquais /français de R. CONFIANT ou la très prochaine future version des « Guides créoles » d’Assimil (à paraître en mars 2014) dans les différents créoles ? Tout cela serait frappé d’obsolescence, d’avance, et nous devrions tous revoir nos copies et à chaque nouveau standard repartir à zéro ?

Il est à craindre que nous restions encore longtemps dans l’entre deux graphies, tant qu’un standard officiel n’aura pas tranché comme en Haïti pour dire quelle est la bonne ortho-graphe.

Et puis, les problèmes de graphie sont-ils les seuls à participer à la décréolisation générale de notre jeunesse ? Je n’en suis pas certain, il me semble même que c’est le contraire. Je reste persuadé qu’un débat sur la graphie est une bonne occasion de responsabiliser les uns et les autres, de montrer le génie passé et présent de notre langue, l’occasion d’inventer la légende de son apparition, d’ouvrir des perspectives sur son avenir, de conquérir des cœurs et d’augmenter le nombre de créolophones sur la planète, bref de rendre nos jeunes fiers de ce que leur ont laissé des ancêtres qu’on disait pourtant n’être que des bêtes.

Pour le reste je remercie encore Jean de m’avoir toujours poussé, involontairement sans doute, à une réflexion plus approfondie sur le créole, réflexion que je n’aurais sans doute pas fait seul et spontanément, de me donner ainsi l’occasion de vous la faire partager. Je ne doute pas de la réaction en chaine qu’il aura encore une fois provoquée. Je lui rends cette grâce d’autant plus volontiers qu’il est aujourd’hui professeur émérite, que je suis moi-même PEGC à la retraite, que nous n’attendons ni lui ni moi, rien l’un de l’autre. Merci.

Hector POULLET                  

Capesterre le 03 mars 2014

Post scriptum

En commentaire de la première partie de cet hommage, on me dit que j’ai fait des raccourcis :

  • Que l’Académie française créée par Richelieu en 1635 n’a pas inventé l’orthographe du Français, mais que cette invention est le fait de la bourgeoisie du 19è siècle. C’est vrai, mais je pensais que tout le monde savait cela, avait au moins entendu parler de la dictée de Prosper Mérimée ainsi que du livre d’Hervé Bazin « Plumons l’oiseau ».
  • Qu’entre le départ de Félix du GEREC et son exil volontaire sur l’ile de la Réunion il s’est écoulé seize années, oui 16 ans pendant lesquels il a vécu le martyr, rongé son frein, mangé son âme en salade à l’UAG. C’est vrai, j’ai vraiment fait un raccourci. Désolé : « wòch an rivyè pa konnèt mizè a wòch an solèy » (la pierre qui baigne dans l’eau de la rivière ignore la souffrance de celle qui est au soleil)
  • Que ce n’est pas Jean qui a mis en place Livènaj kréyòl, ni le DULCR. Sans doute vrai également, mais si Félix est à l’origine de ces belles réalisations, il l’a fait avec l’aval et sous le patronage de Jean et nous savons tous que dans un laboratoire on ne parle pas des collaborateurs mais du Patron. C’est dommage, c’est injuste, mais c’est comme ça partout. Qui connait les noms des chercheurs qui ont mis en évidence le boson de Higgs ? D’ailleurs après le départ de Félix, il en a été de même de tous les autres collaborateurs de Jean qui ont peut-être nourri sa réflexion : Jacques, Gerry, Raphaël, Serge, Diana, Bernadette…qui ont sans doute, eux aussi, participé à d’autres réalisations.

On me dit qu’en 40 ans Jean n’a pas fait émerger un seul grand linguiste de l’UAG. Je ne sais pas, c’est possible, mais à la réflexion il a fait beaucoup mieux, selon moi, et je ne pense pas être un encenseur, un thuriféraire comme dirait le Poète, de Jean : il a réussi, avec toutes ses contradictions, à donner à des dizaines de Guadeloupéens et de Martiniquais une impulsion, le désir de mieux se connaitre, de mieux connaitre leur pays, de vouloir écrire leur langue.

Lire la réponse du professeur Jean BARNABÉ ICI