Carburants : L’une des Inéluctables mises aux normes mondiales de nos économies locales

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Excepté dans l’île de La Réunion où la question semble réglée, la grève des gérants de stations-service continue dans les DOM. Les dernières modalités des arrêtés de méthodes (source du conflit), sont en cours de discussion en préfecture. La publication au Journal Officiel devrait avoir lieu en début de semaine. Afin de poursuivre le débat de fond, nous relayons cette tribune fort pertinente d’Yves-Léopold Monthieux récemment parue sur  Politiques Publiques. Son analyse du cas martiniquais devrait interpeller tous les antillo-guyanais.

Défaillance du transport collectif et culte de la voiture

Par Yves-Léopold MONTHIEUX

Le flot des critiques négatives émises à l’endroit des gérants de stations service surprend. Ces derniers ne sont soutenus par personne, comme ont pu l’être en leur temps les dockers ou autres acteurs ayant procédé à des grèves dures. Il convient de se méfier de ces unanimismes qui finissent par faire moutonnier. Ces professionnels se trouvent au bout de la chaîne des patrons du pétrole. Ils sont les plus petits et les plus proches de l’usager. Même s’ils ont leur part de responsabilité dans le grippage de la distribution, ces petits chefs d’entreprises apparaissent donc comme des boucs émissaires. On les dit solidaires des pétroliers alors qu’il est difficile de voir l’intérêt qu’ont ces derniers à les protéger.

Mais à cause de cette stigmatisation ils pourraient, par un retournement de l’opinion, catalyser le mécontentement des usagers envers l’Etat et la compagnie Total. Ce risque devrait conduire le gouvernement à un règlement rapide quoique sans doute ponctuel de cette affaire. Ce différend pourrait finir par une augmentation de l’essence alors parfaitement consentie par les adeptes du culte de la voiture que nous sommes devenus.

On sait que l’addiction de l’Antillais à la voiture a été puissamment facilitée par la désorganisation, voire la dérèglementation de fait des transports en commun à la fin des années 1950 – début des années 1960. Les taxis collectifs se sont imposés dans un court laps de temps, issus d’initiatives sauvages face au caractère figé des taxis traditionnels qui sont entrés dans le folklore sous le nom de « taxis pays ». Pour plusieurs raisons, notamment de clientélisme politique, on n’a pas entrepris à temps une nouvelle organisation des transports collectifs. On ne tente de réagir qu’après l’essoufflement du système et que la plupart des acteurs sont partis à la retraite. Le hiatus dure depuis un demi-siècle avec les taxis collectifs – « collectifs », a minima, mais surtout « taxis », par le confort. Ce système hybride a servi de point de passage entre le transport en commun d’antan et le transport individuel qui tend à être la règle aujourd’hui. Le carburant en est devenu un produit de première nécessité dont le moindre aléa dans la distribution conduit à une réaction aussi forte que si le pain venait à manquer.

En effet, la vie s’est pratiquement arrêtée depuis hier à midi du fait de la seule annonce d’une grève de distribution prévue pour ce soir. On se rappelle que les stations d’essence s’étaient révélées parmi les points les plus chauds de la grève de février 2009 et que le coût des pièces détachées auto avait été l’un des principaux sujets de frictions. Moyennant quelque compensation de la part du gouvernement, les patrons du pétrole pourraient renoncer à une part, après tout limitée, de leurs profits au regard de leurs gains immenses au plan national et international. Il demeure que la suppression des gérants de stations service n’arrangerait pas durablement les choses. Après, ce serait le tour des pompistes, puis de la SARA elle-même avec ses 200 emplois confortables. N’est-il pas admis, en effet, que le pétrole déjà raffiné venant d’Europe coûterait moins cher que le pétrole raffiné sur place ?

Mais plus généralement, la vraie question tient à l’inéluctabilité des changements de pratiques et des mises aux normes internationales de l’économie locale. Déjà, le petit commerce a disparu et presque tous les enseignes antillaises, cédé aux grandes marques mondiales. Le phénomène n’est pas sur le point de s’arrêter, qui, dans bien des domaines, devrait se manifester et heurter notre confort. Plus on se rapprochera de la réalité économique de nos territoires, plus les soubresauts de cette nature se multiplieront. Cependant ce passage incontournable aidera sans aucun doute à la réalisation de notre aspiration à être nous-mêmes. Et ceux qui souhaitent voir réorienter nos activités vers la Caraïbe seront servis.

29 janvier 2014

Tribune publiée le 31/01/2014 sur politiques-publiques.com