Mizik : Daly réussit une belle reprise de Patrick Saint-Eloi

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Merci Monsieur Daly

par Alain MAURIN

Fait anecdotique pour certains, notamment plusieurs franges de la population, défi pour les musiciens ou encore opportunité pour les business man de l’industrie musicale, l’acte de la reprise d’une œuvre musicale est incontestablement un exercice délicat aux enjeux multiples.

Considérons pour nos propos l’univers très large des musiques dansantes, à savoir rythmes and blues, soul, funk, variété internationale, etc. Pour chaque génération de musicien, ce sont des dizaines de courants musicaux, des centaines de hits et de milliers de titres qui doivent leur naissance et succès à l‘exploration et la lecture du patrimoine transmis par leurs ainés. Les illustrations sont évidemment pléthoriques et il ne peut être envisagé de chercher ici à énumérer un grand nombre. Mais il est tout à fait instructif de s’arrêter sur quelques-uns.

C’est ainsi que Seal, déjà célèbre avec ses premiers albums (Crazy, Kiss From A Rose, Human Being,…) a accédé à une marche encore plus élevé du succès commercial en publiant en 2008 l’album Soul composé uniquement de reprises de chansons des années 1960 et 1970, composées par des musiciens légendaires tels que James Brown, Otis Redding, ou encore Al Green. Cet album a connu un succès notoire, en étant certifié disque d’or dans de nombreux pays.

Evoquons aussi le cas du rappeur américain Artis Ivey dit Coolio qui a vu sa carrière s’envoler vers des sommets des ventes, atteignant 6 millions d’exemplaires à travers le monde, grâce à sa reprise de la chanson Pastime paradise de Stevie Wonder. Intitulée Gansta’s paradise, gardant le même rythme mais une orchestration différente, cette interprétation de Coolio lui a permis de sortir de son « anonymat » pour accéder à la notoriété internationale.

Killing me softly with his song écrite par Lori Liebeman, Norman Gimbel et Charles Fox, diffusée pour la première fois en 1971, a fait l’objet d’une multitude de reprises, notamment par des célébrités telles que Franck Sinatra, Toni Braxton ou encore Alicia Keys. Cette chanson, avec les deux autres, No woman no cry de Bob Marley et Ready or Not des Delfonics, rappelons-nous combien elles ont été salutaires pour contribuer au succès planétaire de l’album The score du groupe Fugees sorti en 1996, enregistrant 31 millions de ventes.

Dans la logique de nos évocations, il convient d’ouvrir une fenêtre sur les reprises des titres des répertoires antillais-guyanais par des musiciens visibles sur les marchés nationaux ou internationaux. L’on arrive alors immédiatement au single de Carlos sorti en 1978 et qui proposait une version originale de la chanson Rosalie de Georges Plonquitte. Selon l’équipe d’InfoDisc, le cumul des ventes en France s’est élevé à 686000 exemplaires et assurément, ce tube a généré des revenus notoires à l’époque.

Le titre Kolé Séré du groupe Kassav’, composé par Jean-Claude Naimro et Jocelyne Béorard sur l’album Siwo sorti en 1986 a aussi été choisi pour des reprises. D’abord par Philippe Lavil et Jocelyne Béorard en 1987 pour rencontrer un énorme succès avec plus de 500 000 ventes en format de single. Ensuite par Jimmy Buffet chanteur de country-pop-rock très populaire aux Etats-Unis, qui l’a repris sur sa compilation Boats, Beaches, Bars & Ballads qui est sorti en 1992 et qui a été certifié multi-Platinum le 3 juillet 2001.

Plus récemment et d’ailleurs faisant l’objet de réactions controversées et d’un débat passionné, Maldon de Zouk Machine a été remis au goût du jour par le trio Lynnsha, Louisy Joseph et Fanny J, figurant sur l’album Tropical Family commercialisé en 2013.

Enfin, se focalisant un instant sur les espaces de Guadeloupe, Guyane et Martinique, l’histoire des reprises fait montre d’un bilan que nous décrivons comme un ensemble déjà doté de belles réalisations mais demeurant somme toute réduit et surtout extensible à l’arrivée de nouvelles belles œuvres. Loin des performances observées sur les larges marchés du national et de l’international, les ventes de musique sur les marchés locaux atteignent naturellement des niveaux bien modestes. S’agissant de ce qui a déjà été fait par nos artistes, il y a lieu de mettre en lumière l’éventail des initiatives originales qui ont rencontré l’adhésion du public. Sans chercher à tous les citer, énumérons quelques exemples. Parmi les plus récents, il y le superbe hommage Leritaj Mona qui a permis au public actuel des jeunes des DFA d’entendre leurs artistes contemporains (Dominique Coco, E-sy Kennenga, Kolo Barst, Jean-Michel Rotin, Dédé Saint-Prix, Admiral T, Thierry Saint-Honoré, etc.) revisiter l’immense répertoire du monument Eugène Mona. Il y a la reconstruction magistrale du titre An rivé sorti en 2008 sur l’album Lèspri Kaskôd de Dominique Coco. Mêlant les sons acoustiques et électriques, posée sur des nappes sonores d’un synthétiseur, l’orchestration proposée par Dominique Coco est un véritable coup de maître, de plus mise en altitude par son chant en fierté et en dialogue rap avec Fuckly, montrant que le patrimoine peut être relu pour produire du moderne et de nouvelles voies.

Tout au long de sa vie professionnelle, à l’image du guide qui a sans cesse réinventé le jazz et inspiré la pochette de son album Marakudja, Pierre-Edouard Décimus s’est illustré à maintes reprises dans l’art de la reprise musicale. Sur son opus Message codé, il livre des démonstrations percutantes de ce que représente une reprise majestueuse. En choisissant pourtant des chefs d’œuvres intemporels qui rendent plus difficile l’exercice de l’apport musical, il passe haut la main le test de la recréation pour enfanter des œuvres nouvelles avec les chansons Edamizo et On viyékô. Certainement que ces dernières peuvent tenir la comparaison devant des productions très contemporaines des dernières générations de créateurs antillais. Georges et son frère Pierre-Edouard Décimus ont aussi expérimenté l’art du remodelage de leurs propres compositions, en reprenant des titres tels que Soley, Satisfactions, Filé zetwal et Débouyé sur l’album Urban Caraïbe paru en 1999.

Il y a eu aussi l’exercice Iles le fallait de réécriture réussie par JM Harmony, qui a permis aux jeunes en 1998 de découvrir les fabuleuses compositions de la Perfecta, ce groupe mythique de la musique martiniquaise, chantées par une belle sélection de voix des îles sœurs (Jean-Michel Rotin, Marc Michel Bussy, Gilles Floro, Jean-Luc Guanel, Jean-Luc Alger, Jean-Philippe Marthély, Joël Zabulon, Jean-Louis Morville, Andy Médina).

Maintenant, après ces parenthèses ouvertes dans de multiples directions sur les enjeux des reprises des chansons, revenons à notre hommage à monsieur Didier Daly.

Oui, il est de mon point de vue absolument utile de saluer l’initiative de Monsieur Didier Daly qui ne s’est pas contenté d’une simple reprise en recherchant la prudence de la fidélité à l’œuvre originale, mais qui a réussi au contraire à y apporter de la valeur ajoutée. Ses 3 minutes et 20 secondes d’interprétation offrent une mise en délices de la composition de Patrick Saint-Eloi avec des codes de lecture contemporains des jeunes.

Oui, il est à mon sens très pertinent d’appeler les jeunes artistes à se plonger dans le fleuve de leurs ressources patrimoniales et s’efforcer à y accoler leurs apports en termes de renouvellement, d’élargissement, d’enrichissement, de valorisation, etc. A l’instar des pratiques de transmission qui sont soigneusement organisés dans les régions et pays qui exhibent des réussites dans l’économie de la culture et dans le secteur de la musique en particulier, il devient de plus en plus nécessaire de mettre en œuvres des stratégies visant à optimiser ce qui se fait déjà au sein de notre archipel. Il ne faut pas perdre de vue en effet que la Guadeloupe se distingue largement par la créativité et le dynamisme de ses activités culturelles. Grâce au volontarisme de ses élus et divers acteurs de l’administration et du monde privé, il est indéniable qu’elle propose chaque année un calendrier riche en événements culturels. Mais il est aussi juste de diagnostiquer qu’un décalage important ressort entre cette offre d’événementiels et les dépenses sous-jacentes d’un côté et, les retombées en termes de richesses et d’emploi au profit des guadeloupéens de l’autre côté.

Oui pour des initiatives de pédagogie visant à faire connaître ces actions de réécriture et de relecture des musiques de nos territoires. N’est-ce pas l’une des meilleures façons de faire en créant des émissions sur nos grands médias de radio et télévision ? Un clin d’œil aux travaux originaux et estimables qui sont fait par Fabrice Troupé et Eric Cosaque, chacun dans leur concept. A l’instar de bonnes expériences proposées ailleurs, il y a probablement de la place dans les DFA pour permettre à des professionnels des médias de bâtir des projets dont la concrétisation serait de nature à élargir le marché de l’offre et de la demande de produits culturels.

Oui, en référence au marché des produits culturels spécifiques aux médias, soulignons haut et fort que le patrimoine musical de nos pays constitue un socle extrêmement solide, suffisamment riche pour permettre l’émergence d’une gamme de créations et produits originaux, dont l’étendue ne pourrait trouver comme limite que le nombre de porteurs de projets et leur imagination.

Oui, il n’est pas exagéré d’avancer l’hypothèse que la recherche d’une stratégie pour le développement des industries culturelles dans les DFA présente quelques analogies avec celle de la croissance de la production locale. En France hexagonale, l’appel au patriotisme est officiellement dans les discours des plus hauts responsables de l’Etat. Aussi, il est particulièrement bienvenu de solliciter le soutien aux produits locaux dans le cas de DOM. Pour la production musicale locale, l’acte de reprise des œuvres musicales dans des régions comme la Guadeloupe, la Guyane ou la Martinique fait certainement partie des opportunités qui permettent la valorisation des potentiels des ressources patrimoniales.

Oui, en cette période actuelle qui voit certains jeunes se perdre dans des répertoires éloignés de leurs patrimoines et aller jusqu’à l’adoption des langages musicaux très critiquables, y compris malheureusement les codes qui en sont associés, il faut percevoir cette démarche de Didier Daly sous ses dimensions positives. En tout cas, elle permet au moins à de nombreux jeunes d’écouter ou de découvrir Patrick Saint-Eloi et aussi de tomber sur une passerelle débouchant sur Kassav ! Il ne s’agit point d’un repli sur soi même mais, comme l’a si bien chanté Bob Marley, d’une prise de conscience des hautes valeurs détenues par les composantes de notre patrimoine. Lorsqu’il interpelle en chantant « Don’t forget your history, Know your destiny », c’est un message qu’il adresse à tous les jeunes des pays ou territoires comme les nôtres qui sont encore dans des situations d’interrogation face à leur histoire et de recherche d’avenir. Pour les musiciens de Guadeloupe, une lecture de ce message consiste à bien accepter que leur pays est plongé dans la mondialisation et comme dit Max Rippon, poreuse aux souffles du monde. Mais aussi, l’enseignement majeur est qu’ils ne doivent point oublier leur histoire et se perdre dans cette ouverture au monde.

Alain Maurin

Maître de conférences en économie à l’Université des Antilles et de la Guyane