Mots en mémoire de l’homme naufragé sur le banc

naufrage

par Dominique DOMIQUIN

On a trouvé un homme allongé dans un square au milieu des passants. On a cru qu’il dormait en imitant la mort comme ces errants, ces ponmoun désormais légion à gésir sur nos trottoirs et nos bancs publics. Ces yenyen chassés de nos consciences qui n’en finissent plus de nous revenir en pleine gueule, comme une sale habitude.

« On a trouvé un homme » murmure-t-on, s’interloque-t-on, la bouche ronde et l’oeil ouvert, le temps d’un flash éblouissant. C’est vu à la télé, c’est écrit dans le journal; en capitales, au détour d’une colonne, entre deux chiens écrasés. Alors ça vrombit sur facebook : « On a trouvé un homme que l’on ne cherchait pas ».

Il avait 59 ans. Il habitait le quartier. En plein après-midi, pris de malaise, il s’était effondré sur un banc à l’encoignure de la Sécu. Face à l’ancienne gare routière. Près du cimetière de Pointe-à-Pitre. Dans la zone artisanale, pas loin du fameux marchand de glaces. L’endroit est crade mais on y passe et repasse à longueur de journées sans souci des sans-abri. On l’aura confondu avec eux. Ce qui explique pourquoi on n’a donné l’alerte que vingt bonnes heures après sa mort.

C’était quelqu’un comme vous et moi. Un type banal qui vit sous un toit, dort dans son lit, rembourse les traites du crédit, chante sous la douche, tire la chasse, passe le sel et traverse dans les clous. C’est dire si ce genre de choses n’aurait pas dû lui arriver : Mourir ainsi, comme n’importe quel paria qu’on ne voit plus par réflexe acquis. C’est vrai, quoi de plus courant aujourd’hui qu’une silhouette farfouillant dans une benne à ordures ? Quoi de plus commun qu’une poubelle qui dévore à mi-corps un bougre en quête de pitance parmi nos immondices ?

Des naufragés de la vie, on en croise tous les jours sans se demander quel mauvais temps les a fait s’échouer là. A la marge. Mais ce type comme vous et moi, qui crève à Bergevin dans l’indifférence générale… ça donne à réfléchir et ça effrite nos certitudes. Oui, ce qui profondément nous gêne, c’est qu’on n’ait pas trouvé là moins que rien.

Les vagabonds de mon enfance, ceux qu’on croisait dans les rues de La Pointe, étaient hauts en couleurs. A l’époque, c’est incroyable, on trouvait du travail en Guadeloupe. Il était donc rare et très mal vu qu’une personne valide restât à trainer dans les rues.

Il y avait « L… Bab Sal », l’homme au bobo majeur qui blousait les gogos en se faisant passer pour un gadèdzafè. Il y avait l’invétéré « Soupwann wonm » et son air ahuri. Et puis « Kouli boufi » à la figure enflée, qui squattait derrière le Palais de Justice. Et puis « Le voyageur », un hirsute qui sillonnait les routes en marmonnant de drôles d’incohérences. Il y avait « Johnny-l’argent-est-par-terre », qui souriait aux railleries des écoliers qui lui jetaient la pièce. Et aussi «K… kochon» a qui on lançait « o kôd la ? » et qui répliquait furibard «An ké poté kôd la ba manman-w!» Sans oublier le légendaire tanbouyé « Vélo ». Tous ces gens ont disparu. Mais depuis, combien de naufragés du monde ont hanté mes souvenirs ?

1991 – Port-of-Spain (Trinidad), cité caniculaire : Je vois souvent un rasta édenté dont le buste émerge d’une bouche d’égout. Il passe ses journées à sourire dans ce trou, malgré l’odeur de bouleverse qui remonte des entrailles de la ville : « Have a nice day, my young brother from Guadeloupe ! ». Le pire, pour le jeune étudiant que j’étais, c’était les crève-la-faim qui sonnaient à la grille de la pension où nous étions logés. Sur ordre des propriétaires, nous trempions une louche dans un seau rempli des restes gâtés de nos repas ; épluchures, os de poulet, couennes mâchonnées, croûtes de fromage, pain couvert de pichon… Durant des mois, je les ai vus dévorer avec entrain ce truc qu’on leur larguait au creux des mains. Il fallait doser les portions avec parcimonie, les vagrants sont si nombreux dans l’île-du-pétrole. Je ne suis pas fier d’écrire que toujours ces êtres humains disaient merci pour ça.

2000 – France hexagonale : Dans une rue très fréquentée de Paris, je m’échine à éteindre les flammes du mollet d’un clochard allongé sur un banc. Il s’était endormi, sa cigarette à la main. « Va chier connard ! Lâche-moi ! », siffle-t-il d’une voix râpeuse. Il sent l’excrément, la misère et le vomi millésimé. En le quittant, je constate que mes paumes sont couvertes d’une épaisse crasse noirâtre que je mettrai des heures à enlever. En frottant. En frottant.

2005 – Sainte-Lucie : Notre troupe de comédiens s’arrête dans un resto. Une jeune crackhead nous supplie de lui laisser nos mégots. La patronne, une maitresse femme, nous interdit de jouer avec ces gens-là. Au bout du repas, la junkie se rue pour saisir le petit balluchon de nourriture et les cigarettes que nous lui tendons. La patronne, dans un flot d’invectives haineuses, la chasse à coups de poings, à coups de pieds devant la clientèle médusée.

2010 – Québec, Gare du Palais : tandis que j’attends mon bus, une femme d’âge mûr aux ongles impeccables, élégamment vêtue, m’explique qu’elle dort parfois là. Elle sent bon. Elle travaille deux blocs plus loin. Ses enfants vivent avec une tante dans la province de Chicoutimi. Elle a un problème d’alcoolisme mais se soigne.

2014 – Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) : Un homme est mort dans un square mais ce n’était pas un SDF. Son corps sans vie est resté plus de 20 heures sous les arbres municipaux. Alors on se prend à frissonner. On réalise que même les gens comme nous peuvent mourir à portée de secours puisqu’on s’efforce de ne pas les voir.

Ce décès tragique, un de plus, nous rappelle que nous sommes tous naufrageables. Que la vie nous roule et nous chouboule ; que chacun résiste tant bien que mal avec les moyens du bord ; que nul n’est à l’abri d’un revers de fortune ; que nul n’est immunisé contre le malheur. Résister, c’est refuser d’effacer les déchus de nos vues, de nos cœurs et de nos mémoires. Refuser que ne s’émousse notre capacité à nous émouvoir. Parler d’eux, encore et encore, c’est vouloir faire reculer l’égoïsme millimètre par millimètre.

Ces mots, inspirés par l’homme sur le banc, sont dédiés aux survivants d’ici-bas qui trop souvent à nos yeux sont déjà morts.

© Dominique DOMIQUIN, creoleways.com

le 22/01/2014

Comments

  1. Jacques Davila says:

    Bon article, jeune homme. Merci à vous. Bonne réception.J.D.