Raphaël Confiant : Lettre ouverte à Gérard Dorwling-Carter

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Cher ami,

Quoique lecteur assidu de tes chroniques dans Antilla, je les lis rarement d’emblée car je devine le temps (et le soin) que tu prends à les écrire et à les peaufiner. Un survol rapide reviendrait à te faire injure et je les réserve donc pour les fins de semaines, moment pendant lesquels j’ai loisir de les méditer. En général, je suis plutôt d’accord avec le fond de ton propos, quoique nous ayons des divergences profondes sur certains sujets, et c’est la raison pour laquelle ce n’est pas tant ce fond qui m’intéresse que ce que ton propos ne dit pas. Ce sont tes non-dits que je m’emploie à décrypter. Non-dits dont je ne suis pas intimement persuadé que le lecteur moyen d’Antilla les remarque en ces temps de zapping et de lecture en diagonale.

Prenons, par exemple, l’un de tes récents papiers intitulé « Ce monde où nous vivons » (Antilla n° 1587, p. 6-7) dans lequel tu évoques la montée du racisme en France, ce qui t’amène à énoncer deux choses. Je cite la première :

« Les tressaillements racistes du peuple français, les injures faites à la ministre Taubira sont peu de choses doivent penser certains face à ces problèmes importants qu’ici nous devons résoudre : transport, chômage endémique, drogue etc. Nous ne le pensons pas. Car de tels faits obèrent les relations des ultramarins avec la France et rendent difficiles le maintien d’un lien, même à une distance de 7.000kms… »

T’ai-je bien compris si je résume ta pensée en disant que les actes racistes qui se produisent actuellement en France peuvent ou pourraient nous conduire à rompre nos liens avec « la métropole » ? Pardonne-moi d’être perplexe car de tels actes ont toujours existé et personnellement j’ai souvenir de moult vexations subies en tant que pseudo-Maghrébin quand j’étais étudiant à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence dans les années 70-75. Ainsi, un déséquilibré mental algérien avait tué à coups de couteau un chauffeur de bus de la ligne Aix-Marseille et dans la semaine qui a suivi, neuf Maghrébins furent assassinés de sang froid dans la région. Sur le campus, le directeur de la cité universitaire avait recommandé à nous, les basanés, les nègres et autres Asiatiques, de ne pas sortir après 18h. Et cela a duré 3 semaines ! Donc, je trouve qu’au contraire, les actes racistes ont plutôt diminué en France par rapport aux années 60-80, non pas parce que la société française s’est améliorée sur ce plan-là, mais parce que les Nègres et les Arabes ont vigoureusement réclamé leurs droits à travers des associations (SOS Racisme, le Collectif-DOM, le CRAN, les Indigènes de la République etc.) ou des actions (la Marche des Beurs) qui ont obligé les racistes à reculer. Nous avons donc la fausse impression qu’aujourd’hui la situation à empiré uniquement parce qu’il y a une plus grande médiatisation des actes racistes. Parce que la multitude de chaînes de télévision, Facebook, Twitter etc. les font connaître en une fraction de seconde et du même coup, les amplifient.

Mais venons-en au premier non-dit de ton propos ! Tu évoques ces actes racistes sans t’interroger pour savoir s’il n’y aurait pas un double langage de la part de certains qui en sont les victimes : quand ces personnes dînent dans les salons parisiens ou paradent sur les plateaux de TF1 ou France 2, elles n’hésitent pas user et abuser de références à Aimé Césaire, Frantz Fanon et Edouard Glissant. Elles se font donc mousser grâce à ces trois éminents Martiniquais, mais quand elles se retrouvent sur leur territoire, ces mêmes personnes cautionnent, sinon défendent, des positions xénophobes à l’égard des Antillais, singulièrement des Martiniquais. Je l’ai déjà écrit : ça suffit ! Dorénavant, je me ferai fort de dénoncer ce double langage. Si vous détestez autant la Martinique, si vous jugez les Martiniquais trop arrogants, trop « contrôleurs », trop ceci, trop cela, eh bien fichez la paix à Césaire, Fanon et Glissant ! Cela, mon cher Gérard Dorwling-Carter, il faut que nous le proclamions à haute et intelligible voix.

Deuxième non-dit : celui qui concerne une éventuelle rupture des liens avec la France à cause de cette (pseudo, à mon avis) augmentation des actes racistes. Je m’étonne que tu aies oublié le résultat cinglant pour nous autres, patriotes, de la consultation du 10 janvier 2010 au cours de laquelle notre peuple avait été interrogé pour savoir s’il acceptait cette poussière d’autonomie qu’est l’article 74. Oui, poussière d’autonomie ! Eh bien, pour ceux qui n’en auraient plus souvenir, cette poussière a été balayée par 70% de vote contre. Pourtant, Alfred Marie-Jeanne avait mis tout son poids politique et symbolique dans la balance, menaçant même de démissionner si le résultat du vote était négatif, coup de sang propre aux « chaben » lors d’un meeting sur le stade de Saint-Pierre qu’il ne fallait évidemment pas (et fort heureusement !) prendre au pied de la lettre. Pourtant, nous avions multiplié les réunions de quartier, les explications dans les médias, les distributions de tracts et de documents explicatifs et les meetings exaltés. Certains commentateurs excusèrent ces 70% de votre contre en avançant l’argument fallacieux selon lequel « le peuple n’avait pas compris les explications données ». N’importe quoi ! S’il y a un pays du Sud où les gens sont scolarisés, alphabétisés, éduqués et informés, c’est bien la Martinique. Le peuple avait très bien compris et il a voté contre parce qu’il refusait la responsabilité qu’on lui offrait, y voyant sans doute un début de commencement d’indépendance. Cela il faut avoir le courage de le dire. Donc que maintenant, il pourrait envisager de rompre ses liens avec la « mère-patrie » à cause d’une flambée d’actes racistes, en France, ne tient pas la route, mon cher Gérard. Mais alors pas du tout !

Arrivons au deuxième élément de ton texte qui m’a interpellé. Je te cite :

« Et la population aryenne française est représentée en nombre suffisant ici pour qu’à terme, on imagine des débordements tels que ceux auxquels on assiste dans l’Hexagone. » Bigre ! Si c’était sous ma plume que ce terme insolite d’ « aryen » était apparu, on aurait assisté à une levée de boucliers de mes habituels contempteurs (dont je n’ai rien à cirer, soi dit en passant), en particulier chez certains journalistes rémunérés en partie grâce à la redevance que toi et moi payons. Pour ma part, je refuse de la payer et elle est régulièrement saisie sur mon salaire. Bref…Je doute que le terme « aryen » soit approprié à la population « métropolitaine » vivant chez nous, population qui comporte nombre de Pieds-Noirs d’Algérie et d’Israélites. A t’entendre donc, les actes racistes commis ces jours-ci en France pourraient bien entraîner une riposte de notre part contre lesdits « Aryens ». Je m’étonne qu’un observateur aussi attentif que toi n’ait pas remarqué que les frictions en Martiniquais et Métros ont sérieusement diminué depuis bientôt vingt ans. As-tu oublié l’époque où régulièrement nous nous mobilisions parce que tel enseignant métro avait botté les fesses d’un élève martiniquais ou que tel patron métro avait lancé des insultes racistes au visage de ses employés martiniquais en grève ? La tension avait atteint un tel degré d’acuité qu’un homme politique réputé pondéré tel que Camille Darsières, alors numéro 2 du PPM, s’était théâtralement écrié au cours d’un meeting électoral : « Messieurs, les Européens, partez avant qu’il ne soit trop tard ! ». Phrase hallucinante quand on songe que le mot d’ordre officiel de son parti était l’autonomie et non l’indépendance. Or, depuis deux décennies, tout cela a disparu. Les frictions entre Martiniquais et Métros se sont envolées. Là encore, ce n’est pas du au fait que notre population « aryenne » ait opéré une mutation psychologique positive à notre endroit, mais parce que tout simplement, nous avons relevé la tête. Nous avons montré que nous n’avions pas peur de voter pour des indépendantistes, donnant même par deux fois à ces derniers une majorité écrasante à la Région. Nous avons lutté pour la protection de nos terres agricoles, nous avons lutté pour la promotion de notre langue et de notre culture créoles, nous avons développé des relations avec la Caraïbe etc. En un mot, nous avons montré que nous étions désormais debout et que nous n’étions plus disposés à accepter les coups de pied aux fesses ou les insultes racistes.

Riposter dis-tu aux actes racistes commis en France, écris-tu ? Permet-moi d’en douter, cher Gérard. D’abord, cela ne nous grandirait pas ni ne ferait progresser notre cause ; ensuite, parce que notre peuple s’est désigné un ennemi principal : les Békés. Si mes souvenirs sont exacts, ce qui était inscrit sur les pancartes de la grève générale de 2009, ce n’était pas « Métro déwò ! », mais bien « Bétjé déwò ! ». D’aucuns avaient même menacé d’envahir « Békéland (le quartier Cap Est, au François) et personne n’avait proposé d’en faire autant pour les « Métrolands » de Saint-Luce, Diamant, Trois-Ilets ou Tartane. Donc, rassure-toi, tes « Aryens » n’ont rien à craindre ! Ils peuvent même dormir sur leurs deux oreilles. Je m’étonne qu’un éminent membre de l’association « Tous Créoles » tel que toi n’ait pas fait cette analyse. Comme tu le sais, je suis éminemment favorable à la réconciliation entre Békés et Nègres, mais je désapprouve votre manière d’opérer. Vous faites du tort à cette réconciliation (et donnez du grain à moudre aux noiristes) en mettant la charrue avant les bœufs. C’est pourquoi j’ai toujours décliné toutes les invitations à présenter mes livres faites par « Tous Créoles ». En effet, avant tout « réconciliation », il faut que la « vérité » soit dite, exposée, explicitée, ce que cette association se refuse de faire. Au fait, une parenthèse pour terminer : l’éclatement de l’UAG est la preuve par neuf que le noirisme est une pure imbécillité. En effet, si « tout Neg sé frè », si « tous les Nègres ont le même destin et le devoir de s’unir », on n’aurait pas assisté à toute cette mobilisation contre deux élus universitaires, l’un parce qu’il est d’origine africaine, l’autre d’origine guadeloupéenne. On n’aurait pas assisté à cette violente tentative de déchoukage de la présidente de l’UAG parce qu’elle est martiniquaise. D’ailleurs, on n’a pas du tout entendu les noiristes au cours de cette crise. On attend toujours qu’ils nous expliquent pourquoi des « Nègres » déclarent préférer se lier à l’Université de Bordeaux comme il y a trente ans plutôt que de continuer à collaborer avec d’autres « Nègres » comme eux-mêmes…

Bien à toi.

Raphaël