L’historien Édouard Delépine salue la commémoration du « Courbaril »

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2013 fut l’année du centenaire de la naissance d’Aimé Césaire. La récente commémoration en Martinique du douzième anniversaire de la plantation d’un courbaril par le poète à l’Habitation Clément, à l’initiative de l’homme d’affaires Bernard Hayot, a suscité çà et là quelques réactions « épidermiques ». L’historien Édouard Delépine remet en lumière cet évènement qu’il considère comme historique.

J’ai beau essayer de me convaincre qu’il n’y a pas lieu d’être surpris ni autrement inquiet des commentaires parus ici et là, sur le discours de Serge Letchimy pour la commémoration du 12e anniversaire de la plantation du Courbaril par Aimé Césaire à l’Habitation Clément le 17 décembre 2001, je suis tout de même parfois abasourdi par les réactions à chaud de gens qui ne sont pas tous des analphabètes même si, de toute évidence, il y en a beaucoup parmi ces commentateurs désoeuvrés.

Parce que nous n’avons guère été habitué depuis un siècle et demi à une grande rigueur dans l’analyse des faits sociaux, en un temps et dans un domaine, celui de la formation de l’esprit public, où la responsabilité de la médiasphère est au moins aussi grande et, à mon avis, très au-dessus de celle des politiques, nous sommes de ceux qui attendions et qui continuons d’attendre de la nouvelle presse, qui dispose aujourd’hui de moyens sans commune mesure avec ceux dont pouvait rêver la presse d’antan, des comptes rendus plus pertinents et en tout cas plus utiles à la compréhension des grands évènements de notre vie publique.

La commémoration du centenaire de la naissance d’Aimé Césaire à l’Habitation Clément, à l’initiative et sous la responsabilité de Bernard Hayot, est probablement l’un de ces grands évènements, peut-être l’évènement majeur de cette année du centenaire dans notre pays. Sans doute l’un des plus grands depuis la chute de l’Amiral Robert, il y a 70 ans, peut-être même depuis bien plus longtemps. Pour le comprendre il faut se rappeler que Césaire n’a pas été seulement un poète, un intellectuel et un homme politique, dont le rayonnement a porté bien au-delà de son pays, dans ce que l’on appelait alors l’Empire colonial français, dans la Caraïbe, en Afrique, en Asie, dans l’océanie. Mais si le choix de la départementalisation en 1946 nous a épargné les drames des guerres coloniales ou des répressions sanglantes qui ont coûté si cher ailleurs, Vietnam, Cambodge, Laos, Poulo Condor, Algérie, Tunisie, Maroc, Madagascar, Afrique noire, Dimbroko, Yamoussokro, le long demi-siècle de vie politique active de Césaire (1945-2001) n’en a pas moins été marqué par des luttes populaires très dures avec, pour paraphraser Marx, une sorte de paroxysme avec la tragédie de Février 1974 (Chalvet) suivie, il est vrai, 35 ans plus tard, de la farce du combat de 2009 contre la pwofitation.

En un peu plus d’un siècle, l’antagonisme béké-nègres n’a pas connu de véritable trève depuis l’insurrection du Sud en 1870. Des alliances électorales ou tout simplement électoralistes ont pu marquer telle ou telle consultation ou même telle ou telle période en 1898, en 1913, en 1919, en 1928. Elles n’ont jamais empêché les brusques accès de fièvre de remettre régulièrement en cause les pactes en apparence les plus solides

Ce qui s’est passé cette année à l’Habitation Clément, pour participer à l’hommage mondial rendu à Aimé Césaire à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, n’a rien à voir avec la politique des alliances ou des Pactes du siècle dernier.

Voici un homme qui, après le succès remarquable du retour du Cahier à son pays natal, avec Jacques Martial, au début de cette année, au lendemain d’un périple triomphal autour du monde, (les Iles Fidji, la Nouvelle Calédonie, l’Australie, Singapour, l’Afrique du Sud, l’Europe, l’Amérique du Nord, la Caraïbe, l’Amérique Latine), réalise à l’habitation Clément, en un peu moins de 15 jours, pour la fin de l’année du centenaire, deux des plus importantes manifestations qui aient eu lieu dans notre pays. Deux manifestations peut-être les plus significatives parce que les plus chargées de sens : l’une culturelle, « Nous nous sommes trouvés : l’Exposition Lam-Picasso-Césaire, l’autre politique, la commémoration du douzième anniversaire de la plantation du Courbaril. Si nous avions tenu notre engagement de faire paraître, début décembre, les 3 tomes des Écrits politiques de Césaire pour lequel son Groupe nous a accordé une aide importante, un seul tome, le premier, est paru à ce jour1, Bernard Hayot aurait réalisé un exploit comme peu de mécènes en ont réussi dans un domaine aussi inattendu dans l’histoire du mécénat martiniquais.

En un temps où les plus petites des cérémonies commémoratives de ce centenaire, n’ont pu voir le jour sans faire appel à des fonds publics, aucune des manifestations de l’Habitation Clément n’a reçu, semble-t-il, un seul centime d’euro de l’État, ni de nos collectivités, Conseil Général, Conseil Régional, ni de la CACEM, ni de l’Espace Sud, ni d’aucune commune.

Le geste du Groupe Bernard Hayot méritait d’être reconnu et salué comme un grand geste. Le succès populaire de ces manifestations qui ont accueilli gratuitement à l’Habitation Clément plus de 3 000 spectateurs, toutes catégories sociales, tous groupes ethniques et, à quelques regrettables exceptions près, toutes nuances politiques représentées, dépassait probablement les attentes les plus optimistes.

Serge Letchimy, en acceptant non seulement de prendre la parole au cours de ces deux dernières manifestations mais d’être le co-organisateur de la première et l’invité d’honneur de la seconde, a fait ce que tous les césairistes attendaient du Président du Parti d’Aimé Césaire encore plus que du Président du Conseil régional de la Martinique. Il l’a fait avec beaucoup de courage et une grande distinction. Il nous semble que cela aussi mérite d’être signalé, d’être souligné et d’être respecté comme un geste historique.

Il n’y a dans notre histoire aucun exemple d’une telle rencontre, aussi exempte de toute ambiguité, aussi peu propre à créer ou à entretenir l’équivoque et, en tout cas, aussi dénuée de toute arrière-pensée politicienne. En écoutant les quatre interventions du Président de la Fondation Clément et du Président du Conseil Régional et, surtout, en relisant les commentaires, à quelques rares exceptions près, qu’elles avaient suscités, me remontait à la mémoire le souvenir d’abord un peu confus puis de plus en plus clair de nombreux entretiens que j’avais eus avec Camille Darsières, pendant près d’un quart de siècle, sur la question des relations entre nègres et békés.

Me revenait surtout, le souvenir de deux discours de Césaire. Le premier à l’un des moments les plus difficiles de l’histoire du PPM, au lendemain de la défaite la plus injuste jamais infligée à un de ses dirigeants en 1992, aux élections régionales de mars 1992. Le second à un autre moment non moins décisif de l’histoire de son parti, celui où il allait passer le flambeau à Camille Darsières pour les législatives de 1993.

J’évoquais avec mon voisin à ces manifestations de l’Habitation Clément, Michel Ponnamah, cette maladie infantile du nationalisme, le populisme, que nous avions, l’un et l’autre, si souvent évoqué entre nous et dont Césaire avait défini les traits essentiels quelques deux décennies plus tôt au XIIIe Congrès du PPM en 1992, « l’hydroponie politique », cette culture sous serre :

de tous les mécontentements, même les plus minimes, l’exploitation éhontée de toutes les aigreurs, de toutes les impatiences, de toutes les irritations même les plus injustifiées ou les plus épidermiques, avec pour but la déstabilisation ou la démoralisation de tout un peuple ainsi rendu perméable à tout catastrophisme et disponible pour tout catastropheur.

Mais alors que Césaire évoquait comme une perspective proche le temps où nous reprendrions la route, c’est aujourd’hui, au lendemain des manifestations qui ont marqué le centième anniversaire de sa naissance et singulièrement au lendemain de ces rencontres de l’Habitation Clément, que nous paraissent proches les temps que Césaire prophétisait il y a plus de vingt ans.

Dans ce discours qui complétait son intervention au XIIIe Congrès du PPM, parmi les facteurs qui lui paraissaient indispensables à une reprise de la marche en avant du PPM et du peuple martiniquais, le mot Pacte, paraissait pouvoir se réaliser en 1993.

Il ne s’agit pas d’une alliance, disait-il, il s’agit d’une affaire de bon sens. Je crois que c’est mauvais de penser que notre production, dans le monde de la concurrence dans lequel nous sommes, soit soumis à tous les à-coups de ruptures, de grèves incessantes etc…

Non pas du tout qu’il ne faut pas que les travailleurs se défendent, mais il faut que nous puissions trouver une fois pour toutes, et pour une bonne durée, un accord pour que nous puissions travailler dans la tranquillité et dans l’efficacité. Et cela se négocie. Cela suppose le dialogue. Il faut donc un dialogue, il faut ouvrir le dialogue.

À tort ou à raison, il nous semble que la commémoration du centenaire de la naissance de Césaire à l’Habitation Clément, pourrait bien marquer non pas l’annonce de ce dialogue que semblait préfigurer la plantation du courbaril dans l’intimité close d’une cérémonie confidentielle, en présence d’une dizaine de témoins, mais l’amorce de ce dialogue en sous les yeux de milliers de spectateurs représentant toutes les sensibilités politiques de ce peuple dont dépendent en définitive la conduite et le succès de ce dialogue sur une route où désormais

« L’air sera dégagé : il n’y aura pas de panne des alizés.

La route de la forêt humide sentira le crinum ou l’amaryllis de la Médaille.

La route de la forêt sèche sentira le ti-baume des Anses d’Arlets ou de la Caravelle, et nous, nous chanterons en avançant, nous chanterons pour la première fois depuis longtemps le chant de nos pères, le chant de l’Espérance retrouvée : « mes amis la montagne est verte ».

Le Robert, 26 décembre 2013

Édouard Delépine