Guadeloupe : Alex Bandou souhaite « un autre modèle d’agriculture »

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Suite aux quarante-quatre jours de blocage en 2009, la Guadeloupe semble toujours souffrir du mal-développement. Une analyse d’Alex Bandou, membre du LKP, patron d’exploitation agricole, secrétaire général de l’UPG et suppléant au comité national de la Confédération paysanne.

Comment s’explique la violence sociale que vivent aujourd’hui les Guadeloupéens ?

Avec une cinquantaine de meurtres en 2013, pour une population d’environ 400 000 habitants, la Guadeloupe détient un triste record , c’est vrai. Mais n’exagérerons pas la situation, comme le font les médias nationaux. Ce ne sont pas des meurtres crapuleux mais plutôt le résultat de la désespérance, notamment des jeunes. Quand vous avez 60% des 15-24 ans au chômage, presque 25% d’illettrisme, aucune perspective pour la jeunesse et que vous ajoutez de la drogue et de l’alcool, vous avez un cocktail explosif. Il ne faut pas s’étonner que la paix sociale en prenne un coup. La situation est la conséquence de mauvaises décisions politiques.

Après les 44 jours de grève et de révolte en 2009, il y avait eu pourtant un protocole d’accords mis en place ?

Les points majeurs de cet accord signé par le LKP(1) et les pouvoirs publics nationaux et locaux n’ont jamais été respectés. Nous n’avons rien vu sur la baisse des prix ou la dépollution des eaux. Quant aux plans d’insertion et de formation des jeunes, ils sont restés dans les tiroirs. Le plus grave, c’est que le gouvernement accélère la dépossession de la Guadeloupe de sa matière grise. Les jeunes diplômés s’en vont en métropole ou au Canada. Ceux qui restent n’ont aucune formation. Par contre, ce sont les diplômés de métropole ou d’ailleurs qui viennent occuper les postes d’encadrement. Les dispositions du code des marchés publics censés favoriser l’emploi des Guadeloupéens ne sont pas appliquées. La directive européenne Bolkestein, qui permet la liberté d’établissement des prestataires et leur libre circulation, impose un dumping social en mettant les travailleurs des pays de l’UE* en concurrence. Et en cherchant toujours le moins disant social. En Guadeloupe, ses conséquences sont terribles, notamment dans le secteur du bâtiment.

Autres conséquences terribles, cette fois dans l’agriculture : les accords de partenariat économique (APE*) visant à développer le libre échange entre l’Union européenne et les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). Sous couvert de légalité, les productions agricoles guadeloupéennes subissent de plein fouet une concurrence déloyale.

Dans quelle situation se trouve l’agriculture guadeloupéenne ?

Nous sommes toujours dans le même ratio : 80 % de la nourriture consommée par les Guadeloupéens est importée, alors qu’aucune contrainte climatique ou pédologique n’impose cette réalité. A la remarque près qu’aujourd’hui, une partie des terres sont contaminées par le chlordécone. La législation alimentaire en vigueur tient le producteur pour responsable de la qualité sanitaire des produits qu’il met sur le marché. Un paysan guadeloupéen– qui n’est en aucun cas responsable de la pollution par cet insecticide organochloré- ne sait pas ce qu’il peut cultiver sans risque en fonction de la contamination de son sol, ni vers quelle production se reconvertir…Toutes les conditions sont réunies pour que l’activité agricole n’attire pas les jeunes. D’ailleurs, il n’existe plus d’ouvriers agricoles guadeloupéens. Ils sont en majorité Haïtiens maintenant.

Quels sont les chantiers prioritaires de l’Union des producteurs agricoles (UPG) ?

Justement, revaloriser l’image du métier, inciter l’installation de nouveaux paysans et former les cadres du syndicat font partie des orientations prises à la dernière assemblée générale de l’UPG. Dans cet objectif là, l’UPG, en lien avec différents chercheurs et d’autres partenaires, organise un cycle de formation qui rassemblera 25 paysans ou futurs paysans. Les sessions d’une journée, bimestrielles, seront étalées sur toute l’année. La première aura lieu d’ici la fin de l’année et sera axée sur l’historique des rapports sociaux en Guadeloupe et les conditions de l’émergence de sa paysannerie. Nous espérons un renforcement organisationnel et idéologique du syndicat.

Le rapport de force avec la Fdsea est rude. Nous avons récolté 20% des voies aux dernières élections chambre d’agriculture. Mais cela ne reflète pas la réalité, car les Guadeloupéens et notamment ses paysans ne veulent pas d’un modèle de production à la bretonne (productiviste et corporatiste), comme le prône la Fdsea d’ici. Malheureusement, ses dirigeants, comme nos politiques, savent très bien se servir des leviers de la peur, voire même de la corruption lorsqu’il s’agit de voter. Nous l’avons bien vu avec le référendum de 2011(2).

Où se trouvent les graines d’espoirs ?

Malgré tout, depuis 2009, la société civile a pris conscience qu’il faut assurer l’autonomie alimentaire du pays par la reconquête du marché local. Les débats publics sur la souveraineté alimentaire, l’empoisonnement des sols, les épandages aériens de pesticides, les accords de partenariat économique font toujours le plein.

L’UPG est à l’initiative de KAP Gwadloup, l’équivalent des Amis de la Conf’. C’est un relais essentiel qui soutient et popularise le concept d’agriculture paysanne auprès des Guadeloupéens. Depuis trois ans, elle a mis en place un programme qui tourne régulièrement dans les écoles pour inciter à « manger local », en lien avec des paysans et des chefs cuisiniers.

Quand on va le mercredi après-midi au marché de Moule, commune de Grande terre, comment ne pas être fier d’être paysan ? 5 000 à 6 000 personnes viennent y faire leurs achats, pas moins de 50 000 euros s’y échangent ! Les grandes surfaces ont bien essayé avec leurs grands moyens de tirer à eux cette clientèle. Mais en vain.

L’UPG, avec d’autres partenaires de la société, a aussi crée en 2011 une association pour une agriculture paysanne dans les Caraïbes, APECA.

Ce réseau solidaire nous renforce et nous fédère dans notre combat pour un autre modèle d’agriculture, écologiquement équilibrée, économiquement viable, socialement juste et culturellement adaptée.

Les graines d’espoir sont semées, elles doivent maintenant germer.

Propos recueillis par Cécile Koehler, source : http://www.confederationpaysanne.fr/actu.php?id=2179

 (1)Lyannaj kont pwofitasyon, collectif d’organisations syndicales, associatives, politiques et culturelles de Guadeloupe . http://www.lkp-gwa.org/

(2)Etrange paradoxe : alors qu’en 2009, un quart des Guadeloupéens était descendu dans la rue, en 2011 la population a voté contre un changement de Constitution qui aurait permis d’adapter certaines lois et directives au contexte du pays.