Dancehall : Keros-n répond aux mères de familles inquiètes

Parmi les têtes d’affiche de la scène dancehall guadeloupéenne, Keros-n occupe une place bien à lui. Il ne cherche pas à être consensuel. Dans cette vidéo, le chanteur (qui fait aussi partie des « Hyènes ») fait un constat sans appel : « Nou tout ka vwè mé nou p’on yonn paka fè ayen » et « Nou tout sav byen kè talè pa kay ni chimen pou ayen ». Il s’adresse à une mère de famille à qui il explique que ce n’est pas à lui d’éduquer les enfants des Guadeloupéens.

Si l’on peut entendre la vérité qui consiste à dire qu’à l’ère d’internet et du multimédia, le contrôle parental est indispensable et que certaines musiques et autres films, jeux vidéo, mangas ou dessins animés, ne sont pas à mettre à portée de toutes les oreilles; en écoutant ce morceau, on se demande tout de même si l’artiste ne se dédouane pas à bon compte. En effet, il y a problème quand certains collectifs d’artistes recoupent une toute autre réalité : celles de jeunes marginalisés qui retrouvent une forme de cohérence collective (une nouvelle « famille ») au sein de gangs régis uniquement par leurs propres règles, généralement opposés à la loi commune et aux représentants de l’ordre public. Les incidences sur un territoire aussi petit que celui de la Guadeloupe sont forcément considérables.

Ces dernières années, les affrontements entre anciens du collectif « Genesiz » (Saïk, SamX, Young Chang MC et Methi’s)  et ceux du label « Jutsu Productions » (Miky Ding-la, Keros-n et Nicy) ont souvent défrayé la chronique. Ainsi, en 2012, au cours d’une soirée dancehall au Domaine de Valombreuse à Petit-Bourg (Guadeloupe),  le chanteur Saïk a été poignardé lors d’une altercation avec Miky Ding-la, membre des « hyènes ». Ce dernier a tout récemment été incarcéré pour avoir blessé par arme à feu des gendarmes attirés dans un guet-apens. En effet les membres du gang des « Hyènes » (Sé Hyèn-la), dont tous les jeunes Guadeloupéens connaissent le signe et le cri de ralliement (le fameux « haou » des spartiates du roi Léonidas, héros de la bataille des Thermopyles dans le film 300) répètent régulièrement qu’ils ne sont pas des tendres. Dans le camp opposé, c’est Young Chang MC qui a été interpellé en octobre 2013 pour s’être fait justice lui-même afin de recouvrer une dette apparemment liée au trafic de stupéfiants.

Cette mode du héros négatif n’est pas sans rappeler la rivalité sanglante du rap east coast/west coast du milieu des années 1990 aux USA. Nombre de figures du rap américain d’alors furent victimes de la guerre des gangs. Parmi les plus célèbres : Tupac Shakur (assassiné en « drive by shooting » à Las Vegas en 1996 à l’âge de 25 ans) ou Notorious B.I.G. leader de la scène rap New Yorkaise (tué le 9 mars 1997 à Los Angeles, seulement âgé de 24 ans). Dans ces années-là, avec leur hit « Lauricisque Zoo » Fuckly et Skud Changlee, sur un beat digne du Wu Tang Clan, chantaient déjà « Si Pointe-à-Pitre c’était New-York; Brooklyn sé téké-y Lorisis ». A l’époque les affrontements entre bandes du Carénage et de Lauricisque faisaient rage et le nom du caïd « Gargamel » (terreur des schtroumpfs!) était connu de tous les moins de 30 ans. Les collectifs « N’O Clan » et « Get Money » étaient les fers de lance du mouvement hip-hop underground du moment. La Guadeloupe était en phase avec ce qui se faisait à Sarcelles (Paris) ou à Compton (Californie). L’engouement actuel des jeunes Antillais pour le bouyon hardcore ne vient peut-être pas de nulle part.

A l’âge d’or du gangsta rap, le public voulait du vécu et les maisons de disques étaient prêtes à lui en donner pour son argent. Pas de star crédible qui n’ait eu de démêlés avec la police et la justice.  A cet égard, les titres des albums, des groupes ou des boîtes de prod sont explicites : « Murder was the case » (inculpé pour meurtre) de Snoop Doggy Dogg dont le 1er label fut « Death Row » (couloir de la mort) ; « Ready to Die » (prêt à mourir) du Notorious B.I.G (aussi producteur de Junior M.A.F.I.A.); « Gangsta’s Paradise » de Coolio ou, plus récemment « Get Rich or Die Tryin' » (faire du fric à tout prix ou crever en essayant) de 50 Cent sont autant de formules indiquant que le sang, la drogue, la violence et les armes sont la voie de la réussite fulgurante pour les jeunes noirs en déshérence. Tous ces artistes multimillionnaires sont d’ailleurs ex-taulards et membres de gangs.

Dans les banlieues de France hexagonale, au Secteur Ä (collectif de rap issu du Ministère A.M.E.R dont ont fait partie Doc Gynéco, Passi, Arsenik , Djamatik, Jacky & Benji de Nèg Marrons ou Stomy Bugsy), on a beaucoup chanté la gloire de Vito Corleone, (le Parrain de FF Coppola) ou de Tony Montana, petit truand cubain devenu empereur de la drogue aux USA (film « Scarface » interprété par Al Pacino). Sans aller jusqu’à dire que les jeunes guadeloupéens imitent niaisement ce qui passe à la télé, on ne peut pas nier qu’ils soient le fruit de l’époque dans laquelle ils vivent. Exactement comme leurs ainés des années 1960 baignaient dans un univers artistique globalement engagé dans la lutte des noirs pour l’émancipation politique ou l’égalité des droits, bref, une quête de justice et de reconnaissance en général.

Et la Caraïbe n’est pas en reste : Ancien repaire de pirates, ancienne aire d’esclavage et de colonisation, le rapport à la loi demeure ambigu dans de nombreux pays de la zone.

En 1976, Bob Marley, le pape du reggae, vit dans le ghetto de Trenchtown en Jamaique. Lors du Smile Jamaica Concert, peu après avoir échappé aux balles d’un commando dans sa maison de Hope Road, le chanteur unit symboliquement sur scène les mains d’Edward Seaga et de Michael Manley, deux leaders politiques dont l’opposition farouche trouvait écho dans l’affrontement entre gangs armés de Kingston. Quelques années plus tard, son alter ego, le guitariste Peter Tosh meurt lors d’un règlement de compte à son domicile le 11 septembre 1987. Dans la Jamaïque d’aujourd’hui l’idole est plutôt Vybz Kartel,  un artiste très loin des valeurs de Tosh et de Marley qui prônaient, eux, éducation, entraide, religion, paix, unité, lutte contre l’injustice et soutien aux démunis. Le récent mégatube de Damian Marley (fils de Bob) « Welcome to Jamrock » dépeint sans détours la réalité brutale des gangs de Kingston.

L’imaginaire du bad boy romantique hérité des belles années du « gangsta rap » se renouvelle sans cesse et se nourrit d’une culture populaire mondialisée. Dans la Caraïbe hispanophone, le Reggaeton triomphe avec des artistes tels Pitbull, J Alvarez, Wisin & Yandel, Arcangel, Farruko, Alex Kyza, Baby Rasta, De La Ghetto, Ñengo Flow, Kendo Kaponi ou Jowell & Randy. Cette musique, elle aussi née dans les quartiers défavorisés (Porto Rico, Panama et Cuba), véhicule les codes du bling-bling et prône une ascension sociale rapide par des voies expéditives. On y rêve de devenir un « Don » (en espagnol « Seigneur » ou « Parrain ») craint et respecté.

En 2014, il faut des artistes capables de refléter certaines réalités, en tout cas les aspects sombres de notre réalité collective. Kéros-n fait clairement partie de ceux-là. On peut lui objecter cependant qu’en Guadeloupe, contrairement à ce qu’affirme son refrain, nombreux sont ceux et celles qui ne restent pas les bras croisés devant la situation sociale. Peut-être ne les mettons-nous pas suffisamment à l’honneur ; mais ils existent et agissent au quotidien, individuellement ou au sein d’associations. C’est l’ampleur de leur tâche qui reste colossale tant le chômage et les inégalités héritées de l’histoire sont accentués par la crise économique.

Notons enfin que le phénomène de gangs n’est qu’un des aspects de la recrudescence de la violence sur l’île. Les violences intra-familiales ne sont dues ni à « Section Krim » à Pointe-à-Pitre, ni a « Chien Lari » de Baie-Mahault, mais sont bien le fait d’adultes. Avec son titre « Madame », Keros-n pointe nos hypocrisies mais fait indéniablement un pas vers la collectivité au sein de laquelle il vit, peut-être parce qu’il est lui aussi père de famille.

Être pauvre n’est pas une fatalité. Être riche n’est pas une nécessité. Et puis qu’est-ce qu’être riche aujourd’hui ? Qu’est-ce que le bonheur ? Que mettons-nous aujourd’hui derrière le mot « épanouissement » ? Puisqu’on n’éradiquera jamais totalement le chômage et les inégalités, comment faire que chacun puisse trouver sa place au soleil ? La réponse à ces questions est forcément collective. Elle convoque non seulement la Guadeloupe, mais tous ceux qui sur cette planète veulent une vie harmonieuse et un avenir meilleur pour leurs enfants.

© Dominique DOMIQUIN pour creoleways.com

Comments

  1. Très bon article !