Jacques Marraud des Grottes : « Nous avons devant nous beaucoup plus de pétrole qu’il y a dix ans »

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Le géant français Total adopte une stratégie d’exploration audacieuse sur le continent. En misant notamment sur l’offshore profond. Rencontre avec Jacques Marraud des Grottes, le directeur Afrique exploration-production du groupe.

Le français Total réalise 31 % de sa production mondiale en Afrique, soit 713 000 barils par jour sur un total de 2,3 millions. Une proportion qui devrait rester stable ces prochaines années avec un effort d’exploration constant, de la Mauritanie à l’Afrique du Sud. Pour son activité exploration-production, Total a investi 6,2 milliards de dollars en 2012 (environ 5 milliards d’euros) et prévoit de dépasser ce montant en 2013. Dans les 43 pays du continent où il est présent, le groupe emploie directement 10 000 personnes, dont 6 000 à l’exploration-production, et plus de 40 000 en comptant les sous-traitants. Jacques Marraud des Grottes, qui a rejoint le groupe au début des années 1980 et occupe aujourd’hui le poste de directeur Afrique pour la branche exploration-production, répond aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Comment le cours du pétrole va-t-il évoluer dans les prochaines années ?

Jacques Marraud des Grottes : Notre hypothèse, c’est que le prix du baril restera comparable à ce qu’il est aujourd’hui, autour de 100 dollars. Le cours est largement conditionné par le coût de plus en plus élevé de l’extraction, par exemple dans les gisements de sables bitumineux ou de grand ­offshore. Si le prix venait à s’emballer, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) devrait continuer de tenir son rôle de régulateur en mettant davantage d’hydrocarbures sur le marché. Ce qui est nouveau, c’est que nous ne manquons pas de ressources au niveau mondial. Rien qu’en Afrique, les découvertes récentes sont nombreuses, au Mozambique, au Ghana ou en Angola. Nous avons devant nous cent ans de consommation de pétrole et deux cents ans de gaz. C’est beaucoup plus qu’il y a dix ans.

Quelles sont les conséquences de cette nouvelle donne, notamment pour l’Afrique ?

J’en vois deux, essentielles. La première, c’est que la compétition entre les États s’intensifie pour attirer les investisseurs. La seconde, c’est qu’il y a de plus en plus d’acteurs sur le marché avec, à la fois des sociétés nationales comme Sonangol et Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC) en Afrique, mais aussi le brésilien Petrobras et les chinoises Cnooc ou Sinopec. En parallèle, il y a les petites sociétés, les « juniors », qui ont pris des risques et exploré de nouvelles zones géologiques. Leur modèle économique n’est pas le même : ils explorent puis trouvent des partenaires plus solides pour développer parce qu’ils n’ont ni la technologie ni les mêmes moyens financiers. La compétition est donc de plus en plus ouverte.

Comment le décollage économique africain influe-t-il sur votre activité ?

Dans notre domaine, nous assistons à une hausse de la demande locale. Aujourd’hui sur le continent, 10,8 millions de barils sont produits chaque jour, dont 3,3 millions pour les marchés africains. Il en va de même pour le gaz. La production se situe à 200 milliards de m3 par an, dont 110 sont consommés localement. Selon nos prévisions, cette demande devrait croître de 4 % par an.

Vous avez accru vos efforts d’exploration, mais n’avez pas encore fait de découvertes majeures. Espérez-vous qu’elles viendront d’Afrique ?

Nous avons adopté une stratégie d’exploration très audacieuse avec une augmentation importante de nos budgets, de 33 % entre 2010 et 2012 au niveau mondial, soit 2,7 milliards de dollars en 2012. En Afrique, nous regardons aussi bien à l’est qu’à l’ouest, de la Mauritanie à la Côte d’Ivoire en passant par l’Afrique du Sud, le Mozambique et le Kenya. En particulier dans l’offshore profond. Nos cibles sont risquées géologiquement, mais le jeu en vaut la chandelle. Les prochaines étapes de nos grands forages d’exploration, prévus pour l’année prochaine, sont la Côte d’Ivoire, l’Angola, l’Afrique du Sud et le Kenya. J’espère que nous y ferons de grandes découvertes, notamment en « pre-salt » dans le bassin de la Kwanza en Angola [couches les plus profondes, entre 5000 et 7000 mètres sous la surface de la mer].

Vous avez cédé un certain nombre d’actifs ces derniers temps. Suivant quelle logique ?

Certains champs nécessitaient trop de moyens humains par rapport à l’enjeu. Nous avons aussi accompagné certains de nos partenaires, comme Shell au Nigeria dans la cession de blocs à terre.  Souvent, ces participations sont rachetées par des acteurs de taille modeste, dont la logique économique consiste à développer des activités existantes à travers des joint-ventures entre des sociétés locales et des juniors pétrolières.

En ce qui concerne la production, quels sont vos projets en cours ?

Nous avons une volonté forte d’investir en Afrique. Moho Nord au Congo, par exemple, pour lequel nous visons l’extraction de 485 millions de barils pour un investissement de 10 milliards de dollars. La première phase démarre au troisième trimestre 2015. Nous avons également les champs Clov en Angola, qui vont entrer en production au deuxième trimestre 2014 avec un nouveau FPSO [Floating Production, Storage and Offloading Unit, navire utilisé dans l’industrie pétrolière et gazière pour le traitement et le stockage des hydrocarbures]. Nous avons lancé cette année au Nigeria un autre grand projet FPSO, à Egina, avec un potentiel de plus de 500 millions de barils. Son démarrage est prévu pour la mi-2017. Nous travaillons également sur un développement en Angola à 1 800 mètres sous la mer, le projet Kaombo. Notre objectif de production se situe à 3 millions de barils par jour en 2017, et le continent continuera de représenter 30 % de ce total. Une partie de notre ADN est en Afrique.

Vous mettez souvent l’accent sur vos efforts de responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Comment cela se traduit-il concrètement ?

La RSE fait aujourd’hui très clairement partie de la responsabilité opérationnelle des équipes. Cela signifie que nous devons comprendre l’impact de nos activités sur l’environnement. En tout, 88 % des dépenses sociétales du groupe ont concerné l’Afrique. En 2012, cela représentait 260 millions d’euros.

Certes, mais par exemple, avez-vous pris des décisions concernant la fin du torchage sur vos exploitations ?

En matière d’environnement, le groupe Total a pris l’engagement de réduire ses volumes de gaz torchés de 50 % entre 2005 et 2014. En Afrique, nous investissons pour réduire au minimum le brûlage de gaz. Les projets de redéveloppement du champ d’Anguille au Gabon et d’Ofon 2 au Nigeria permettront de réduire le torchage et de valoriser le gaz produit en le vendant sur le marché intérieur ou étranger via l’exportation.

Total emploie 10 000 salariés sur le continent. Avez-vous des difficultés à trouver les profils qui vous intéressent ?

Nous avons développé des programmes de formation dans tous les pays où nous intervenons. Nous proposons aussi des formations professionnelles spécialisées, voire des masters universitaires avec les facultés locales ou bien en association avec des structures comme l’Institut français du pétrole (IFP). Nous n’avons pas vocation à tout faire, mais cela fait partie de notre activité, et nous y consacrons du temps et un peu moins de 90 millions d’euros en 2012.

Les États africains sont de plus en plus nombreux à promouvoir le local content [promotion de la main-d’oeuvre et de l’industrie locale]. Comment vous adaptez-vous ?

Aujourd’hui, il y a une forte volonté de la part des États pour développer leur économie. Nous comprenons cette nécessité. Pour nous, cela passe par notre capacité à associer ou à promouvoir l’industrie locale dans nos grands projets, mais aussi dans l’exploitation au quotidien et sur le très long terme. Au Gabon, le champ d’Anguille a fourni 2,5 millions d’heures de travail sur place. Clov, en Angola, représente déjà 9 millions d’heures. Ce sont soit des entreprises locales, soit des sous-traitants étrangers associés localement qui en profitent. Dans sa phase initiale, le local content coûte plus cher, mais à terme tout le monde y gagnera.

Propos recueillis par Nicolas Teisserenc le 27 Novembre 2013 pour Jeune Afrique