Guadeloupe : Frantz Succab interroge le big buzz du méga-rush sur Destreland

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Là où il y a gêne, il n’y a pas de plaisir. Le reportage de Guadeloupe 1ere sur la récente ruée des guadeloupéens sur les soldes pré-matinales du centre commercial Destreland, a créé un buzz majeur sur la blogosphère antillaise et sur les réseaux sociaux. Frantz Succab, artiste et intellectuel qui a soutenu le mouvement LKP en 2009, nous donne son avis sur la question du « malkadi – malcaddie » et se demande si la moquerie des observateurs (dont nous sommes) n’est pas là pour masquer une gêne plus profonde. C’est sur Creoleways, et c’est à lire sans rire jaune :

Le malcaddie nouveau

par Frantz SUCCAB

Le dernier «coup» de Destrelland atteste qu’une épidémie progresse massivement et joyeusement au vu et au su de tout le monde : le mal-caddie.

Il ne s’agit pas de notre malkadi,  bien connu pour faire tomber blip en écumant,  mais d’un mal qui, au contraire, galvanise la foule. Le premier frappe un nombre de gens toujours relativement limité. «Mal caduque» ou épilepsie au sens propre, il peut devenir au sens figuré un saisissement-ababa devant une chose effrayante ou fascinante. Le mal-caddie tient un peu de ça, mais son ababa est autre, plutôt bouche béante vers tout produit, pourvu qu’il nous soit fourgué par l’hyper-fournisseur, seul capable, à un degré élevé et massif d’addiction, de solliciter son homme en permanence.

Aux premières heures du jour, le pipirit endormi se trouve dispensé de son chant. La tradition même, prise de saisissement à la lune finissante, se retrouve en plein cœur de la réclame. Le chanté-noël s’en fout de l’heure qu’il fait et du pays d’où il naît. Avec ces offres exceptionnelles de marchandises allant de 10 à 60%, le client devient un roi mille et mille fois plus royaliste que le roi des marchands. On remplit, à la fois de local et de non local, une armada de chariots grinçants, comme sur des roulettes. Consommer local ou pas, ça ne se discute plus. Tout ce qui est vendable se vendra, et tant mieux si c’est du local. L’important est que les pauvres croient faire le plein  en dépensant moins. Le profit ne s’en portera que mieux dès lors qu’il y aura beaucoup plus de pauvres achetant plus que d’habitude.  Seul le fournisseur à même de casser les prix pourra attirer le plus grand nombre.

Au fond, dans cette affaire, l’origine des objets consommés compte moins que le rapport de l’homme à la consommation. C’est dans ce rapport que se trouve le mal-caddie qui depuis longtemps saisit le peuple à l’estomac. Cette manifestation à Destrelland, inhabituelle aux aurores, n’en est pas la révélation. C’est juste le symptôme d’une aggravation. Il augure l’angoisse de la rupture de stock qui, tôt ou tard, pourra muter en violence massive ou pillages en cas de sevrage forcé : grève générale prolongée, gros cyclone, tremblement de terre majeur, bato ki pa ka rantré, etc… Quand le consommateur passif n’aura plus sa dose habituelle. À ce stade du conditionnement consumériste, il est fort à craindre que les bons réflexes d’auto-organisation populaire qu’on a vu balbutier lors de la paralysie des hypermarchés en 2009 seront déjà annihilés.

Les images du rush vers l’abondance sont exhibées complaisamment comme le spectacle de notre propre indignité, mais on rit jaune. C’est une forme de prosternation médiatique devant l’hégémonie du monde de la marchandise, nourrie du triste constat d’un peuple-consommateur hiérarchiquement soumis à ses lois. La masse des guadeloupéens, si l’on en croit son comportement politique global et apparent, se pense sans avenir. Elle ne croit ni à notre avenir autonome ni vraiment à des chances notables de promotion et d’intégration dans le cadre actuel. Alors,elle prend au mot la propagande du capitalisme moderne et sa publicité de l’abondance… Anba latè pa ni plézi. Elle veut tout de suite tous les objets montrés par les spots, les affiches et abstraitement disponibles. C’est pourquoi elle n’a de cesse de revendiquer le pouvoir d’achat qui lui en ouvrirait la jouissance.

Conditionnés de la sorte, même en cas de renversement de situation par une éventuelle carence de l’hyper-fournisseur, les consommateurs continueront à aspirer au monde d’abondance. Quitte à récuser massivement la réalité marchande des objets, c’est-à-dire leur valeur d’échange, pour les réduire à leur seule valeur d’usage. Le vol et le pillage, la gratuité de circonstance conduiront à retrouver un usage de l’objet, sans subir l’oppression marchande. Dans la hiérarchie de la course inégale pour la survie dans l’abondance, le prix est la marque d’un grade et l’objet cher un fétiche respecté.  Jetons un regard sur ce qui nous effraie tant chez les jeunes en rupture sociétale ! N’est ce pas déjà ce désir de jouissance aveugle suscité par le spectacle de l’abondance, confronté à une impossibilité de participer à la course marchande ? Ne serait-on pas alors tenté de dire avec Guy Debord que la société de l’abondance [génératrice de pauvreté et d’exclusion sociale] trouve sa réponse naturelle dans le pillage ?

Lorsque le capitalisme ultralibéral et ses publicitaires invitent si massivement à participer tout de suite à l’abondance, comme valeur officielle de tout citoyen qui se respecte, ils cherchent en même temps à faire oublier qu’il s’agit d’une course profondément inégalitaire. Même les premiers arrivés ne trouveront jamais immédiatement leur compte. L’être humain – le consommateur en est encore  – cherche aussi, même confusément, ce qui n’est pas sur le marché et que, précisément, le marché élimine : son humanité.

Gardons-nous de nous moquer par télé interposée des consommateurs-fous du petit-matin ! C’est une part de chacun de nous qui se trouve embarquée dans ce consumérisme mortifère. S’il faut dominer l’abondance, ce n’est ni avec l’ironie facile ni avec le paupérisme victimaire. Modifier la distribution ne suffira pas non plus. Il faudra redéfinir en profondeur, dans les mentalités et les comportements, le sens de vivre et d’acquérir en Guadeloupe. C’est le plus difficile. Naturellement,ce sont les derniers servis de l’abondance qui ressentent le mieux le mensonge du cinéma économico-culturel, « cette drogue pour esclave » où les revenus moyens croient encore avoir le beau rôle. C’est pourquoi lorsqu’avant pipirit ils décident de prendre le spectacle à la lettre, c’est moins eux qu’ils ridiculisent que le spectacle lui-même.

Frantz Succab