Créolité : Jean Bernabé décèle « les dangers d’une créolité de l’enfermement »

SLIM_2013

Allocution de Jean Bernabé dans le cadre de l’inauguration du SILM : «Les mondes créoles».

Qu’il me soit permis d’abord de rappeler le caractère double du parrainage de ce salon, lequel implique l’écrivaine Ina Césaire, censée représenter la dimension littéraire et moi-même, linguiste, pour l’aspect linguistique, en l’occurrence créolistique, de ce salon.

Je vais donc m’arrêter comme il se doit sur la formule «mondes créoles». Tout dans ce salon indique que, dans l’acception qui en est assumée par les organisateurs, elle renvoie à une réalité qui déborde du cadre des mondes créolophones. En effet, il ne s’agit pas de mettre en valeur les seules productions écrites en créole, mais d’assurer une visibilité aux ouvrages produits dans un vaste espace regroupant des territoires tant des Amériques que de l’Océan Indien. La question se pose donc de savoir si une telle expression constitue une métaphore ou si, au contraire, elle caractérise de façon littérale une réalité anthropologique.

Je ne saurais répondre à cette question sans convoquer — fût-ce brièvement — l’analyse qui me semble devoir être faite du processus de créolisation. Processus à ne pas confondre, ce qui est trop souvent le cas, avec celui d’hybridation, c’est-à-dire de mélange. Il ne saurait y avoir créolisation sans hybridation, sans rencontre des cultures, quelles que soient les modalités de cette rencontre. Mais l’hybridation ne suffit pas à produire de la créolisation. Pour que ce mécanisme ait lieu, il faut une rupture anthropologique. Dans nos pays, cette rupture a été provoquée par la traite négrière et par l’asservissement d’Africains, coupés de leur matrice culturelle, même si des reliquats d’une plus ou moins grande densité ont pu contribuer à produire des réalités culturelles, en l’occurrence cultuelles, comme le vaudou en Haïti, la santeria à Cuba et en république Dominicaine et le candomblé au Brésil.

Ne négligeons pas le fait que le secteur qui a été le plus marqué par cette rupture est celui de la langue, instrument dont la nécessaire immédiateté ne saurait souffrir de délai. Les créoles sont précisément des idiomes qui, même pourvus d’une structure syntaxique très différente des langues européennes ayant participé à leur genèse, ont ces mêmes langues comme pourvoyeuses au plan du lexique. Le lexique, c’est précisément ce qui permet de nommer les réalités du monde (le mot «réalité» vient du latin «res», signifiant chose»). Nos créoles antillais et de l’Océan Indien sont dits à base lexicale française. Pourquoi? Précisément parce que c’est la langue dominante française qui s’est imposée comme langue d’expression du réel. D’où la pertinence de l’hommage rendu hier dans les ruines du théâtre de Saint-Pierre à Monchoachi, un des poètes créolisant qui ont justement manifesté la plus grande créativité en matière de ce que j’appelle le reprofilage du créole et ce, hors du mimétisme lexical par rapport au français.

Une grand linguiste français, Antoine Meillet, a avancé au début du XXème siècle que le français était un créole. N’étant pas créoliste, il s’est trompé, vu que la constitution du français ne s’est assortie d’aucune rupture anthropologique. Ni les vétérans romains qui se sont installés en Gaule, ni les Gaulois eux-mêmes n’ont été brutalement coupés de leurs racines culturelles. Comme les autres langues romanes, le français s’est constitué progressivement au terme d’un processus d’hybridation et non pas de créolisation, entre les langues vernaculaires et le latin populaire. On peut aussi se poser la question de savoir en quoi il est pertinent de qualifier les États-Unis d’Amérique de pays créole, alors que dans ce pays, l’anglais n’a pas contribué à produire de langue créole, comme cela a été le cas dans la Caraïbe anglophone. Quant aux pays hispanophones d’Amérique Latine qui, contrairement à certaines zones anglophones et francophones, n’ont pas généré de langue créole (à une exception près, le créole palenquero, de la côte Pacifique de la Colombie), il n’est pas inadéquat de les qualifier de créoles. D’autre part, il n’est pas étonnant que du point de vue religieux, les USA, pays protestant, n’aient pas engendré l’équivalent du vaudou, de la santeria et du condomblé, toutes religions nées au contraire dans des colonies imprégnées de catholicisme, religion plus favorable à une approche animiste du monde. On constate dans le même temps que les seuls phénomènes culturels créoles des USA sont le jazz et le blues. N’observe-t-on pas également que le Brésil, pays catholique, a développé une religion créole, mais pas de langue créole? Quelle réalité complexe, que celle des mondes dits créoles! Pour aller vite, je noterai néanmoins que cette absence soit de langue créole, soit de religion créole est due à diverses causes, dont le paramètre démographique et la nature des religions européennes importées constituent les plus notoires.

Bref, vous l’aurez compris, tous ces pays, parce qu’ils ont connu la rupture anthropologique de l’esclavage, peuvent être reconnus comme relevant des «mondes créoles», sans le moindre recours à la métaphore, même si d’un territoire à l’autre, le taux et le champ de leur créolité sont à géométrie variable. Cela dit, les cultures de ces différents territoires sont d’une grande diversité et variété et, à ce titre, elles ne sauraient en aucune façon valider une quelconque homogénéité culturelle, qualifiable, sur un mode généraliste, de créole. Même pourvu d’une langue créole et de certains traits culturels hérités d’un passé imputable à l’entreprise coloniale française, un pays tel que l’Île Maurice relève indubitablement d’une culture extrêmement différente de celle de la Guadeloupe ou de la Martinique, pourtant victimes du même colonisateur. En conséquence, s’il est incontestable que la créolité est le résultat de processus diversifiés de créolisation, il n’y a pas lieu d’en avoir une conception essentialiste autorisant l’existence d’on ne sait quelle identité créole. Par ailleurs, si on admet que le concept d’identité ne concerne que les individus, il ne saurait être transféré de ce champ d’application aux groupes humains dans leur ensemble, sans qu’une telle pratique confine au communautarisme. De plus, la diversité des cas de figure représentés par les différents mondes dits créoles ne permet donc en aucun cas de définir un individu comme étant un Créole, même si, pour des raisons idéologiques et symboliques, cette dénomination s’est historiquement tout d’abord «auto-appliquée» aux colons eux-mêmes, dès lors qu’ils étaient nés dans les colonies forgées par la Traite négrière et l’esclavage. Seul un usage pragmatique et néanmoins vigilant du concept de créolité est admissible, à condition toutefois qu’il s’inscrive dans une logique de partage et de véritable rassemblement et pas d’enfermement identitariste. Pour être un commun dénominateur, la créolité n’est pas pour autant la caractéristique fondamentale et indépassable de tous les territoires qu’elle concerne. Bref, si la notion de «monde créoles» présente d’utiles vertus d’élargissement au-delà de la simple sphère créolophone, il n’en résulte pas qu’elle doive constituer la clé d’une authentique insertion des peuples dans le Monde.

Le concept de «post-créole» que je ne développerai pas ici, faute de temps, constitue en soi une évidente confirmation du refus de toute pensée substantialiste. Il nous préserve contre tout emprisonnement dans une qualification relevant plus de l’Imaginaire que du Réel. Il suggère en effet que les créoles sont des langues comme les autres, qu’elles ne sont pas des exceptions, même si les conditions de leur apparition ont été marquées par une violente et singulière déculturation opérée sur des groupes humains asservis, quand bien même ces derniers ont pu préserver certains éléments de leur matrices culturelles. Aucun lien n’est à établir entre le fait de parler une langue et celui d’assumer à travers elle une culture. L’important n’est pas d’être «Créole», mais de contribuer efficacement à la totale émancipation des peuples générés par la créolisation. Qu’on me comprenne bien: rejeter, comme je le fais, une lecture essentialiste de la créolité n’est en aucune façon antinomique du souci qui doit nous animer tous de promouvoir les langues créoles et les cultures que ces dernières expriment. Plus que jamais, nous devons d’ailleurs faire en sorte que ces langues accèdent pleinement à la sphère de la littérarité, sans pour autant renier tout le substrat de la tradition orale qui en constitue le fertile terreau. Je ne cherche à choquer quiconque en dénonçant les dangers d’une créolité de l’enfermement, mais je n’ignore pas non plus ce qu’un tel propos peut avoir d’insupportable pour les esprits conservateurs et nourris de dogmes faussement sécurisants.

Je ne voudrais pas terminer cette allocution sans signaler que, s’il est compréhensible d’établir une charte des créoles, idée génialement lancée par Patrick Chamoiseau, il eût été indispensable qu’une réflexion longue et approfondie en sous-tendît l’élaboration. J’ai cru devoir apporter ma contribution à cette entreprise en publiant un livre qui s’intitule Prolégomènes à une charte des créoles et dont je n’ai pu avoir le premier exemplaire qu’hier, parce qu’heureusement expédié en urgence. Je dis bien «Prolégomènes» et non, pas simplement «charte des créoles». Je ne me crois pas autorisé en effet à produire tout seul un tel document, qui ne peut être qu’une œuvre collective pour des objectifs partageables.

Je vous remercie de votre écoute.

Jean Bernabé