« Lettre ouverte aux Guadeloupéens » du Dr José Suédois

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La Rédaction de Creoleways ne partage pas chaque mot, ni chaque ligne du texte qui suit. Toujours ouverts au débat et à la libération de la parole au sein de la société civile, nous publions cette réflexion critique sur la société guadeloupéenne rédigée par l’un de ses membres : le Dr José Suédois. En dépit d’une tendance à la généralisation de certains raccourcis, certaines thèses ne manquent pas d’intérêt, comme celle d’une dialectique de la peur couplée à un engrenage de violence que tente de décrypter l’auteur.

Nous déraillons !

Par josé SUEDOIS

Nous sommes créoles, et partant l’avenir du monde : « culture-tout-couleur ».

Nous avons réalisé l’union des différences permettant de jouer la symphonie de la vie. Nous qui avons subi les pires outrages, pouvons témoigner que les difficultés sont la nourriture de l’Homme qui veut tutoyer l’excellence. Là ou certains ne veulent que la pureté de la race et une identité qui ne respire pas, telle une momie ; nous sommes pluralités, mouvement, vie… Héritiers de la sagesse amérindienne, qui nous invite à respecter le vivant, nous protégeons la nature, car chaque fois que nous la profanons, nous en payons tôt ou tard le prix ; Irrigués par nos racines africaines ; Baignés par une mystique indienne qui nous montre que c’est en soi qu’on peut trouver la force permettant de rayonner à l’extérieur…

Pétri de mes certitudes je n’ai pas réagi quand :

Il y a quelques années, des cellules de ce corps créole se sont mises à attaquer «l’autre nous-mêmes». Celui qu’on s’est mis à épingler comme « étranger» Et dans un délire d’hyper protection, nous n’étions pas loin de monter un mur dans la mer pour nous couper encore plus de la Caraïbe. Remplis de certitudes toutes rationnelles, nous avions commencé à transformer notre archipel, ce carrefour des Antilles, en cul-de-sac. Car on a toujours de bonnes raisons de faire ce qu’on fait, selon une loi essentielle du psychisme : Le besoin de cohérence. Loi préservée même quand le mental se lézarde…

Et voici que dans nos écoles, nos enfants, percevant la haine que nous nous portions à nous-mêmes, se sont mis à crier l’insulte suprême : « Haïtien !». Nous voila, nous « tout-couleurs » fils de l’Afrique et de la misère, insultant l’autre noir. Insultant l’autre nous-mêmes. N’est-ce pas cette haine qu’on retrouve dans l’insulte à nos hommes politiques ? A nos enseignants ? A nos chefs d’entreprises etc. ? Tous ceux qui à leur poste nous représentent. Créent des emplois. Nous permettent d’être plus forts économiquement et préparent l’avenir…

Ainsi entre le ver dans le fruit ! Exactement comme lorsqu’un parent insulte l’autre parent.

J’aurais pu comprendre la profondeur du problème si j’avais rapproché cela de cette tendance à creuser notre tombe avec nos dents tout en affirmant une totale irresponsabilité: Collectivement nous ne changeons rien à notre obsession des « bwè-é-manjé ». Tout est prétexte à cela. À croire que nous ne sommes qu’un tube digestif ignorant royalement la sagesse indienne, qui comme d’autres fait la part belle au jeûne; manière essentielle d’entrainer l’esprit à dominer le corps… Et pendant ce temps les chiffres de l’obésité galopent, le « diable-bète » monte au ciel, l’hypertension n’est pas pour nous digne d’attention… Mais il faut dire que ces morts nombreux de nous-mêmes, ces suicidés de la bouffe, se font dans l’obscurité.

Cette violence froide ne fait pas la une des journaux et nous laisse indifférents… Individuellement chacun est libre de mettre dans son assiette ce qu’il estime bon pour lui. Serait-ce alors de l’irresponsabilité, une addiction, une toxicomanie ?

Celui qui a peur est dans une grande faiblesse

Je me suis mis à réfléchir, à m’interroger,  lorsque l’onde de la peur s’est mise à croître et à se propager dans toute la société, comme un air à la mode : de radio en radio, faisant tout vibrer au diapason dans une sorte de danse de Saint Guy…

Il faut savoir que celui qui a peur est dans une grande faiblesse. Ainsi, un chauffeur qui conduit en ayant constamment peur de faire un accident aura plus de chance d’en faire. La peur se communique rapidement. Au sein d’une foule, la peur d’un seul peut se diffuser jusqu’à devenir panique ; avec des conséquences souvent catastrophiques. Un parent qui a peur ne peut guère rassurer son enfant, lui donner confiance dans l’avenir.

Or toutes les couches de notre société sont atteintes par la peur :

  • Les parents craignent d’être posés comme « mauvais », ou de déplaire à leur rejeton ;
  • Le corps « en-saignant » souffre du doute ;
  • Les politiciens redoutent de n’être pas réélus, de perdre leur mandat…
Génération « baby-boom »

J’appartiens, à ce qu’on appelle la génération du baby-boom. Avec le recul, je pense que nous avons été des privilégiés. Nous ne nous sommes pas fait prier pour changer la société, pour bâtir celle où se trouvent aujourd’hui nos enfants. Nous avons bénéficié d’une école qui a  appris à lire et compter à beaucoup de nos parents, puis a favorisé notre ascension sociale. De nos jours, malgré tous ses efforts, l’école ne joue pratiquement plus ce rôle. D’ailleurs, elle n’est plus le seul chemin.

Nous avons porté notre rêve d’émancipation à travers des révoltes avec comme mot d’ordre « siguem réaliste, demandarem l’impossible ». Nous avons réussi à dissoudre le mariage, réputé pendant des siècles indissoluble. Nous avons libéré le sexe, jadis embastillé par une morale catho-bourgeoise, responsable à nos yeux de bien des névroses. Nous avons légalisé l’avortement, car nous nous estimions seuls propriétaires de nos corps et qu’il n’y avait aucune raison d’avoir des enfants, comme nos parents, à la grâce de quelque Dieu que ce soit, mais seulement quand on le voulait, juste pour notre plaisir…

Génération BUMIDOM

C’est vrai que rien n’étant parfait, et pour participer au produire plus, nous domiens avons accepté un autre transbordement appelé, je crois, «baby-dom». Nous sommes devenus des «sexe-pas-triés», car sur place, le développement était, à en croire les grands chefs, im-pos-si-ble. Mieux, il fallait selon eux fermer les quelques usines restantes. C’était un remède de la même veine que ces saignées prescrites par les médecins d’un autre temps. Ainsi de terre abritant 50% de moins de 20 ans, nous voilà devenus population composée de 50% de plus 50 ans, avec toujours cette même problématique de l’emploi de nos jeunes, et partant, du développement.

Dès lors, nos enfants ne rêvent tout haut que d’être « Miss-n’importe-quoi » ou « fou-bâcleur » professionnel. Pour nous consoler, les progrès de la médecine ont mis à portée de main notre idéal d’éternelle jeunesse. Et nous avons commencé à être plus jeunes que nos enfants, allant jusqu’à inventer l’œdipe à rebours. Certains, dans leur désir de vaincre même la mort, se sont fait congeler à vil prix pour renaitre dans quelque temps. Tout nous était permis dans une totale frénésie avec comme objectif : No-limit…

Selon une sempiternelle rengaine, hier aurait été magnifique et aujourd’hui serait catastrophique. Or c’est bien nous qui avons, en à peine trente ans, fait évoluer la société bien plus rapidement qu’au siècle précédent. Oubliant qu’il nous appartenait, en adultes (un mot tombé en désuétude), de nous remettre en question, de regarder en face nos faiblesses ; nos erreurs, afin de les corriger. En citoyen, en père, je me suis donc remis en cause.  Je ne pouvais pas ne pas réagir, ne fut-ce que par ce courrier.

Et j’ai vu que, pour justifier la peur, loin nous interroger, de prendre conscience de notre part de responsabilité dans la société d’aujourd’hui, (autant d’actes essentiels pour sortir du cercle vicieux), nous n’hésitions plus à présenter nos enfants en délinquants, en drogués… Voilà donc, dans une belle unanimité, la violence chaude érigée en principal problème en GUADELOUPE.

Nous sommes issus de la violence

Primo, ces enfants qu’on présente comme drogués et délinquants ne nous renvoient-t-ils pas à notre propre peur ? Ne s’arment-ils pas, pour certains, par peur d’un danger qu’on ne cesse de leur rabâcher, eux qui déjà vivent dans la peur de perdre la face ?

Nous sommes issus de la violence. Nous ne pouvons concevoir l’éducation sans coups. L’écrasante majorité d’entre nous pense que « si yo té ka fouté bon fwèt en lè sé ti malmaké-la, tout biten té ké réglé ». L’enfant vivant dans pareille ambiance intègre que face à une difficulté, il faut crier, il faut taper.

Notre société n’a pas le sens du dialogue car notre histoire est dépourvue de cette tradition : Dans une société esclavagiste, on ne discute pas ! Alors dans cette société de consommation ou les biens s’exposent à la vue de tous, attisant encore et encore un désir hors de portée de beaucoup, certains se sentent exclus et s’organisent pour prendre leur part. Dans notre soif irrépressible de toujours plus, n’avons-nous pas profané la vie, empoisonné la terre, au grand dam de nos ancêtres, non-européens ? Que léguons-nous à nos enfants ? Un réchauffement climatique avec montée des eaux ? Des cyclones de plus en plus terribles, et j’en passe ?

Secundo, sous en sommes au stade où nous vendons 5% de ce que nous achetons. En d’autres termes nous finançons du travail à l’extérieur au détriment de chez nous, alors que 50% de nos enfants se tournent les pouces. Nous savons que « l’oisiveté est mère de tous les vices » mais cette situation ahurissante, cette violence froide faite à nos enfants nous laisse de marbre. La dégradation économique continue depuis plus de cinquante ans et nous sommes dans l’illusion d’être riches, ceci malgré le fait que ceux de nos enfants qui réussissent sont condamnés à l’expatriation.

Bien qu’elle soit globalement en recul nous demeure l’impression d’une recrudescence de la violence.  Ici comme ailleurs nous n’acceptons plus l’idée de la mort même au cours des guerres : Le fait que 5 soldats français tombent en Afghanistan est aujourd’hui insupportable. Pensez seulement au nombre de morts au Vietnam il n’y a pas si longtemps…

En guise de conclusion

Mon but est modeste et énorme : Inciter chacun à la réflexion en posant quelques éléments pour ouvrir le champ de la discussion. Dans un contexte où la haine de soi, associée à une irresponsabilité forte, nous amène trop souvent à externaliser le conflit; à accuser ceux qui nous ressemblent, voire même nos enfants, nous sommes en passe de devenir notre plus grand ennemi. En continuant systématiquement à fuir la réalité, nous finirons par saccager nos potentialités nombreuses en privilégiant l’avoir qui phagocyte l’être dans une grande voracité de frivolité. Aucun délire de l’apparence ne pourra soigner notre mal à être. Notre premier problème est donc d’ordre psychologique. Or quels que soient les atouts d’un individu ou d’une société, si le mental ne suit pas, on ne va pas très loin.

On peut nous offrir tous les articles 73, 74, qu’on voudra; voire l’indépendance : si notre comportement, notre personnalité, bref, notre esprit n’est pas en accord avec les exigences à fournir, l’échec est au bout. Ainsi, l’indépendance ne se donne pas, elle se prend. Il nous faut donc réussir à mettre le corps au service de l’esprit, dans la verticalité de notre raison. En remportant cette victoire sur nous-mêmes, nos «handicaps» ne seront plus que peccadilles. Toute difficulté à laquelle nous sommes confrontés est en fait une chance qui nous est offerte de grandir, d’être plus forts, de trouver des solutions permettant de transformer le négatif tout en visant l’excellence…

Ces leçons de vie nous sont proposées par Gandhi, Mandela, et bien d’autres figures d’un panthéon foisonnant d’hommes verticaux, allés quelquefois jusqu’au sacrifice. A nous d’être fiers d’être leurs descendants et dignes de leur exemple. A nous de changer notre peur en soif de victoire, pour éclairer l’avenir de nos enfants.

José SUEDOIS
Psychiatre, Pédopsychiatre, Expert près des tribunaux.